‹ La querelle du CidChapitre 64 sur 87 · SCENE TROISIESME · texte numérisé non relu

SCENE TROISIESME

Que ce jeune Seigneur endosse le harnois.

^Observateur ne devoit point reprendre cette frase, qui n'est point hors d'usage, comme les termes qu'il allègue.

, Puisse Vauthoriser à parestre appaisée.

Ce 'vers ne signifie pas bien, puisse luy donner lieu de

s'appaiser sans qu'il y aille de son honneur.

» j Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir .

Il falloit mettre plustot pleins de repentir, car le mot de pleins ne1 s'accorde pas avec un et puis le repentir n'est pas dans les souhaits, mais il peut suivre les souhaits. Il falloit dire sont suivis de repentir.

Mon devoir est trop fort et ma perte trop grande, Et ce n'est pas asse\ pour leur faire la îôy.

On peut bien dire faire la loy à un devoir, pour dire le surmonter, mais non pas là une perte.

Et le Ciel ennuyé de vous .estre si doux.

Cela dit trop pour une personne, dont on a tué le perele jour précèdent.

de son costè me pancher

Il falloit dire me fasse pancher; ce verbe n'est point actif, mais neutre.

Madame, frvos genoux j'apporte cette espêe.

On peut bien apporter une espée aux pieds de quelqu'un, mais non pas aux genoux*

Ministre desloyal de mon rigoureux sort,

D. Sanche n'estoit point dcsloyal, puis qu'il n'avoit fait que ce qu'elle luy avoit permis de faire, et qu'il ne luy avoit manqué de foy en nulle autre chose.

V E cinquiesme article des observations comprend les JLL larcins de l'Autheur, qui sont punctuellement ceux que l'Observateur a remarqués. Mais il faut tomber d'accord que ces traductions ne font pas toute la beauté de la Pièce. Car outre que nous remarquons qu'en bien peu des choses imitées il est demeuré au dessous de l'original, et qu'il en a rendu quelques-unes meilleures qu'elles n'estoient, nous trouvons encores qu'il y a adjousté beaucoup de pensées, qui ne cèdent en rien à celles du premier Autheur.

TELS sont les sentimens de l'Académie Françoise, qu'elle met au jour, plustost pour rendre tesmoignage de ce qu'elle pense sur le Cid, que pour donner aux autres des règles de ce qu'ils en doivent croire. Elle s'imagine bien qu'elle n'a pas absolument satisfait, ny l'Autheur, dont elle marque les defaux, ny l'Observateur, dont elle n'approuve pas toutes les Censures, ny le Peuple dont elle combat les premiers suffrages. Mais elle s'est résolue des le commencement, à n'avoir point d'autre but que de satisfaire à son devoir!; elle a bien voulu renoncer à la complaisance pour né pas trahir la vérité, et de peur de tomber dans la faute, dont elle accuse icy le Poëte, elle a moins songé à

plaire qu'à profiter. Son équitable sévérité ne laissera pas de contenter ceux qui aymeront mieux le plaisir <Tune véritable connoissance, que celuy (Tune douce illusion et qui n'apporteront pas tant de soin pour s'empescher destre utilement trompés, qu'ils semblent en avoir pris jusques à cette heure pour se laisser tromper agréablement. S'il est ainsi elle se croit assés récompensée de son travail. Gomme elle cherche leur instruction, et non pas sa gloire, elle ne demande pas qu'ils prononcent en public contr'eux mesmes. Il luy suffît qu'ils se condamnent en particulier, et qu'ils se rendent en secret à leur propre raisc^n. Cette mesme raison leur dira ce que nous leur disons, si tost qu'elle pourra reprendre sa première liberté : et secouant le joug, qu'elle s'estoit laissé mettre par surprise, elle esprouvera qu'il n'y a que les fausses et imparfaites beautés qui soient proprement de courtes tyrannies. Car les passions violentes bien exprimées, font souvent en ceux qui les voyent une partie de l'effect, qu'elles font en ceux qui les ressentent véritablement. Elles ostent à tous la liberté de l'esprit, et font que les uns se plaisent à voir représenter les fautes, que les autres se plaisent à commettre. Ce sont ces puissans mouvemens, qui ont tiré des Spectateurs du Cid cette grande approbation, et qui doivent aussi la faire excuser L'Autheur s'est facilement rendu maistre de leur ame, après y avoii* excité le trouble et l'esmotion ; leur esprit flatl é par quelques endroits agréables, est devenu aisément flateur de tout le reste, et les charmes esclatans de quelques parties leur ont donné de l'amour pour tout le corps. S'ils eussent esté moins ingénieux, jils eussent esté moins sensibles ; ils eussent veu'les defaux que nous voyons en cette Pièce s'ils ne se fussent point trop arrestés à en regarder les beautez, et si on leur peut faire quelque reproche, sfu moins n'est-ce pas celuy qu'un ancien Poëte faisoit aux Thebains, quand il disoit

qu'ils estaient trop grossiers pour estre trompés. Et sans mentir les sçavans mesmes doivent souffrir avec quelque indulgence les irrégularités d'un Ouvrage, qui n'auroit pas eu le bon-heur d'agréer si fort au commun, s'il n'avoit des grâces qui ne sont pas communes. Ils dévoient penser que l'abus estant si grand dans la plus-part de nos Poëmes Dramatiques il y auroit peut estre trop de rigueur à condamner absolument un homme, pour n'avoir pas surmonté la faiblesse, ou la négligence de son Siècle, et à estimer qu'il n'auroit rien fait du tout, parce qu'il n'auroit point fait de miracles. Toutesfois ce qui l'excuse ne le justifie pas, elles* fautes mesmes des Anciens qui semblent devoir estre respectées pour leur vieillesse, ou si on l'ose dire, pour leur immortalité, ne peuvent pas défendre les siennes. Il est vray que celles la ne sont presque considérées qu'avec révérence, d'autant que les unes estant faittes devant les règles, sont nées libres et hors de leur jurisdiction, et que les autres par une longue durée ont comme acquis une prescription légitime. Mais cette faveur qui à peine met à couvert ces grands Hommes, ne passç point jusques à leurs successeurs. Ceux qui viennent après eux héritent bien de leurs richesses, mais non pas de leurs privilèges, et les vices d'Euripide ou de Seneque ne sçauroient faire approuver ceux de Guillen de Castro. L'exemple de cet Autheur Espagnol seroit peut estre plus favorable à nostre Autheur François, qui s'estant comme engagé à marcher sur ses pas, sembloit le devoir suyvre également parmy les espines et parmy les fleurs, et ne le pouvoir abandonner, quelque bon où mauvais chemin qu'il tinst, sans une espèce d'infidélité. Mais outre que les fautes sont estimées volontaires quand on se les rend nécessaires volontairement, et que lors qu'on choisit une servitude on la doit au moins choisir belle, il a bien faiti voir luy mesme par la liberté qu'il s'est donnée, de changer plu-

sieurs endroits de ce Poëme, qu'en ce qui regarde la Poésie orj demeure encore libre après cette sujétion. Il n'en est pas de mesme dans L'histoire, qu'on est obligé dé rendre telle qu'on la reçoit. Il faut que la créance qu'on luy donne soit aveugle, et la déférence que l'historien doit à la vérité le dispence de celle que le Poëte doit à la bien-seance. Mais comme celte Vérité à peu de crédit dans l'Art des beaux mensonges, nous pensons qu'à son tour elle y doit céder à la bien-seance, qu'estre inventeur et imitateur n'est icy qu'une melsme chose, et que le Poëte François qui nous a donné le Cad, est coupable de toutes les fautes qu'il n'y a pas corrigées. Apres tout il faut avouer qu'encore qu'il ait fait choix d'une matière défectueuse, il n'a pas laissé de faire esclater en beaucoup d'endroits de si beaux sentimens, et de si belles paroles, qu'il a en quelque sorte imité le Ciel, qui en la dispensation de ses thresors et de ses grâces, donne indifféremment la beauté du corps aux meschantes âmes et aux bonnes. Il faut confesser qu'il y a semé un bon . nombre de vers excellons, et qui semblent avec quelque justice demander grâce pour ceux qui ne le sont pas. Aussi les aurions nous remarqués particulièrement, comme nous avons fait les autres, n'estoit qu'ils se descouvrent assés d'eux-mesmes, et que d'ailleurs nous craindrions qu'en les ostant de leur situation nous ne leur ostassions une partie de leur grâce, et que commettant une espèce d'injustice pour vouloir estre trop justes, nous ne diminuassions leurs beautés, à force de les vouloir faire paroistre. Ce qu'il y a de mauvais dans l'ouvrage n'a pas laissé mesme de produire de bons effects, puis qu'il a donné lieu aux Observations qui ont esté faites dessus, et qui sont remplies de beaucoup de sçavoir et d'elegance. De sorte qu'on peut dire que ses defaux ont esté utiles, et que sans y penser il a profité aux lieux où il n'a sceu plaire. Enfin nous concluons qu'encore que le Sujet

» du Gid ne soit pas bon, qu'il pèche dans son Desnoûement, qu'il soit chargé d'Episodes inutiles, que la bien-seance y manque en beaucoup de lieux, aussi bien que la bonne disposition du théâtre, et qu'il y ait beaucoup de vers bas, et de façons de parler impures ; Neantmoins la naïveté et la véhémence de ses passions, la force et la délicatesse de plusieurs de ses pensées, et cet agréement inexplicable qui se mesle dans tous ses defaux luy ont acquis un rang considérable entre les Poëmes François de ce genre qui ont le plus donné de satisfaction. Si son Autheur ne doit pas toute sa réputation à son mérite, il ne la doit pas toute à son bonheur, et la Nature lui a esté assez libérale, pour excuser la Fortune si elle luy a esté prodigue. •

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