‹ La querelle du CidChapitre 80 sur 87 · QUINZIESME OBSERVATION · texte numérisé non relu

QUINZIESME OBSERVATION

Quant à la^question qui a esté proposée par quelquesuns, si le Poète est côndannable pour avoir fait arriver en un mesme temps des choses avenues en des temjs differensy nous estimons qu'il ne l'est point, s'il le fait avec jugement* et en matières peu importantes. Il ne faut point d'autre preuve de celte doctrine que l'exemple de Virgile dans sa Didon, qui selon les Chronologistcs, nasquit plus de deux cens ans après Enéc. (Feuillet 55.)

Que l'exemple de Virgile, etc.. : L'exemple de Virgile est icy mal apliqué et son faict ne correspond pas ,au faict qui a esté proposé. Car le Poëte qui est icy excusé pour avoir interverty Tordre du temps, n'est pas accusé d'avoir dict un mensonge, quand au fonds ny faict raport de choses qui n'ont point esté, ains les termes mesmes de la proposition le justifient de cela. Mais quant à Virgile il est coulpable du crime de mensonge et de faux en disant et faisant arriver en un mesme temps, non pas des choses qui soient advenues en des temps diferens comme a faict l'autre Poëte, mais des choses qui ne sont point advenues, et qui mesme ne pou-i voient advenir en quelque temps que ce fust, puisque Didon et Enée nasquirent en divers siècles esloignés les uns des autres, et ainsi le Poëte dont parle l'Autheur pourroit estre excusé, et Virgile blasmé, celuy la ayant dict vray et cestijy cy ayant dict faux, l'exemple duquel ne peut donc rien conclure en ce regard, sinon que l'Autheur des Sentiments s'en voulust servir pour confirmer son opinion en argumentant du plus probable au moins probable, et former sa démonstration sur l'enchère de Virgile qui est trop haute et

trop hardie pour passer en exemple, et il semble aussi que l'Autheur ne l'a pas pris en ce biais la.

Or que l'exemple de Virgile, quant à dire un mensonge, soit plustost à éviter qu'à imiter, c'est l'opinion de Jules Scaliger dans sa Poétique et de Ronsard dans sa préface sur h'FraneiadCy qui disent qu'encore que l'art du Poète et ,celuy de l'Historien soient diferens, que néanmoins ils ont quelque conformité, et des choses qui sont communes entr'eux comme les descriptions des batailles, de l'assiette d'un camp, des rivières, villes, forests, campagnes, mais spécialement qu'ils ne doivent jamais dire un mensonge contre la vérité du faict comme a failly Virgile à Tesgard du temps, dict nostre Ronsard, c'est à dire en la Chronologie, lequel a faict Didon estre du temps d'Enée encore qu'elle fust cent ans auparavant. Or si l'aulhorité de ces deux grands personnages, et do Ronsard nommément, qui a repris Virgile en ce regard, peut estre soumise à l'authorité de L'Académie, nous le laissons à juger aux hommes doctes et judicieux et cependant nous remarquerons icy en passant que Ronsard faict naistre Didon cent ans auparavant Enée, et que l'Académie l'a faict estre deux cents ans après; Mais entr'eux le débat.

Quant aux remarques que l'Académie a faieles sur les non valeurs de quelques vers, qu'elle accuse d'estre foibles et rampans, elles seroient bien apliquées et judicieusement, si leur correction estoit en bonne forme et si les pensées qu'elle a substituées aux vers, et les syllabes qu'elle a prestées aux autres estaient aussi bien mesurées sur le modèle de l'Art poétique comme elles sont sur celuy de Grammatique, car il est bien facile de corriger, ou pour mieux dire de convertir les vers en prose, et ceste conversion la estant vague et libre avec le choix des paroles élégantes et significatives brèves ou longues, il est fort aisé

d'estendre, et d'exprimer, en oraison solue, le sens, le propos et la pensée d'un Poëte duquel la diction et l'expression estant contraincte et gehennée dans les ceps d une vigoureuse poétique, il est souvent forcé de demeurer court et d'ostro on défaut de quoique mot qui. emporte signification, c'est pourquoy noà critiques mordans quand ils ont entrepris la correction d'un poesme, et qu'ils ont mis la dent sur quelques vers tendres et qui leur sembloiejnt foibles en poidz ou en nombres, ils ne les ont pas voulu attaquer avec les avantages que la prose leur pouvoit fournir, mais ils les (ont combattus avec armes pareilles, ont donné vers pour vers, et les ont oposés et mis en paralelle afin d'acception des uns, et rejection des autres. C'est ainsi que Scaliger en a usé dans sa Poétique quand il s'est attaché à tous les Poëtes grecs et latins, afin de les-censurer, car après avoir raturé et porté la main sur quelques vers qui sembloient ne respondre pas à la sufisance de leurs Autheurs, il leur en a substitué d'autres et a faict courir sa plumé dans la mesme carrière ou ces premiers Poëtes avoient bronché. Gela se void en la plus part de ses corrections, et particulièrement sur des deux excellens Poesmes le Stilicon de Claudian, et celuy de Sannazar, De parlu Virginis, que les hommes de lettres ont tant estimés, et que Scaliger néanmoins a corrigé à l'esgard de quelques vers ausquelsil en a preste d'autres quiestoient de sa façon, si meilleurs, cela est en question parmiy les doctes. L'Académie donc ayant destruict plusieurs vers de la Tragi-comédie du Cid, elle devoit en construire d'autres en la mesme place, et en pareille situation, elle devoit joindre l'exemple au précepte, la practique à la théorie, et en marquant les vers qui estoient bas et rampans elle devoit leur donner des pieds qui fussent mesurés sur leurs formes, afin de les relever et soustenir, et n'est-ce pas son propre office, puis-

qu'elle entreprend une jurisdiction sur les lettres, et puisqu'elle a prononcé publiquement contre le Gid, que le sens de ce vers est imparfaict, que celui la est trop foible, que cesluy cy ne signifie pas bien, n'est-ce pas son office de monstrer ou doibt estre la perfection, et ou la force, et ou la bonne signification. Et c'est en qyoy on void que l'Académie mesnage prudemment, ou qu'elle n'ose débiter ce grand trésor de science poétique qu'elle recelle dans son sein, puisqu'elle n'a daigné donner ny presterun seul vers au pauvre Gid en la place de ceux qui luy ont esté rebuttés et qui luy ont failly au besoin, mais plustost il faut estimer que ces beaux vers Académiques sont trop rares ou trop riches pour servir de lambeaux à r'habiller un Poesme déchiré. Mais ce j que nous avons icy plus particulièrement à observer est le proceds qu'on a faict à deux vers innocens, qui ayant esté accusés, ains condamnés injustement et, sans estre ouys, se .présentent icy pour estre receus en leurs faicts justificatifs.

Donques l'Autheur du Gid ayant dict

■ vous esleveen un rang.

Ce demy vers a esté banny de la France comme un estranger par le jugement de l'Académie qui a prononcé contro luy que cola n'ost pas François, qu'il faut diro e*tevcr à un rang.

Si en toutes les remarques de l'Académie il y a de la rigueur meslée avec la justice, c'est en la censure de ce vers s que la justice défaut et que la rigueur surabonde, son Autheur est accusé d'avoir forfaict contre les loix de la grammaire et de s'estro mesprix au choix, et à l'usage de nos prépositions en prenant l'une pour l'autre. Cette dispute est semblable à celle que suscita Luçian entre ces deux lettres S. T. dont Lucian mésme se moque , lequel renvoya le procès

par devant Mesdames les Voyelles en lent Tribunal pour en décider juridiquement ; mais ceste cause est d'autant plus facile qu'elle ne consiste qu'en faict (jtant la preuve resuite du tesmoignage de nos bons autheurs'.et de l'usage commun, car en nos contentions verbales qui regardent la diction, , la construction, la liaison et toute l'économie du langage François, nous n'avons point de Joy certaine ny aucunes règles prescrites qui en puissent expressément décider, et nostre langue n'estant point bornée ny enclose comme sont' les autres langues dans les destroicts d'une grammatique ny d'aucun précepte qui eust le pouvoir de l'arrester et de la régir, chacun s'est donné la liberté d'en user h sa fantaisie, de choisir ou de composer des mots à sa mode et de parler comme il luy a semblé bon. De là est venu que pour régler nostre langage, et décider le diferent survenu entre nos escrivains, ils ont convenu que l'authorité des bons autheurs et l'usage commun en seroient les juges, de sorte que quand il est question de juger de la bonté d'un mot, d'un dialecte, de l'assemblage et de tout le bastiment de nostre langue, les raisons ny ont point de lieu, chacun voulant faire passer son opinion pour raison, mais on se sert des exemples des bons aulheurs et de l'usage commun qui doibt faire loi en ce regard. Or suivant ceste maxime qui est vray, nous disons que pour décider nostre diferent et pour justifier 1& bonté du vers qui a esté censuré par l'Académie il faut recourir à ceste authorilé et à ce mesme usage et voir ce qu'ils ont arresté et pifactiqué en pareil faict, nous disons donc que nostre contention provient d'un seul mot qu'on appelle préposition, dont on accuse TAutheurdu Cid d'avoir abusé en ce vers : vous esleve en un rang, Et on luy objecte que cela n'est pas François avec cette leçon qui lui a esté faicto qu'il faut dire, enlever à un rang, et la dessus, grand vacarme, comme si l'Autheur du Cid oust introduict

sur le théâtre le parler Topinamboux ou celuy du Basbreton, Et cependant il a parlé le bon François et selon les règles du bien dire, Tune et l'autre de ces deux prépositions, à, en, estant également propres pour en user en ce lieu là, car on pouvoit aussi bien dire Vous enlever à un rang, ■ comme on a dict vous eslcver en un rang, ces doux diverses leçons estant communes et indiferentes. Or ceste alternative d'user de l'une ou de l'arïtre provient de ce que nos prépositions, aussi bien que nos articles s'entrecedent la place les uns aux autres, que celles la ont plusieurs lieux qui leur sont communs, et qu'il est au choix de celuy qui s'en sert de les placer comme bon luy semblera ; De cola nous en avons des authorités et des tesmoignages si forts que nulle Académie contredisant ne les sçauroit esbranler. En voicy la preuve par une nuée de tesmoins que nous produisons icy. Amiot au traicté, Comme il faut nourrir les enfants, s'est servy de la préposition, à, disant, si pour plaire ils mettent Vhonnestetè à nonchaloir, Et cependant au mesmo lieu et en une semblable eloquution il a usé de la préposition En; et nemeltoicnt poinct, dict-il, en nonchaloir d'aquerir la grâce du bien dire, pour mônstrer comme l'une et l'autre façon de parler luy estoient indiferentes. Du Vair, en ses traictés oratoires opinant sur la manutention de la loi Salique a dit, c'est mettre sa vie en un évident hasard. L'Historien Mathieu en son advertissement sur l'Histoire, // y^en a qui trouveront à redire en la façon aussi bien quen l'estojfe de ceste histoire; luy mesmo encor et au mesme lieu, il craint aucunement de la corriger en iendroict oh il a esté adverty, le mesme Historien encor et nu mesme lieu, les choses nées en mesme jour se raportent à d'autres temps, Mathieu encor parlant de la mort de la Duchesse do Bcautbrt, elle alla oyr la musique en lEglise de Saint-Antlwine. Le sieur Du Plessis Mornny en son ,

livre du Mistcre, feuillet 69, que s'en suivroiî de la sinon qu'en sa face et au plus fort de son authorité il eust perdu sa cause. Le sieur De Montaigne, livre 3, chap. 8. Un homme de monstrueuse fortune, dict-il, Venant mesler son advis à certain léger propos qui se demenoit en sa table. Balzac, livre 1, lettre 6. Je suis bien aise, dict-ii, de vous voir en un lieu d'oii vous remplirez toute la terre.

Que si l'authorité de tant d'excellens Historiens et Orateurs ne suffit. Voicy celle des Poëtes qui surabonde, Ronsard en Tode 14, du 3e livre,

Je banderay mon arc qui jette Contre ta race sa facette, Pour viser tout droict en ce Jeeu Qui se resjouit de ta gloire.

Le mesme Poëte au commencement de sa première ode,

et faict boire aux François Au creus de leurs armet\ en lieu de Veau de Seine La Meuse Bourguignonne.

{ Il n'a pas dict au lieu, mais il a dict en lieu. Théophile aussi en une de ses odes adressée au Roy :

Dieu qui vous mit le sceptre en main, Qui vous Je peut os ter demain .

Et vienne après cela toute l'Académie en corps, et qu'elle passe l'esponge sur ces tesmoignages la, mais qu'elle la porte plustost sur son ouvrage, ou qu'elle concilie elle mesme son propre texte, car en la page 28 de ses Sentiments elle dict ainsi,

Maintenant si ce desnoûement est selon l'art ou non, c'est une question qui se vuidera en son lieu.

Et pourquoy censurer nostre Poëte quand il a dict en son rangï pourquoy ceste préposition en régira elle plus-

tost le mot de lieu, que celuy de rang, quand toutes les autres circonstances de la loquution sont esgales ?

Nous avons dict que la décision de ces controverses verbales dependoit de l'usage et de l'autliorité, et ensuitte nous avons produict les tesmoignages des plus grands et célèbres Autheurs, Poètes, Historiens, Orateurs qui ont, en ce regard, préjugé la cause en faveur du Cid. Que si l' Académie veut fournir des reproches contre tous ces tesmoignages, c'est à elle à parler, ains à en produire de plus forts, car le sien propre avec ceste clause pitàgorique, elle l'a dict, seroit aussi sujet à contredict.

SE1ZIESME OBSERVATION.

. L'Autheur de la Tragi-comédie ayant dict.

qu'un meurtrier périsse

L'Académie luy a fait une leçon la dessus que le mot de meurtrier y qu'il répète souvent le faisant de trois syllabes n'est que deux. I

Geste légère remarque de l'Académie est plustost une pure chiquanerie qu'une juste correction. Le mot de meurtrier se pouvant dire de trois syllabes aussi bien que deux, et nos Poëtes en ont ainsi diversement usé, les préceptes de l'Art poétique permettant d'allonger ou d'accourcir plusieurs mots, et nommément ceux qui sont terminés en ier, en yeux, en ion, et autres semblables terminaisons qui sont laissées en la liberté duPoëtequi peut dire précieux, de trois syllabes aussi bien que de deux, comme aussi meurtrier, chreslieiiy et autres, comme encore le mot déporte peut estre dict de deux syllabes pour poUte trisyllabe, et ces loquutions la ne sont pas des passe-droicts si licencieux comme sont ceux cy de Virgile, germa labant, ou bien labat aricle^crcbro, car au regard des nostres, l'usage en a faict

loy, et ceux de Virgile, outre qu'ils sont sans authorité, ils corrompent la prononciation de la langue latine, or quand il y a conflit d'opinions entre pes diversités de prononcer, et que l'usage et les bons Auteurs sont my partis pour Tune ou pour l'autre leçon, il faut en ce cas la, recourir à la raison et prendre des mesures sur les agreemens qui soient propres à l'oreille et à la langue de celuy qui entend. Et quelle raison peut avoir l'Académie de dire que le mot de meurtrier n'aura pas plus de syllabes et n'ocupera pas plus de place en un vers que le mot de luy, altehdu que cestuycy n'a, que trois lettres et que l'autre est composé de neuf, car l'Autheur du Cid ayant restrainct le mot de luy à une syllabe, l'Académie l'en a repris en disant que luy est de deux syllabes. Et cela estant, ce mot de trier, qui va à plus grand train que l'autre, peut donc bien en avoir autant. Mais respondent donc nos Académiques, pourquoy donner un accent et un repos à la langue sur ce mot de luy, et la faire courir en poste en prononçant le mot de trier, puisque ny l'oreille ny la langue, qui sont les Maistres du parler,; ny trouvent pas leurs mesures ny en l'audition, ny en la proclamation, et que celle cy nommément ne peut recevoir dans son palais, sans se faire violence, le mot de meurtrier, à moins de trois syllabes, et celuy qui en voudra retrancher une syllabe et couler pardessus la lettre / sans la prononcer, il se trouvera bien empesché en son parler.

DERNIERES ÔBSREVATIONS.

, Enfin nous disons pour dernières observations, que l'Académie est trop rigoureuse, et ses remarques trop rigides pour un arbitre respectivement convenu, et que c'est passer les termes d'un doux et aimable compositeur de prononcer publiquement

que le subject du Cid n'est pas bon (feuillets 36, 190), qu'il pèche dans son desnoucment (feuillets 37, 112 et 191), que la bienséance y manque (feuillets 58, 113, 117 et 191) aussi bien que le jugement (feuillet 79), qu'il y a beaucoup de vers bas et de façons de parler impures (feuillets 114, 132, |137, 143, 149 et 191).

Et ces titres la conférez gratuitement par une largesse surabondante, et après avoir remarqué et condamné tous les défauts de l'ouvrage en particulier et chacun en son propre lieu, appelez-vous cela couper quelques brandies des palmes et des lauriers d'un Autheur pour les faire pousser davantage en une autre saison ? N'est-ce pas plustost porter la coignée dans la racine et les arracher et destruire tout à faict? Mais sans user de métaphore et pour en parler véritablement, ne sont-ce pas icy des remarques trop affectées de dire,

qu'il n'est pas vraysemblable que Chimene aye voulu consentir à espouscr Rodrigue le même jour qu'il avoit tué le Comte. (Feuillet 49.)

Comme si l'amour et la prudence se trouvaient en un

mesme temps, Omnia vincit amory et nos cedamus amori,

a dit le Po^îe.

*V\' qu'Elvire, simple suivante de Clnmenc, n'estoit pas une

personne avec qui le Comte deust avoir son entretien.

(Feuillet 70.)

Comme si un père, un seigneur ne pouvoit pas s'entretenir et conférer avec la suivante de sa file, do tant plus on ceste conjoncture du temps, et de tant plus encore quand la suivante est belle, ou femme de bon esprit.

que le Comte, de quelque sorte qu'il parle de luy-mesme, ne devroit pas passer pour un fanfaron. (Feuillet 71.)

Comme si le mot de fanfaron, n'estoit pas l'epithete ou le propre de la quatriesme mode d'un Espagnol.

qu'au lieu que le Roy envoyé Arias vers le Comte, il falloiî qu'il luy envoyast des gardes. (Feuillet 79.)

Comme si un gentilhomme envoyé de la part du Roy et portant sa deffence ne pouvoit pas empescher le combat et le duel entre deux cavaliers.

qu'il eust esté bienséant que Cliimene, en ceste occasion, eust eu quelques Dogmes de ses amies pour la consoler.

(Feuillet 93.)

Comme si un père de famille \fenant d'estre meurtry,

(~~ toutes choses ne pouYoient pas estre en trouble et en desordre dans sa maison, ridicules et impertinentes corrections et à l'esgard du Cid et à l'esgard de ses Observateurs. Certes qui voudroit corriger sur ces règles la, les ouvrages i de la poésie les plus parfaicts, il ne s'en trouveroit aucun qui fut exempt de tache et d'imperfection. Ho>niere mesme avec ses belles œuvres seroit renvoyé à l'escole du jugement, quand après avoir dict qu'Achille estoit aussi courtois et humain que généreux et vaillant, il nous le vient par après dépeindre pour le plus cruel et le plus barbare de tous les hommes, qui après avoir vaincu Hector, prince brave et généreux luy en fist attacher le corps au derrière de son

^ , char et le traisner parmi le camp des Grecs, et à la veue des Troyens' en vengence et dérision, comment cela peut-il . compatir avec la douceur et l'humanité? Certes de tant moins qu'Hector estoit un juste ennemy et qu'il avoit esté vaincu en juste guerre. Quand le mesme Poëte raporte

que le chien d'Ulisse reconnut son maistre à son retour du siège de Troyes et après avoir esté vingt ans absent, ne seroit-il pas censuré puisque les Naturalistes disent que les lj chiens ne vivent pas si long temps ? Virgile aussi seroit accusé de peu de jugement quand au second livre de l'Enéide il dict qu'Enée s'arresta à discourir avec son père et avec sa femme pendant que les Grecs saccageoient sa ville, et en ce moment la, il lefaict entrer, sortir et retourner dans sa maison sans aller au combat avec ses compagnons. Cela est-il vraysemblable en la personne d'un prince si généreux, et en ceste conjoncture du temps? Le mesme Poëte encore seroit censuré par l'Académie quand il dict au deuxiesme, qu'Helene lors de la prise de Troye s'estoit cachée dans le temple de Vesta pour la crainte qu'elle avoit des Grecs et de son mari'TVienelas, comme on peut voir depuis ce vers

Jamque adeo super unus erami jusques à cest autre vers, f

Abdiderat sese, atque arts invisa sedtbat. ,

Et cependant il nous vient dire au sixiesme livre que lors de laprise de la mesme ville, Hélène estoit au haut d'une tour tenant un flambeau allumé pour servir de signal aux Grecs.

ftammam média ipsa tenebat Ingentem, et stimma Danaos ex arce vocabat.

Et Horace qui a esté estimé le plus judicieux des Poètes latins et duquel Scaliger, excellent juge en ce mestier la, a dict que deux de ses odes vaioient mieux que le Royaume d'Aragon, quarum similes malim a me composuissc, dict-il quant esse lolius Taraconensis Rex, Horace, dis-je, seroit aussi censuré pour avoir attribué l'epithete de riche au pauvre et misérable Priam.

Ilio dives Priamus relicto.

Et cela après avoir perdu son royaume et ses enfants.

Mostre Ronsard aussi suivant le train des autres, sembleroit en plusieurs lieux de ses œuvres, s'estre émancipé du commun raisonnement pour suivre sa propre fantaisie, voicy comme il parle en une de ses odes adressée au Roy Henry,

Advienne aussi que ton fils

Survivant au jourprefis f

Borne aux Indes sa victoire,

Riche de gain et d'honneur :

Et que je sois le sonneur

De Vune et de Vautre gloire.

Le désir qu'a ce Poëte de chanter la gloire du Roy et de son fils, est bien à propos, mais le sens du second vers n'est pas raisonnable ny advantageux pour le Roy, puisque Ronsard souhaite de le survivre, et c'est une pensée trop délicate pour la dire aux oreilles d'un prince non que d'un àmy. Nous disons donc qu'il n'y auroit Poëte ny quslqu'autre Autheur que ce soit, non pasmesme l'Autheur des Sentiments Académiques, de qui les ouvrages estant examinés à la rigueur et par les règles estroictes et rigides de l'Académie, ou par celles mes.me que nous practiquons icy, qui se peut sauver et qui peut estre exempt de censure et de correction, et que si Homère, si Virgile, Ronsard et tous les autres excellens Poêles ont esté blasmés des uns et excusés des autres et mesme parmy les critiques doctes et judicieux, l'Autheur du Cid doit trouver bon que son ouvrage ait suivy le mesme train des autres poëmes, et que toutes les parties, l'invention, la disposition, l'elegance,la mesure des vers ayent esté balancées entre la faveur et la rigueur, entre la grâce et la justice, entre la bonté et son contraire. Que si la rigueur l'a emporté et si aucune de ses licences

poétiques n'a esté receue favorablement non pas jusques a un seul accent, jusques à un seul poinct, nous disons que ces mesmes licences que l'Académie appelle fautes volontaires dévoient néanmoins estre excusées! en faveur de celles de ces excellens Poêles qu'il a imittés en Tusjage de leurs privilèges et qui luy ont esté en exemple ou de bien faire ou de faillir. Les Poètes ont des passe-droicts particuliers et au dessus du commun, ils ne sont pas si contraincts dans les règles du raisonnement qu'ils ne les puissent quelquefois biaiser, Pictoribus atque Poelis dict le proverbe, leurs contes et leurs fables qui ne sont que des fictions et des mensonges leur sont pardonnables, quant aux circonstances, puisqu'ils ont leurs agreements et que la complaisance les dispense souvent de dire vray. Ceux mesmes qui ont iblasmé l'Autheur du Cid oht excusé Virgile en pareil faict,

qu'ils doutoient si l'opinion des Censeurs de Virgile estoitrecevable, et s'ils connoissoient autant que luy jusqu'ok s'estend la jurisdktion de la Poësie. (Feuillet 47.)

Jurisdiction donc particulière, extraordinaire, absolue et non sujette aux loix des autres disciplines, et sur laquelle les licences et les privilèges de l'Art poétique sont fondés.

On reprochôit à Caton qu'il aimoit trop le vin et quelqu'un l'ayant appelé yvroigne, un de ses amis repartit que l'yvroignerie seroit plustost une vertu que Caton fusse dict estre vicieux. Ainsi les fautes qu'on attribue à ces excellens Poètes seroient plustost d,es perfections de l'Art que de dire qu'ils eussent failly. Quoy qu'il en soit ceux qui marchent sur leurs pas doivent estre compris* dans leur dispense, et nostre Tragi-comédie qui les a imittés ne craindra point ces rigoureux Observateurs, puisqu'elle a pour complices d'un mesme faict I'Iuade et I'Eneide qui la pouront garentir par leur crédit et authorité.

XXXIII — LETTRE DE MONSIEUR DE BALZAC a Monsieur de Scudery, sur ses Observations du Cid m.

MONSIEUR, — Vous no vous estes pas conseillé J aux Sages d'Italie, en la distribution de vos FœMàiA bien-faits. Ils vous eussent dit que vous les deviez verser goutte à goutte, et qju'il faut faire durer les grâces. Mais la grandeur de courage, dont vous faites profession, est au dessus de ces maximes peu généreuses : Elle espand le bien à pleines mains, et vous penseriez n'avoir pas donné si vous n'aviez enrichy. J'ay trouvé dans un mesme pacquet vostre Lettre, vostre Requeste, vostre Tragédie, et vos Observations sur le Cid. Voila bien des faveurs tout à la fois :{ Si vous eussiez esté bon mesnager, vous aviez dequoy recevoir quatre remerciements séparez. Mais c'est sans doute que vous avez voulu vous garantir de trois mauvais complimens, en vous contentant de celuy-cy. Je ne prétends pas, Monsieur, qu'il m'acquite do ce que je vous dois: Il vous tesmoignera seulement que je confesse vous devoir beaucoup, et que le désert ne m'a pas rendu si sauvage, que je ne sois touché des raretez qu'on nous apporte du monde. Je mets en ce nombre là les presens que vous

(i) Éd. princ Cette lettre de Balzac a été imprimée pour la première fois, avec les deux pièces suivantes, sous le triple titre de : Lettre de M. de Balzac à M. de Scudery sur ses Observations du Cid — et la Respojise de M. de Scudery à M. de Balzac — avec la Lettre de M. de Scudery à Messieurs de l'Académie françoise sur le jugement qu'ils ont fait du Cid et de ses Observations. A Paris, chez Augustin Courbé, libraire et imprimeur de Monseigneur frere du Roy, dans la petite Salie du Palais, à la Palme, M.CD.XXXVIII (sic), — in-8° de 34 pages. ~.La lettre de Balzac occupe les pages 3 a 14.

m'avez faits, et vous sçavez bien que ce n'est pas d'aujourd'huy que j'estime les choses que vous sçavez faire. J'ay esté un des premiers, qui ay recueiily avec honneur vos Muses naissantes, et qui battis des mains, lors que vos premiers essays furent recitez. Depuis, mon estime à crû avecques vos forces, et ayant dorçné des applaudissemens a un commencement de belle espérance, je ne puis pas légitimement rofusorma voix à des productions achevées. Mais le mérite do vos vers est ignoré de fort peu de gens, vostre Prose en a surpris quelques-uns qui ne vous cognoissoient pasjtout entier; et comme elle a quantité do grâces, outre celles de la nouveauté ollo a eu aussi quantité do partisans, dont je ne suis pas le moins passionné. Ce n'est pas pourtant à moy à cognoistre du différent qui est entre vous et Monsieur Corneille, et h mon ordinaire je doute plus volontiers que je nu résous. Bien vous diray-jo qu'il me semble, que vous l'attaquez ayecque force et adresse, et qu'il y a du bon sens, de la subtilité, et de la galanterie mesme en la pluspart des objections que vous luy faites. Considérez! neantmoins, Monsieur, que toute la France entre en cause àvecque luy, et que pout-eslro il n'y a pas un des Juges dont vous estes convenus ensemble, qui n'ait loué ce que vous desirez qu'il condamne. De sorte que {juand vos argumens seroient invincibles, et que vostre adversaire y acquiesceroit, il auroit tousjours de quoy se consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous pourroit dire que c'est quelque chose de plus d'avoir satisfait toutjiin Royaume, que d'avoir fait une pièce régulière. Il n'y a' point d'Architecte d'Italie qui ' ne trouve des défauts en la structure de Fontaine bleau, et qui ne l'appelle un Monstre devpierre: Ce Monstre neantmoins est la belle demeure des Rois, et la Cour y loge commodeinent. Il y a des beautez parfaites qui sont effacées par d'autres beautez, qui ont plus dagrément et moins de

perfection : Et parce que l'acquis n'est pas si noble que le naturel, ny le travail des hommes que les dons du Ciel, on vous pourroit encore dire que sçavoir l'art de plaire ne vaut pas tant que sçavoir plaire sans art. Aristote blasme la fleur d'Agathon, quoy qu'il die qu'elle fust agréable, et L'Oedipe peut-estre nagreoit pas, quoy qu'Aristote l'approuve. Or s'il est vray que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent les spectacles, et que les maistres mesme dumestier ayent quelque fois appelle de César au peuple, le Cid du Poëte François, ayant plû, aussi bien que la fleur du Poëte Grec,, ne seroit-il point vray qu'il a obtenu la fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son but, encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote, ny par les adresses de sa Poétique ? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a esblouy les yeux du monde, et vous l'accusez de charme e.t d'enchantement. Je connois beaucoup de gens iqui fairoient vanité d'une telle accusation, et vous me confesserez vous mesme que si la Magie estoit une chose permise, ce seroit une chose excellente. Ce seroit à dire vray une belle chose, de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le Soleil quand il est nuict , d'apprester des festins sans viande ny Officiers, de changer en pistolles les feuilles de chesne, et le verre en diamans. C'est ce que vous reprochez à l'autheur du Cid, qui vous advoûan^ qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de luy avouer qu'il a un secret, qui a mieux réussi que l'art mesme ; et ne vous niant pas qu'il a trompé toute la Cour et tout le peuple, ne vous laisse conclurre de là, sinon qu'il est plus fin que toute la Cour et tout le peuple, et que la tromperie qui s'estend à un si grand nombre de personnes, est moins une fraude qu'une conqueste. Cela estant, Monsieur, je ne doute point que Messieurs de l'Académie ne se trouvent bien empeschés dans le jugement de vostre procès, et que d'un costé vos

raisons ne les esbranlent, et de l'autre l'approbation, publique ne les retienne. Je serois en la mesme peine, si j'estois en la mesme délibération, et si de bonne fortune je.ne venois de trouver vostre Arrest dans les registres de l'Antiquité. Il a esté prononcé il y a plus de quinze cents ans par un Philosophe de la famille Stoïque, mais un Philosophe, dont la dureté n'estoit pas impénétrable à la joye; de qui il nous reste des. Jeux et des Tragédies ; qui vivoit soubs le règne d'un Empereur Poëte et Comédien, au siècle des vers et de la Musique. Voicy les termes de cet autentique Arrest, et je vous les laisse interpréter à vos Dames, pour lesquelles vous avez bien entrepris une plus longue et plus „ difficile traduction, lllud mullum est primo aspeclu oculos occupasse, etiamsi coyitemplatio diligcns inventura est quod arguât. Si me interrogas, major ille est qui judicium abstulit, quam qui mcruil. Vostre adversaire y trouve son conte par ce favorable mot de major est, et vous avez aussi ce que vous pouvez désirer, ne désirant rien à mon advis que de prouver que judicium abstulit. Ainsi vous , l'emportez dans le Cabinet, et il a gaigné au Théâtre. Si le Cid est coupable, c'est d'un crime qui a eu I recompense : s'il est puni,. -ce sera après avoir triomphé ! s'il faut que Platon le bannisse de sa Republique, il faut qu'il le couronne de fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu'il a traité autrefois Homère : Si Aristote trouve quelque chose à désirer en sa conduite, il doit le laisser jouyr de /sa bonne fortune, et ne pas condamner un dessein que le succès à justifié. Vous estes trop bon, pour en vouloir davantage : vous sçavez qu'on apporte souvent du tempérament aux Loix, et que l'équité conserve ce que la justice pourroit ruiner. N'insistez point sur cette exacte et rigoureuse justice. Ne vous attachez point avecque tant de scrupule à la souveraine raison. Qui voudroit la contenter,

et satisfaire à sa régularité, seroit obligé de luy bastir un plus beau Monde que celuy-ci : Il faudroit luy faire une nouvelle Nature des choseà, et luy aller chercher des idées au dessus du Ciel. Je parle, Monsieur, pour mon interest, si vous la croyés, vous ne trouverez rien qui mérite d'estre aymé, et par conséquent je suis en hazard de perdre vos bonnes grâces, bien qu'elles me soient extrêmement chères, et que je sois passionnément

Monsieur, ']

j' Vostre tres-humble et tres-affectionné serviteur,

Balzac. i

XXXIV— RESPONSE de MONSIEUR DE SCUDERY a Monsieur de Balzac (!).

JONSIEUR, — Si je vous eusse creu prodigue, je n'aurois pas esté libéral : au contraire, je me fusse rendu bien mesnager de mes mauvaises lettres, pour vous obliger à cette excellente proffusioiî de belles choses. Et quoy que la Moralle nous assure, qu'il est plus glorieux de donner que de recevoir et que mesme les presens qu'on fait pour en avoir d'autres, sont une espèce d'avarice, je confesse qu'en cette occasion, l'interest l'eust emporté sur la Philosophie, et 'que je n'aurois semé que pour recueillir. Mais, Monsieur, comme un mesme effet peut avoir diverses causes, celle de mon vice eust esté plus noble, que ne l'est ordinairement celle des autres avares, puis qu'elle eust eu pou/* objet vostre gloire, qui s'augmente à mesure que vous escrivez. Je ne veux pas dire pourtant, que mon aine soit tellement desinsteressée, qu'elle n'eust regardé ses plaisirs, comme vostre réputation, puis qu'il est vray, que c'est à vostre f^çon d'escrire, à qui je peux dire après Ovide, ^

Tu mihi sola places.

En effect, Monsieur, il est certain, qu'elle a des charmes si | puissans pour moy, qu'elle imprime dans mon esprit, tout daqu'elle représente : et si ces Théologiens sont véritables, (jgm nous ont dit qu'après la résurrection des corps, les sens

(i) ÉD. princ. Voir la note de la page 4 5 2. —Cette Response de Scu^ry va de la page 15 à la page 39.

auront leur part aux félicitez du (Paradis, pour me faire trouver le souverain bien de l'ouve, il faudra que Ton parle au Ciel, comme vous escrivez en terre, ce n'est qu'au bout de vostre seule plume, que je trouve cette Déesse que les Grecs et les Romains plaçoient sur les lèvres; ce n'est que vostre seul esprit, que j'appelle avec des termes empruntés de êeneque, un Dieu logé dans un corps humain ; Et ce n'est que pour vous que me semblent propres^ ces belles paroles de Virgille ,

Haud tibi vulius Mortalis, nec vox hominem sonat.

Que si l'ame de l'homme en gênerai, selon Heraclite le Musicien > est une ■eslinçelle du feu des Estoilles, la vostre en particulier, est un rayon de celuy du Soleil. Vous n'avés pas un parole qui ne brille ; vous n'avez pas une pensée qui n'eclatte ; et vostre éloquence est une source inespuisable, et de flame et de lumière. Cette divine plume dont vous escrivés,est celle d'un Aigle, qui consume toutes les autres : Et ce feu d'esprit qui paroist en vojus, est de la nature de ce feu consummant, dont nous parle l'Escriture. Mais quoy que vous n'ayés pas de rivaux, qui ne vous cèdent sans résistance, vous ne laissés pas de gagner des victoires plus glorieuses! en vous surmontant vous mesme. Quand on pense qu'on ne peut aller plus loing, on vous perd encore de veuë ; il n'est point de non-plus ultra jpour vostre esprit, et quoy qu'Àristote assure que les plus pelles choses et les» meilleures, ont esté crées les premières, il n'en est pas ainsi de ses productions, qui s'ostent les unes aux autres, le souverain degré de perfection. Je m'estendrbis davantage, sur les sentimens que j'ay de vostre mérite, si Sàlvian ne m'aprenoit, que celuy qui ayme le mieux, est celuy qui I craint le plus de fâcher). Voetre modestie arreste mon zelle, et me fait souvenir qu'autrefois les Thessalieiis rasèrent un

Bourg, seulement parce qu'il s'appelloit Fllaterie, Mais quelque ressemblance qu'il y ait, entre-elle et la juste louange, vous n'auriez pas raison de prendre l'une pour l'autre, ny moins encore de reffuser ces offrandes innocentes, puis que Porphire remarque, que les premiers sacrifices estoient de fleurs et de parfums, et que je puis dire comme Pétrarque,

El cor ne gli occln\ t ne îafronte ho scritto.

Jugez donc, Monsieur, par la haute estime que je fais de vous, de la joye que m'a donné vostre lettre. Je vous asseure que comme l'excessive est mortelle,' aussi bien que la trop grande douleur, elle m'eust peut-estre osté la vie si vous ne l'eussiez modérée, par la mesme lettre qui me la causoit. Elle me fait souvenir (cette belle lettre) du couronnement des vainqueurs, aux Jeux Olimpiques, qui les obligeoit à prendre un bruvage amer, pojnr tempérer la douceur de la gloire : et Pétrone semble en avoir fait la peinture, quand il a dit,

Apes ideo pungunt, quia ubicumque dulceest, ibi, et acidum inventes.

Ce que vous dittes à l'avantage du Gid, est cette voix qui faisoit souvenir à Rome ceux qui triomphoient, qu'ils estoient hommes. Et je vous considère comme le Jupiter. d'Homère, qui tient deux vases en ses mains, et qui verse et les biens et les maux sur la terre, sans envoyer presque jamais, de contentemens tous purs. Vous faites comme ceux qui dans nos guerres, pour ne desobliger ny la France, ny l'Espagne, ny la Suéde, ne prendroient ny l'Escharpe blanche, ny la rouge, ny la bleue, mais qui par un esprit d'accomodement, s'en feroient une de taffetas.de la Chine, ' où l'on verroit toutes ces couleurs, sans pouvoir la nommer pourtant, ny blanche, ny rouge, ny bleue. Mais Monsieur, comme un Ancien a dit autrefois, Amy de Socrate, Amy de

Platon, mais beaucoup plus encore, Amy de la vérité ;,il me semble que Monsieur de Balzac peut bien dire, Amy de Corneille, Amy de Scudery , mais plus Amy de la raison, qu'il ne Test ny de l'un ny de l'autre, On ne doit pas craindre en cette occasion de s'engager dans sou party ; il n'est ny foible, ny honteux ; et si j'osois vous nommer celuy qui le soutient, vous verriez bien que tous mes Juges, ny toute la France, n'ont garde d'estre entièrement pour l'Autheur du Cid, comme vous semblez le croire : au reste, je vous advouë bien, que Foritaine-bleau est un riche et pompeux desordre, mais aussi faut-il que vous me confessiez, que si la justesse de la simetrie, y avoit placé le Marbre et le Jaspe, il seroit quelque chose de plus excellent qu'il n'est. Là Nature (pour vous respondre) est sans doute merveilleuse,' mais il faut que l'Art le soit encore davantage, puis qu'il la corrige; ot. que vous dites vous mesmo que j'escris mieux que je ne faisois, dans le temps où je ne scavois presqub rien que ce qu'elle enseigne. Ainsi je ne croy pasvqu'un prodige, doive passer pour un miracle, ny que les feuilles de chesne et le verre changent de prix, quand un Magicien les fait prendre pour de l'or et pour des diamans. Et si j'ose vous dire tout ce que je pense, il me semble que n'assignant autre fin à la Comédie, que celle de donner du plaisir au peuple, c'est mettre les Poètes en mesme rang, que les Salt'inbanque et les Violions : eux de qui la fureur mesme est appellée divine, par Platon au Phedi\e. Toute l'Antiquité que ije sçay quev;

vous rêverez, a eu (tes sentimens plus avantageux de la Poësie : Sa fureur selon Platon, est une lumière extraordinaire de l'ame, par laquelle Dieu semble l'attirer à soy. Hésiode dit, que les Muses en chantant, resjoûissent Jupiter : Euripide en sa Medée atteste, que le vray usage de la Poësie, est de consoler la misère des hommes. Les loix mesmes estoient appellées par les Grecs vojjwC, parce

qu'on les chantoit en vers. Empedocles nomme les Poètes des Dieux vwans entre les mortels, à cause de la perpétuelle communication qu'ils ont avec les idées ; c'est à dire avec les formes intellectuelles de Dieu. Et Maxime de Tyr dispute et ne resoud point, qui plus dignement a parlé des / ' Xchoses divines, ou des Poètes, ou des Philosophes. Que s'ils estoient si peu de chose, Alexandre auroit eu tort de i placer tous les soirs sous le chevest, l'Illiade avec une espée, ' qui vainquit tout l'Univers : et de ne prendre de tous les meubles* de Darius, qu'un coffre précieux, pour serrer ce précieux livre ; pour qui sept villes de la Grèce, ont disputé le Berceau de son Autheur. Et Véritablement, si le Théâtre n'avoit autre objet que celuy de plaire au peuple sans l'instruire, Aristophane l'emporteroit sur Euripide et Plnuto soroit au dessus de Seneque ; ou plustot, ny les uns ny les autres n'auroient suivi leur dessein, puis qu'il est vray, quo quelque facétieuse que soit la Comédie pure, elle no laisse pas de servir aux mœurs, et d'enseigner en divertissant. En effet, Monsieur, si les choses ploient ainsi, les sentences qui sont la plus belle et la plus utile partie des Poèmes de cette nature, et qui sont les plus importons des préceptes d'Aristote, ne serviroient de rien dans un ouvrage, puis que le peuple n'est pas capable de les gouster. Il est de la Poésie comme de ses sœurs (je veux dire la Musique et la Peinture) elle a des beautez que tous les yeux n'aperçoivent pas ; et quelque chose si destaché de la matière, que le peuple n'a garde de le descouvrir ; luy qui n'a presque d'aine que celle des bestes et des plantes, c'est à dire la sbnsitivo et la végétante. Les spectacles, qui proprement furent inventez pour luy, sont les combats des Qladiateurs, ceux des animaux sauvages, et tout ce que l'Hipodrome et le Cirque, . ont exposé aux yeux d'Athènes et de Rome ; et si vous desirez que j'y adjouste encore quelque chose qui ait paru sur

l'Amphithéâtre, ce sera les bouffonneries des Mimes et des Satires : mais du véritable Poème, quand il est du genre sublime, le peuple n'en peut avoir pour sa part, que les Machines et les beaux habillemens : le reste appartient aux ' esprits de la plus haute Hiérarchie, tels que le vostre (si toutefois il est permis d'en mettre quelqu'un à son rang) je sçay bien que la voix du peuple, est appellée la voix de Dieu, et par conséquent celle de la vérité: mais outre que ces paroles, ont besoin d'une explication Theologique qui les resserre, puis que les suffrages du peuple ont aussi bien eslevé le Veau d'or, que le Serpent d'airain, et fait l'idole de Dagon, que l'Arcne d* Alliance ; je n'ignore pas aussi, que par cette voix publique et divine, ne doit pas estre entendue, celle qui se donne tumultuairement aux Théâtres ; veu que ce seroit prophaner les choses saint.es,(et commettife un sacrilège en faveur du Cid. Aussi pour ne pas loger ensemble Christ et Beiial, je me contenteray de dire, que ce seroit une estrange destinée, si le langage des Oracles; des Sibilles, et des Prophètes, que quelques-uns ont mesme appelle celuy des Dieux, n'estoit propre qu'à faire rire la populace ; et que des ouvrages, dont la principale partie consiste au jugement, despendissent de l'opinion d'un Monstre qui n'en a point. Et certes, bien loingde subir un Arrest si peu raisonnable, Pausanias remarque en ses Arcadiques, que les bons Poètes, comme Orphée, Homère, et Hésiode, ont tousjours caché les principes do leurs sciences au vulgaire, parce qu'il n'auroit sçeu les concevoir. Mais par le discours que je tiens, ne croyez pas s'il vous plaist, Monsieur, que je veuille user insolemment de la victoire, si je l'emporte ; tant s'en faut, je veux plutost imiter les Macédoniens, qui n'eslevoient jamais de trophées : et me souvenir qu'anciennement au rapport de Pline, les Couronnes ne se donnoient qu'aux Dieux seulement. Que Monsieur

Corneille triomphe donc sur le Tneatre, ses victoires ne me resveilleront point, s'il est vray que je le surmonte en vostre Cabinet ; [je ne craindray point que ce Philipe, ne laisse rien pour Alexandre, si vous m'estimez assez pour m'aimer : et je croiray mesmo posséder plus que ne conquesta ce grand Prince, si vous me donnez vostre amitié. Je vous la demande, iMonsieur, et vous offre .pour l'obtenir, toute celle que peut avoir pour un excellent îomrne

Monsieur ,

Vostre tres-humblo et tros-affectionné serviteur. De Scudery.

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