‹ La querelle du CidChapitre 37 sur 87 · XXVII. — ADVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

XXVII. — ADVERTISSEMENT

au Besançonnois Mairet <!).

L n'estoit nullement besoin de vous donner la gesne deux mois durant à fagotter une malheureuse Lettre, pour nous apprendre que vous estes aussi sçavant en injures que vostre ami Glaveret et tous les Grocheteurs de Paris. Cette belle Poésie que vous nous aviez envoyée du Mans, ne nous permettoit pas d'en douter; et bien que vous y fissiez parler un Autheur Espagnol, dont vous ne sçaviez pas le nom, la foiblesse de vostre style vous découvroit assez. Ainsi vous aviez beau vous cacher sous ce meschant masque, on ne laissoit pas de vous cognoistrei et le Rondeau qui vous respondit parloit do vous sans se contredire : Que si l'epithete de Fou solennel vous y desplaist, vous pouvez la changer, et mettre en sa place Innocent le Bel, qui est le nom de guerre que vous ont donné les Comiques. Deft'aites-vous cependant de la pensée que Mr Corneille vous ait fait l'honneur d'escrire contre vos ouvrages, s'il daignoit les entreprendre, il y monstreroit bien d'autres défauts que n'a fait celuy qui s'en est raillé en passant ; et certes en ce cas, il prendroit une' peine bien superflue, puisque pour les trouver mauvais, il ne faut que se donner la patience de les lire. C'est un employ trop indigne de luy pour s'y arrester; et tous les vains efforts de vos calomnies ne le sçauroient réduire à cette honteuse

(i) Généralement attribué à Corneille.

Éd. phinc. S. /. M.DC.XXXVII. — In-8°de 12 pages, titre compris.

nécessité Rabaisser vostre réputation pour soustenir la sienne : Un homme qui escrit doit estre en bien mauvaise posture quand il est forcé d'en venir là : Nemo (dit Heinsius, dont l'observateur fait son Evangeliste) de aliéna reprehemione laudem quœril, nisi qui de propria despcrat.

Mais vous ne vous contentez pas de luy attribuer les doux Responses au Libelle que vous desadvoûez, vous taschez de luy faire des ennemis dans sa Province, en expliquant la première sur une personne de haute condition que vous n'osez nommer de peur de ses ressentimens contre ijme explication si impertinente. Ne recourez point à cette artificieuse imposture; je puis asseurer que j'ay veu depuis deux jours escrit de sa main, qu'il n'a fait aucune des deux, et que non seulement il ne sçait qui c'est que son amy dépeint clans la première, ny de qui vous parlez dans la vostre, mais qu'il tient mesme pour certain que cette Response n'attaque personne de la Province.

Pour moy je ne puis soupçonner qu'elle s'adresse à un autre qu'à vous, le galant homme dont elle est partie, tesmoigne estre particulièrement instruit de vos qualitez. Il vous taxe de jeunesse, c'est de quoy vous vous vantez dans vostre Epistre du Duc d'Ossonne : Il vous accuse de manque de jugement, il ne vous fait pas grand tort, ce seroit vous flatter s'il vous traictoit* d'autre façon. Vous ne refuserez pas la compagnie du seigneur Glaveret qu'il vous donne, c'est un hommo a chérir, il peut faire fortune, et son horos.. cope luy promet beaucoup, puisque vous aspirez desja à estre un jour de ses domestiques. Sous ombre de la soye dont la Poésie vous a couvert, vous voulez passer pour honneste homme d'origine, il faut de la foy pour le croire, veu qu'on sçait le contraire. Il vous donne advis de vous deffaire de vos belles figures, vous eussiez bien fait d'en user; on n'eust pas veu dans vostre Lettre ces insolentes

comparaisons de Monsieur Corneille avec des domestiques dont vous ne nommez point le maistre, et avec vostre amy Claveret, qui me forcent à en faire maintenant de plus véritables, et à vous dire que celuy que vous offencez s'est assis sur les fleurs de lys avant que Claveret portast de manteau, et que vous n'estes pas de meilleure maison que son valet de chambre. Il vous avoit autrefois honoré de son amitié, dont vous vous estes monstre fort indigne. On n'entend rien de plus familier en vps discours, sinon que le Cid est un beau corps plein de playes, un bel enchantement, la dupe des sots,' une beauté fardée etc. Vous pouvez juger à toutes ces marques, si le galant homme vous cognoissoit parfaitement. Il n'y a qu'un point qui me pourroit laisser quelque difficulté, c'est qu'il vous fait plus riche que Claveret. Quoy que vous soyez de loin, on sçait fort bien que la fortune ne vous a pas avantagé plus ique luy, et que les présents qu'elle vous a faits à vostre naissance, ne sont pas si grands qu'on ne les puisse cacher dans le creux d'un violon : Aussi vous n'estes point en peine de faire des caravannes de Besançon à Paris, et de Paris à Besançon, vos affaires ne vous rappellent point à vostre pays, et vous gouvernez aisément par Procureur le bien que vous y avez laissé.

Pour confirmer ces veritez, je n'aurois qu'à nommer le maistre que vous voulustes servir, lors qu'après avoir importuné quatre jours les Comodiens pour vostre -Cryseido,j ils vous jetteront un escu d'or afin de se delfaire de vous,1 mais je m'en veux taire pour l'honneur des vers. Passons à vostre Lettre.

Vous estes tousjours sur les comparaisons, et après avoir proposé ce ridicule parallèle de la Silvie et du Cid, vous adjoustez que quelque esclat qu'elle ait eu quatre ans durant, vous ne l'avez point appelée vostre chef d'oeuvre ny

vostre ouvrage immortel; vous avez fait bien pis. Son succez vous enfla tellement, que vouk eustes l'effronterie de prendre la chaire et de mettre un art poétique au devant de vostre x. Silvanire. Jeune homme, il faut apprendre avant que d'enseigner, et à moins que d'estre un Scaligerou un Heinsius, cela n'est pas supportable. Il est vray que vous en faites maintenant réparation au public, en advoûant que toute cette belle doctrine n'est qu'ignorance, puisque vous recongoisses des défauts aux Poëmes que vous avez produits après; vous promettez toutesfois de les justifier; accordezvous avec vous mesme, beauPoëte, et soustenez-les sans tache, ou n'en entreprenez pas la justification. Mais donnons un coup d'œil à ce bel art poétique.

Dès le commencement vous vous eschappez et faites une définition du Poëte à vostre mode. Le VoUe (dites-vous) est proprement celuy qui doué d'une fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui semblent ne pouvoir estre produites du seul esprit humain. 0 l'excellent Philosophe, qui découvre bien la nature des choses ! Je ne m'estonne plus s'il ne fait point conscience de manquer de jugement en toutes ses pièces, il croit la fureur de l'essence du Poëte, voilà un parfait raisonnement. Si je voulois bien l'empescher, je luy demanderois ce que c'est qu'une fureur divine, mais je me contenteray de le prier, puisqu'il prétend avoir droit à l'héritage du Parnasse, qu'il nous cite quelques-unes de ses pensées aussi hautes comme il définit devoir estre celles du véritable Poëte. Quand à moy j'en remarque beaucoup dans ses Livres qui ne peuvent estre produites de l'Esprit humain, tant elles sont extravagantes, mais je n'y en ay point encor découvert qui passent la portée d'un esprit médiocre, foible et rampant comme le sien.

Cependant il nous estalle pour Poëmes Dramatiques parfaitement beaux, le Pastor Fido, la Filis de.Sçyre, et cette.

malheureuse Sylvanire, que le coup d'essay de Monsieur Corneille terrassa dés sa première représentation. Il excuse encore fort adroitement la longueur du cinquième Acte de cette admirable pièce, sur ce qu'elle estoit faite pour l'Hostel de Montmorency plustost que pour celuy de Bourgogne, comme si les mauvaises choses y estoient mieux reçues. Sans doute il s'est imaginé qu'elle seroit immortelle, parce qu'il n'y pouvoit trouver de tin, et c'est sur cette croyance que pour conserver la mémoire d'un homme illustre, il a fait planter sur le frontispice de ce grand ouvrage un marmouset qui luy ressemble, et graver autour de cette vénérable médaille Jean Mairet de Besançon. C'est ce qu'il a fait de plus à propos en sa vie, que de nous advertir par là qu'il n'est pas né François, afin qu'on luy pardonne les fautes qu'il fait à tous moments contre, la langue.

Revenons à vostre Lettre, Monsieur Mairet, n'est-ce pas une belle chose que l'histoire que vous nous contez d'un Libraire de Rouen qui mourut à vostre très grand regret, pour avoir imprime vostre Cryseide? Nous espérions qu'en suitte vous. nous en donneriez l'epitaphe, pour témoignage de cette violente affliction ; vous avez frustré le Lecteur de ce contentement, mais pour suppléer à vostre défaut, en voicy un dont les vers ne valent gueres mieux que les vos très.

1 Cy-dessous gist Jacques Besogne

Qui s'estant mis trop en besogne Pour le beau Poète Jean Mairet \ Mourut à son très grand regret, i

Apres cette belle histoire vous perdez tellement le respect et le sens commun, que vous avez l'insolence de préférer vostre Siivie aux œuvres de Messieurs do Racan et Théophile, au dernier desquels vous estes si estroitement

obligé, que sans luy vous suivriez encor la déplorable condition des vostres. Ce n'est pas faire en homme généreux que de payer d'ingratitude tant de bien-faits receus : On sçait que le Dialogue qui a tant pieu à la Cour, et qui avoit couru plus de deux ans avant qu'on sceust qu'il y eust une Silvie au inonde, estoit de la façon de Théophile; Ainsi vous vous pariez d'un habillement emprunté, et ce bel enchantement que vous nommez le Pastor Fido des Allemands, doibt à ce grand homme si peu qu'il eut de grâce.

C'est à ces mesmes Allemands que vous pensez parler, quand vous nous asseurez si magnifiquement que Je Cid a perdu -à la lecturo une bonne partie de l'estime qu'il avoit acquise à la représentation. Quelle impudence! les extravagances de Virginie, les impudicitez du Duc d'Ossonne, et les coquetteries de Sophonisbe ont mérité l'impression, si l'on vous en croit, et celle du Cid devoit estre différée pour cent et un an. Ne donnez point à Mr Corneille les mauvais conseils de vos tailles douces, qui n'ont servy dans vostre Silvanire qu'à incommoder vostre Libraire, et ne faites plus sonner si haut ces grands coups d'espée que Mr de Scudéry a donnez au Cid tout au travers du corps : Apres en avoir receu deux mille de pareils, on se porte encore fort bien, et ceux que ses raisons de paille ont convertis, (si| toutefois elles ont converly quelques-uns) avoient grande envie de Pestre.

Au reste nous voyons maintenant ce qui vous picque, vous vous faschez de ce qu'on a découvert vos brigues, et les artifices que vous mettez en usage pour mandier un peu de réputation, vous vous plaignez de ce que dit Mr Corneille :

Que son ambition pour faire plus de bruit

Ne queste point les voix de Réduit en Réduit,

On sçait le petit commerce que vous pratiquez, et que

vous n'avez point d'applaudissemens que vous ne gaignîez à force de Sonnets et de révérences. Si vous envoyiez vos pièces de Besançon, comme Mf Corneille envoyé les siennes de Rouen, sans intéresser personne en leur succez, vous tomberiez bien bas, et je m'asseure que quelque adresse que vous apportiez, à faire valoir vostre traduction du Solyman Italien, qui a desja couru les ruelles dix-huit mois, et qu'on reserve pour c(et hyver, le bruit de cette importante pièce de batterie ne fera point faire retraite au Cid.

Criez tant qu'il vous plaira, et donnez pux Acteurs ce qui n'est deu qu'au Poëte, servez vous du témoignage de Mr de Balzac, il ne vous sera point advantageux, ne traite-t'-il pas Masinisse e!t Brutus de mesme que Jason qu'il nomme le premier, pour monstrer, qu'il estime plus son Autheur que vous ? Et veritablament vous avez esté tousjours tellement au dessous de luy, dès qu'il a pris la plume, qu'il n'avoit point besoin de faire un Cid pour passer devant vous, tant de beaux Poëmes dont il a enrichy le Théâtre, vous laissoient desja loin derrière. Parlez en homme désintéressé, et on vous escoutera. Si le malheur a voulu que la Mariane et le Cid ayent estouffé le débit de toutes vos rimes, il faut prendre patience, et ne murmurer point contre les nouvelles grâces qu'on a trouvées au Cid depuis qu'il a esté imprimé.

Vous vous plaignez de ce que Mr Corneille ne s'est pas soumis au jugement de l'Académie. Pour le mettre en tort il faudroit que vous et l'observateur y soumissiez vos ouvrages, ce n'est pas la raison qu'il soit censuré tout seul, jamais il ne refusera de prendre ces Messieurs pour Juges cmtro Medéo et Sophonisbo, et uiesines entre Clitandre ot Virginie, mais non pas entre le Cid et un Libelle.

Je finirois si vous ne m'aviez obligé à lire vostre Ëpistre du duc d'Ossonne, vous nous y renvoyez pour y voir vostre

modestie qui est si grande, que dés le tiltre'vous traitez le Procureur gênerai de vostre Parlement, comme vous feriez un Procureur Fiscal de quelqu'une de vos hautes Justices. Cette arrogante familiarité avec un des principaux Magistrats de vostre pays debutoit assez bien et vous eust fait passer pour homme de marque, si dans vostre Epistre la bassesse de vostre inclination n'eust découvert celle de vostre naissance. Ce souhait famélique d'estre receu au Louvre avec des Hécatombes de Poisjsy, tient fort de vostre pauvreté originelle, et puisques vous estes si affamé, vous serez aisé à accorder sur ce poinct avec Mr Corneille, qui se contentera tousjours de ces honorables fumées du cabinet dont vous estes si degousté, cependant qu'on vous envoyera dans les offices vous saouler de cette viande délicate pour qui vous avez tant d'appétit.

Le reste de cette Epistre n'est que vanité, vous vous perdez dans la refiection de grandes productions et vous vantez d'avoir esté l'Idée universelle des grands Génies que vous nommez comme s'il estoit à croire qu'ils vous eussent considéré. Mais n'avez vous pas bonne grâce un peu après de traitter d'inférieurs, et quasi de petits garçons les Autheurs de Cleopatre et Mitridate, pour qui vous faites une classe à part ? Vous ne sçauriez nier que cette Cleopatre a ensevely la vostre, que le Mitridate a paru sur le Théâtre autant qu'aucune de vos pièces et que l'une et l'autre à la lecture l'emportent bien haut sur tout ce que vous avez fait. Vostre style n'est qu'une jolie prose rimée, foible et basse presque par tout, et bien esîoignée de la vigueur des vers de ces Messieurs, sur qui Mp Corneille seroit bien marry de prétendre aucune prééminence.

Cet Acte de la Pastoralle Héroïque qui vous fut donné à faire il y a quelque temps, est la preuve indubitable do la foiblesse de style que je vous reproche, vostre or (pour

user de vos termes) y fut trouvé de si bas aloy et vostre rpoësie si chetive, que mesme on ne vous jugea pas capable de la corriger. La commission en fut donnée à trois Messieurs de l'Académie, qui n'y laissèrent que vingt-cinq de vos vers: C'est un préjugé fort desadvantageux pour vous, et qui vous doit empescher (si vous estes sage) d'exposer vos fureurs divines au jugement de cette Illustre Compagnie.

Je ne parleray point de l'irrévérence avec laquelle vous déclamez dans cette Epistre contre les grands du siècle, qui ne recognoissent pas assez vostre mérite, ny du repentir que vous témoignez de leur avoir dédié vos chef d'œuvres ; Le mal que je vous veux ne va pas jusqu'à vous faire criminel. Je vous donneray seulement un mot d'advis avant que d'achever, que est de ne mesler plus d impietez dans le3 prostitutions de vos Héroïnes, les signes de Croix de vostre Flavie et les Anges de lumière de vostre Duc, sont des profanations qui font horreur à tout le monde.

Adieu, beau Lyrique, et souvenez-vous que Mr Corneille monstrera tousjours par véritables effets sur le Théâtre, qu'il en sçait mieux les règles et la bien -séance que ceux qui luy en veulent faire leçon, que malgré vos impostures le Cid sera tousjours le Cid, et que tant qu'on fera des pièces de cette force, vous ne serez Prophète que parmy vos Allemands.

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