‹ La querelle du CidChapitre 38 sur 87 · CONTRE LES CALOMNIES DU SIEUR CORNEILLE DE ROUEN · texte numérisé non relu

CONTRE LES CALOMNIES DU SIEUR CORNEILLE DE ROUEN

f^fONSIEUR, — Comme j'ay peu de curiosité, pour a^fcl! *es Gazettes et autres marchandises de Colpor- F^^I^A teurs, il m'est tombé par hazard entre les mains un certain libelle anonyme do vostre façon que vous avez faict imprimer à Rouen, et distribuer publiquement en cette ville soubs le tilire D ' adverlissement à Jean Mairel Besançonnois, j'ay .donc veu de bout en bout cette dernière production de vostre colère digne à la vérité de la grandeur de vostre ame et de cette haute suffisance qui vous a faict dire de vous mesme. *

Par sa seule beauté ma plume est estimée , Je ne dey qu'à moy seul toute nu* renommée.

et le reste qui suit de mesme esprit, et de mesme force. En la première partie de vostre invective, au lieu de défendre vostre Cid dont il a tousjours esté question vous asseurez que vous estes meilleur Poète que Monsieur Mairet, en la seconde, que vous estes beaucoup plus riche, et finalement en la troisiesme, des médisances de sa personne, vous passez outrageusement à celle de sa naissance ; et le tout à la manière accoustumée : C'est à dire, sans raisons, sans preuves, et sans grâce.

Quant au premier poinct; connoissant comme je fay la modestie de celuy que je defens, je suis content pour avoir

(i) Par Scarron (?) et par Mairet. — Voir notre Introduction. Éd. princ. S. I. M. DC. XXXVII. In-40 de 32 pages, titre compris. — Publié d'après l'exemplaire de la Bibl. de Caen.

paix avec vous de vous accorder libéralement et sans dispute de son costé, que vbus estes meilleur Poète que luy ; C'est à vous maintenant a le persuader aux autres; ce que vous ne ferez pas sans peine à mon advis, principalement si Ton s'arreste à la définition du Poète qu'il a donnée au commencement de la Silv&nire après Donalus in Terenlium, de qui je vous aprens qu'il l'a tirée mot a mot, et cependant vous vous en moquez comme d'une chose bien ridicule, Dieu vous le pardonne Monsieur Corneille, vous estes le plus grand Poète du monde si l'on vous en croit, mais véritablement vous estes un estrange Censeur et un estrange Grammairien ; retournez donc à l'escole après vos trente années d'estude si mal employées; informez vous y du crédit de cet Autheur et le voyez avec quelques autres de qui vous apprendrez les règles, et les préceptes de vostre mestier, sur tout n'oubliez pas de voir l'histoire d'Espagne, afin d'y remarquer vous mesme, une des plus hautes beveûes pour ne pas dire ignorances dont un Autheur puisse estre convaincu; Vous avez pris Seville pour la scène de vostre Cid. C'est a cette grande ville que vous faites venir l'armée navale des Maures par une rivière et un flux de haute mer, qui faict rire ceux qui sça vent la carte d'Andalusie, enfin c'est ou vous placez le trosne et la Court du Roy Fernand, Dieu vous le pardonne encore une fois Monsieur Corneille, si vous eussiez puisé vostre sujet dans sa source (*) vous auriez veu que Seville estoit du temps de vostre Cid, soubs la domination d'un Roy Maure, nommé Almuncamuz, et qu'elle ne fut soumise au Sceptre de Castile, que soubs le règne de Fernand ou Ferdinand troisiesme quelques cent cinquante, ou soixante ans après la mort de vostre Roy

(*) Voyez Mayerne. — Nous mettons au bas de la page les notes qui sont en marge du texte dans l'édition prinups.

Fernand, cela ïie vaut pas la peine d'estré considéré, mais au lieu de mettre deux Rois de différentes religions dans un mesme trosne et dans une mèsme Cité, vous eussiez mieux faict ce me semble de dire ingénieusement en vostre préface, La Scène du Cid est par tout ou Ton voudra comme celle de mon Clitandre; Ol la gentille* et rare invention pour n'estre point sujet aux loix de la religion, et de la coustume des pays, et pour pécher impunément à un besoin contre la carte et la Çronologie; si je necraingnois de vous mettre en mauvaise humeur, et d'altérer vostre santé, si chère au publicq je vous cotterois encore une demye douzaine d'observations de pareille force qui vous feroient voir sans lunettes que vostre chef d'oeuvre; est un beau Ciel ou Ton descouvre tous les jours de nouvelles estoiles en plein midy, j'en reserve la démonstration mathématique pour exercer la vivacité de vostre esprit en quelque bonne compagnie de Paris, s'il advient que je vous y rencontre ; Je passe donc à la seconde partie de vostre Philipique harangere, ou vrayment il paroit bien que vous n'avez pas envie de donner ny de recevoir Monsieur Mairet pour caution tant vous prenez de peine a déclarer a tout le monde qu'il ne jouit pas de dix mille livres de rente en fond «le terre; Ventre d'un asne; Monsieur Corneille qu'il est dangereux d'estre mal avec vous, et que vous estes rude aux pauvres gens; pour cinq ou six petites railleries qui luy sont eschapées sans y penser sur les imperfections de vostre Cid, et les vanitez de vostre humeur toute drôle, et toute jolie vous n'en faictes point à deux fois, vous jouez de l'espadon satyrique, sur sa personne, et sur ses biens de telle façoh que c'est grand' pitié; en bonne foy pour un Poète Comique, -vous n'entendez que fort peu la raison, et point du tout la raillerie : Si quelque honneste homme se veut donner l'honneur de vivre familièrement avec vous, vous le regardez de

haut en bas comme Jaquemart faict les passants ; si Ton pense vous passer la main sur le dos, I vous esgratignez comme un chat sauvage, et si doucement qu'on essaye de vous sangler, vous ruez, et mordez tout à la fois comme le mulet de Messire Jean, Dieu me garde s'il luy plaist d'une colère comme la vostre, sçavez vous bien qu'en descouvrant la pauvreté de mon amy vous luy faictes aussi grand tort et peu s'en faut aussi grand mal que si vous luy coupiez la gorge avec un rasoir de pierre ponce empoisonnée ? Considérez s'il vous plaist le mauvais effect de vostre vengeance immodérée le pauvre jeune homme estoit à la veille d'espouser en face d'Eglise, une héritière de cinquante mille escus ou environ, il estoit sur le point de toucher à ce que l'on dit une pareille somme qu'on luy prestoit à la banque, sur sa bonne mine, il estoit en terme d'achepter une charge qui l'eutfaict asseoir sur les fleurs de lis presque aussi dignement que pourroit faire lai vostre de Monsieur l'Advocat à la table de marbre à Rouen, en un mot il alloit bien tromper du monde quand mal heureusement pour luy vous estes venu d'escrier, et sa poésie, et ses affaires, de telle sorte qu'après ce meschant advertissement on ne luy prèstera plus rien que sur bons gages encore à deux sols pour escu; Discourons plus sérieusement de cette affaire; Qui vous prendroit maintenant à serment vjous croyez avoir faict une belle scène de la suitte de vèstre Cid, quand vous luy reprochez qu'il manque des 'biens de la fortune, comme si vous l'accusiez d'un vice, ou fort honteux ou fort extraordinaire aux gens d'honneur, et de mérite, mais avec tout cela je vous aprens, sans hyperbole, et sans vanité pour Monsieur Mairet, que depuis dix ans qu'on l'a tousjours veu dans la Court, et dans le grand monde, il a plus faict de despense en honnestes desbauches, et en habits que ne vaudra de nostre vie cette

magnifique charge dont vous pensez nous esblouïr avec des termes qui ne seroient bien séants qu'en la bouche d'un Chancelier; vous me .direz encore qu'il n'a paru si fort au dessus de vous que p!ar les libéralités d'un Maistre dont il a reçu quinze cens livres de pension a l'âge de dix-sept ans, par les biens faits de son Eminence, qui luy sont communs avec quantité d'autres, et par la protection présente d'un généreux Amy que tout le monde connoit assez: J'en tombe d'accord avec vous, mais aussi faut-il que vous m'avouiez que cette façon de subsister honorablement sans patrimoine, et sans friponneries, n'est pas moins une preuve de son mérite, que le peu de bien que vous. avez en est une de votre bonheur, et de l'obscure parcimonie de vos parens, qui vous auroient bien mis en peine s'ils se feussent trouvez d'humeur ou de naissance a vivre noblement comme a vescu le Père de mon Amy.

En la dernière partie de vostre libelle vous luy représentez la déplorable condition de ses parents (ce sont les propres termes dont vous usez) avec une insolence, et des discours à perte de veûe, qui ne doivent recevoir que des responses a basions rompus ; C'est en cet endroit qu'il n'est plus question du Cid, que le jeu passe la raillerie, et que pour la satisfaction de ses amis, | je suis résolu de vous confondre devant les vostres, dont quelques uns pourront se donner la peine en vostre absence, de s'informer des vérités que je vay proauire contre vos mensonges.

Voicy dont la pièce justificative que j'ay reçeûe de Monsieur Mairet, par laquelle vous apren.drez a ne faire pas une autre fois si témérairement, la généalogie d'une personne que vous ne connoissez que par les mauvais mémoires que vous en ont fournis vosire hayne, ou ses ennemis.

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