I.— EXCUSE A ARISTE
J^^^^E n'est donc pas assez, et de la part des Muses,
2f|lÇ^ Ariste, c'est en vers qu'il vous faut des excuses,
S iiwoSS Et la mienne pour vous n'en plaint pas la façon,
Cent vers luy coustent moins que deux mots de chanson :
Son feu ne peut agir quand il faut qu'il s'applique
Sur les fantasques airs d'un resveur de Musique,
Et que pour donner lieu de paroistre à sa voix
De sa bigearre quinte il se fasse des loix,
Qu'il ait sur chaque ton ses rimes ajustées
Sur chaque tremblement ses syllabes contées,
Et qu'une froide pointe à la fin d'un couplet
En dépit de Phebus donne à l'art un souflet :
En fin ceste prison desplaist à son génie,
Il ne peut rendre hommage à cette tyrannie,
Il ne se leurre point d'animer de beaux chants,
Et veut pour se produire avoir la clef des champs.
C'est lors qu'il court d'haleine, et qu'en plaine carrière
Quittant souvent la terre, en quittant la barrière,
Puis d'un vol eslevé se cachant dans les cieux
Il rit du desespoir de tous ses envieux.
Ce trait est un peu vain, Ariste, je l'avoûë,
Mais faut-il s'estonner d'un Poète qui se loue ?
Le Parnasse autrefois dans la, France adoré
(i) Par Corneille.
— Édit. princ. S. /. nt d. In-40, 2 ff. non chiff. — Voir l'exemplaire annoté de la Bibliothèque Sainte-Geneviève (Y. 458 (4) Rés.). — 5. /. w. d. In-8° de 4 p. I
Faisoit pour ses mignons un autre aage doré, ;
Nostre fortune enfîoit du prix de nos caprices,
Et. c'estoit une Blanque à de bons bénéfices :
Mais elle est espuisée, et les vers à présent
Aux meilleurs du mestier n'apportant que du vent,
Chacun s'en donne à Taise et souvent se dispense
A prendre par ses mains toute sa recompense.
Nous nous aimons un peu, c'est nostre foible à tous,
Le prix que nous valons qui le sçait mieux que nous ?
Et puis la mode en est et la Cour l'authorise,
Nous parlons de nous mesme avec toute franchise,
La fausse humilité ne met plus en crédit,
Je sçay ce que je vaux, et croy ce qu'on m'en dit :
Pour me faire admirer je ne fais point de ligué,
J'ay peu de voix pour moy, mais je les ay sans brigue,
Et mon ambition pour faire plus de bruit
Ne les va point quester de Réduit en Réduit,
Mon travail sans appuy monte sur le Théâtre,
Chacun en liberté l'y blasme ou l'idolâtre,
Là sans que mes amis preschent leurs sentiments
J'arrache quelque fois trop d'applaudissements,
Là content du succès que le mérite donne
Par d'illustres advis je n'éblouïs personne
Je satisfaits ensemble et peuple et courtisans
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans
Par leur seule beauté ma plume est estimée
Je ne dois qu'à moy seul toute ma Renommée,
Et pense toute fois n'avoir point de rival
A qui je fasse tort en te traittant d'égal :
Mais insensiblement je baille icy le change,
Et mon esprit s'égare en sa propre louange,
Sa douceur me séduit, je m'en laisse abuser,
Et me vante moy mesme au lieu de m'excuser.
Revenons aux chansons que l'amitié demande,
J'ay bruslé fort longtemps d'une amour assez grande,
Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer,
Puisque ce fut par là que j'appris à rimer :
Mon bonheur commença quand mon ame fut prise,
Je gaignay de la gloire en perdant ma franchise,
Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la Cour,
Et ce que j'ay de nom je le dois à l'amour.
J'adoray donc Philis (1), et la secrette estime
Que ce divin esprit faisoit de nostre rime
Me fit devenir Poète aussi tost qu'amoureux,
Elle eut mes premiers Vers, elle eut mes derniers feux,
Et bien que maintenant cette belle inhumaine
Traite mon souvenir avec un peu de haine,
Je me trouve tousjours en estât de l'aimer,
Je me sens tout émeu quand je l'entends nommer,
Et par le doux effet d'une prompte tendresse
Mon cœur sans mon adveu recognoist sa maistresse,
Après beaucoup de vœux et de submissions
Un malheur rompt le cours do nos affections;
Mais toute mon amour en elle consommée,
Je ne voy rien d'aimable après l'avoir aimée,
Aussi n'aymay-je plus, et nul objet vainqueur
N'a possédé depuis ma veine ny mon cœur. .,
Vous le diray-je, amy? tant qu'ont duré nos fiâmes
Ma Muse egaliement chatoùilloit nos deux âmes,
Elle avoit sur la mienne un absolu pouvoir,
J'aimois à le descrire, elle à le recevoir :
Une voix ravissante ainsi que son visage
La faisoit appelier le Phœnix do nostre aage,
(i) Catherine Hue, le premier amour de Corneille, la vraie Mêlite. Voir Bouquet : Points obscurs et nouveaux de la vie de P. Corneille, pp. 60 et s.
Et souvent de sa part je me suis veu presser Pour avoir de ma main de quoy mieux l'exercer. Jugez vous mesme, Ariste, à cette douce amorce Si mon génie estoit pour espargner sa force : Cependant mon amour, le père de mes vers, Le fils du plus bel œil qui fut en l'univers, A qui désobéir c'estoit pour moy des crimes, Jamais en sa faveur n'en peut tirer deux rimes; Tant mon esprit alors contre moy révolté En haine des chansons sembloït m'avoir quitté, Tant ma veine se trouve aux airs mal assortie Tant avec la Musique elle a d'Antipathie, Tant alors de bon cœur elle renonce au jour, Et ramifié voudroit ce que n'a peu l'amour I N'y penses plus, Ariste, une telle injustice Exposeroit ma Muse à son plus grand supplice, Laissez la tousjours libre agir suivant son choix, Céder à son caprice et s'en faire des loix (1).
(i) Nous avons donné, page 9 et page 10, note 1, deux des notes marginales de l'exemplaire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, notes maladroitement tronquées par le couteau du relieur. En voici encore quelques-unes, que nous prenons parmi les plus lisibles 1° En face du vers : « Et qu'une froide pointe.,. » on déchiffre: « S'il est sa | il sçait bien q | couplet doit avoir queîq , pointe... | Ce ne seroit | une chanson | que cela n | point de s | à l'art | »; — 20 en face du fameux vers : a Je ne doy qu'à moy seul toute ma Renommée, on lit : « Ce vers n'es | dit au sens | luy a donné | qui est... | fait voir qu | entend qu | point d'art... | acquérir de | réputation | parce qu'il n | rien traduit | imité de | »; — 30 en face du vers: « Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la Cour, l'annotateur a mis : « Il faudra v | vers qui ont charmé la C | ; — enfin, en face du vers : « Que ce divin esprit faisoit de nostre rime », on peut lire: « La figure | fort à propos | parler du | plurier q | on est gra | personnage. » — Si incomplètes qu'elles soient, ces notes font deviner un ennemi de Corneille. [Les traits verticiux indiquent la coupure du relieur.]