‹ La querelle du CidChapitre 78 sur 87 · TREIZIESME OBSERVATION · texte numérisé non relu

TREIZIESME OBSERVATION

// n'est pas question de plaire à ceux qui regardent toutes choses d'un œil ignorant ou barbare, et qui ne scroient pas moins, touchés de voir affliger une Clytemnestre qu'une Pénélope, (Feuillet 20).

Ceste comparaison ou alusion à ClytemHestre et à Pénélope seroit bien apliquée, mais sa mesure est trop courte d'un poinct, car ce terme de touchez estant simplement énoncé comme il est icy et sans aucune détermination, il ne signifie et ne dénote rien de spécifique ny de particulier, c'est comme une pierre d'attente sur laquelle on peut bastir une bonne ou une mauvaise construction ; car l'homme peut estre louché de plaisir et de douleur, de joye et de tristesse, et de toutes les contraires passions qui peuvent toucher l'âme, et ainsi l'Autheur des Sentiments ayarçt dict, que les hommes ignorants ou barbares ne scroient pas moins touchés de voir affliger une Clylcmnestrc (jfuune Pcnelope, il ne s'est pas assez expliqué, ains il devoit dire dequoy ces hommes barbares seroient touchés, et spécifier

la passion qu'il designoit sans la laisser deviner, ou supleer au lecteur, à la merci duquel il abandonne sa construction pour la rendre bonne ou mauvaise par son supleement. Car si à ce mot, louchez, on y adjouste celuy de douleur ou de pitié, l'adition sera très-bonne et conforme au raisonnement et à l'intention de l'Autheur, mais si au contraire ou vient à y adjoustér le mot de joye ou celuy de plaisir, la construction sera fausse, impropre et à contresens, parce que l'Autheur ayant voulu exprimer le faict d'un homme ignorant ou barbare, par des actions qui fussent propres à l'ignorance et à la barbarie, l'expression en est très-bonne dédire qu'il n'est pas moins touché de douleur par l'affliction que soufrent les meschans que pour celle que soufrent les gens de bien. Que si le n}ot de plaisir estoit sustitué à celuy de douleur, le sens alors changeroit de face, et ce «que l'on dict estre le propre de l'ignorance et de la barbarie leur seroit désormais improprement attribué, c'e^t vrayement le faict d'un liomme ignorant ou barbare d'avoir de la douleur et de compatir également à l'affliction des meschans comme à celle des geiis de bien, mais ce n'est pas une marque de sa barbarie d'avoir delà joye et de prendre plaisir en l'affliction des meschans. Au contraire il semble que ce sentiment de joye soit aucunement juste et comme un correctif de sa barbarie, attendu que les hommes mesmes les plus sageset vertueux reçoivent quelques fois de la joye et du contentement en l'affliction et en la punition des meschans. Enfir pour finir cette instance nous disons que le mot de, touchez, estant commun au plaisir et à la douleur,, il fallait luy donner icy une attribution certaine.

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