‹ La querelle du CidChapitre 36 sur 87 · XXVI. — LETTRE DU DES-INTERESSÉ , au Sieur Mairet · texte numérisé non relu

XXVI. — LETTRE DU DES-INTERESSÉ , au Sieur Mairet

ONSIEUR, — Il faut que le Cid de Monsieur Corneille soit fait sous une estrange constellation, puis qu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et que presque tous les Poètes sont réduits à la prose : Je veux quasi mal à son trop de mérite, puis qu'il est cause d'un si grand desordre. Au commencement (il est vray) que je vis jetter cesto pomme de disdorde, je no fus pas fasché de voir naislrd un peu de jalousie en vostre esprit, et j'esperois que le feu de la colère donneroit plus de force à vos vers, à vous une honneste émulation , et que par de nouveaux efforts, vous tascheriez d'ataindre à la course celuy qui avoit pris les devands. Neantmoins soit que vous reconnoissiez vos forces trop petites pour un dessein si haut, pu que l'envie ne vous inspire que de lasches resolutions, vous serez satisfait en apparence si vous pouvez faire descendre Monsieur Corneille du lieu où beaucoup d'bonnestes gens l'ont placé, parce que vous n'y pouvez pas monter. Vous l'appeliez Iscare parce qu'il vole au dessus de vous : Il vous fera voir à la pièce qu'il prépare, que ses aisles sont assez fortes pour le soustenir, et que n'estans pas de cire, vous n'estes pas aussi le Soleil qui les luy fera fondre : Ce n'est pas de vous qu'il doit attendre le coup mortel. Je croyoii qu'après lés vains efforts de l'Observateur

(i) Par Corneille (?) ou par l'un de ses amis (?) Éd. princ. S. I n. d, In-8° de 7 pages.

du Cid, personne n'auroit jamais la vanité d'attaquer la renommée de ce fameux ouvrage, et qu'à l'exemple de Monsieur de Scudery, qui pour tout fruict de ses veilles n'a remporté que le tilire denvieux ; tous ceux à qui son esclat fait mal aux yeux seroient sages à l'avenir, et ne sjattireroient plus l'aversion des honnestes gens par de nouvelles calomnies. Mais peut-estre vous estes-vous creu plus considérable, et qu'après avoir attiré Monsieur Corneille au combat, vous seriez assez puissant pour le ruiner, et faire voir à tous ceux qui ont estimé le Cid, que leur ignorance est la cause de leur approbation, et qu'à vous seul l'aventure estoit deuë de rompre le charme qui nous silloit les yeux, et nous faire voir la vérité cachée. Apres cela, beau Lirique, pouvez-vous accuser un autre de la présomption d'Icare? Si le Cid n'eust pas esté assez fort de luy-mesme pour soustenir de si foibles assauts que ceux qu'on luy a livrez , et qu'il peut attendre do vous , son Autheur l'eust fortifié par un ouvrage digne de luy. Mais le mérite de sa cause avoit trop intéressé d'honnestes gens à son party, pour qu'il luy fus! nécessaire d'entreprendre sa deffence. Ses heures sont trop précieuses au public, puis qu'il les employé si dignement, pour souhaiter de luy qu'il les perde à, vous respondre. Vous estes de ces ennemis qui employent la ruse, après avoir eu du desadvantage par la force ouverte. Vous feriez un grand coup d'estat pour vous autres, si par vos adresses vous obligiez Monsieur Corneille à respondre à Monsieur Claveret, et si par de petites escarmouches vous amusiez un si puissant ennemy; vous dissiperiez un nuage qui se forme on Normandie, et qui vous menasse d'une furieuse tempeste pour cet hiver : Cela vous doit estre dautant plus sensible, que vostre jugement est assez net pour prévoir vostre ruine, et vostre esprit trop foible pour l'empescher. Je trouve un peu

estrange la comparaison que vous faites avec luy, je veux bien m'en servir contre vous incarnes, n'ayant pas dessein d'employer de meilleures armes que les vostres pour vous battre. Vous le feignez réduit au déplorable estât où vous estes, et voulez que pour set sauver il s accroche à tout ce qu'il rencontre. Je ne puis juger que le succcz du Cid, et de J ses autres pièces, lujy ait esté si des-avantageux, qu'il ait esté obligé de se bastir une réputation sur la ruine de la vostre, et ne pouvant se sauver que par vostre perte, il ait tasché d'obscurcir* vostre nom qui ne luy donna jamais d'ombrage. Il eust esté à plaindre, si pour avoir do l'estime il eust esté contraint d'employer de si lasches moyens. S'il a fait profit de son estude, et qu'il ait habillé à la Françoise quelque belle pensée Espagnole, le devez vous appeller voleur, et luy faire son procez? Si la charité vous oblige à l'avertir publiquement de ses defîauts, que ne faites-vous justice à vous mesme? vous passeriez pour Corneilles déplumées, si vous aviez retranché de vos ouvrages, tout ce que vous avez emprunté des estrangers. Je ne blasme point Monsieur de Scudery de sçavoir si bien son Cavalier Marin : C'est une source publique où il est permis à tout le monde de boire; sans luy il ne nous auroit pas fait voir un Prince déguisé, qui a passé pour la plus agréable de ses pièces. Le Pastor Fido mesme n'a pas eu moins d'estime dans l'Italie, pour avoir emprunté des pages entières de Virgile. Les livres sont des trésors ouverts à tout le monde, où il est permis de s'enrichir sans eslre sujet à restitution, non plus que les abeilles qui picorent sur les Heurs. Ce n'est pas qu'il se faille indifféremment charger b memoiro do toutos choses : au contraire, la plus grande partie no mérite pas d'estre leuë; C'est à la raison à faire le choix des bonnes, et Monsieur Corneille les,;connoist trop pour les aller chercher chez Monsieur Claveret. Je m'étonne de ce que vous

le voulez faire passer pour un si célèbre voleur, et que vous le faites arrester à piller ou il y a si peu de butin. Ce n'est pas que je veille mespriser Monsieur Claveret, au contraire, j'estime ceux, qui comme luy s'efforcent à ,se tirer de la boue, et se veulent eslever au dessus de leur naissance. Mais aussi ne faut-il pas qu'il se donne tropide vanité : Il a bonne grâce à se donner l'estrapade, pour mettre Monsieur Corneille au dessous de luy, et à reprocher aux Normands que pour estre accoustumez au cidre, ils s'enyvrent facilement lors qu'ils boivent du vin : Il sçait le contraire par expérience, après en avoir versé plusieurs fois à Monsieur Corneille : Ce qu'il ne peut pas nier, non plus que c'a esté l'envie qui luy a mis la main à la plume, puis qu'il avoue que l'Autheur du Cid en l'attaquant avoit perdu sa réputation, comme les mousches qui perdent leur esguillon en piquant. Confesse-il pas que la seule gloire de Monsieur Corneille a fait prendre l'essor à sa plume; que je le tiendrons heureux si ce noble esguillon luy estoit demeuré, et s'il s'estoit enrichy d'une si belle dépouille. Il doit remercier celuy qui l'a mis au nombre des Poëtes, quoy qu'il l'aye mis au dernier rang : c'est plus qu'il ne devoit prétendre raisonnablement. Je ne touche point son extraction; et je ne tiens pas qu'un honneste homme doive offencer toute une famille pour la querelle d'un particulier. Il est icy question seulement du mérite d'un Poëme, et vous avez fort mauvaise grâce à quitter voslre sujet pour dire des injures, et des reproches qud l'on vous peut faire sans injustice. Puis que vous avez parlé de vos pièces de Théâtre, souffrez que je me serve de la mesme liberté dont vous avez usé avec Monsieur Corneille : et quoy qu'elle vous soit autant injurieuse, trouvez bon que je vous détrompe, et que je vous dise vos veritez. Vous ne devez pas faire d'excuses qu'à vous mesme, d'avoir

osé mettre en paralelle vostre apprentissage avec le Cid : La différence y est si grande, que qui n'y en mettroit pas s'accuseroit d'ignorance, et vous ne le pouvez sans estre présomptueux. Mais s'il est du Parnasse comme du Paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec des biens mal acquis : Tombez d'accord avec tout le monde que vous en estes exclus, si vous ne restituez la plus grande partie de vostre réputation, à un maislre qui par excez de bonté ne s'est pas contenté de vous recevoir chez luy généreusement au fort de vos misères : Mais qui par son approbation, et par l'honneur qu'il vous a fait en vous regardant d'assez bon œil, a obligé tous ses amis à dire du bien de vos ouvrages : C'est de luy seul que vous tenez le peu d'estime que vous possédez; non du mérite de vos œuvres, qui ne sont pas si parfaits, que tout le monde n'y ait remarqué de grands deffauts. Vous faites bien de prendre du temps pour justifier la Silvanire, le Duc d'Ausone, la Virginie, et la Sophonisbe, si vous le faites, j'avoue que l'ouvrage sera bien considérable, puis que par luy vous ferez l'impossible. A tout hasard je ne vous conseille pas de les porter à la censure de l'Académie, de peur d'une trop grande confusion. Une pareille crainte n'a jamais empesché Monsieur Corneille de se sousmettre au jugement d'une si célèbre compagnie : C'est une defference qu'il a tousjours rendue à ses amis, et n'a jamais eu honte d'avouer ses fautes quand on les luy a fait connoistre : Il fera beaucoup moins de difficulté, de subir le jugement de tant d'excellentes personnes, quand ils se voudront donner la peine d'examiner ce qu'il a donné au public; et ne manquera jamais à rendre le respect qu'il doit à la dignité de leur chef. Mais puis que vous avouez que les injures mal fondées sont les armes des harangeres, je vous conseille de ne vous en plus servir, et de vous taire aussi bien que Monsieur Cor-

neille, du depuis que ses envieux ont fait leurs efforts* le à faire parler Quoy qu'on lui vueille attribuer beaucoup de' petites pièces qui ont esté faites en sa faveur, je sçày de bonne part qu'il n'en cognoist pas les autheurs. Puis qu'il garde si religieusement le silence, imitez-le en la modération de son esprit, si vous ne le pouvez en ses Poèmes : Fuyez la trop grande ambition que vous condamnez aux autres, et qui a desja pensé causer vostre ruine entière : Ne trouvez pas mauvais la franchise de mon discours, je ne !suis pas moins vostre serviteur si je vous dis vos veritez, Amicus Plaîo, amicus sœratcs (1), sed inagis arnica verilas.

(i) sœrates, pour Socrates.

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