LA LÉGENDE DE L'INCESTE
Dans l'Ether où va la Ronde des astres géants, d était un petit monde. — insoumis au Soleil, — un petit monde errant.
Les Anciens des jours et les Vigilants savent le péché des planètes.
Le Soleil, c'est le cœur de Satan qui brûle sans ranimer son épouse Sina. froide par châtiment ; mais le plus petit monde lit le plus grand péché : l'inceste.
Voici.
C'est le Déluge ! La colère de Dieu engloutit l'Atlantide ; les eaux ont tout couvert, seul un bamoth demeure insubmergible.
Bené Satan s'y dresse, ses fils autour de lui, et ses filles.
Déjà le flot vert vient mouiller la frange des tuniques écumant son argent sur les armilles d'or des femmes. La foudre éclate et tourne autour de ces hautains dont l'orgueil n'a pas demandé grâce, comme un bourreau craintif, qui s'entraîne et qui n'ose frapper de sublimes coupables.
Cependant un cyclone effrayant va noyer le bamoth.
— Maria ! — dit Satan.
« Maria !» Et la trombe creva dans le lointain.
« Maria ! » Et le flot s'écarta du rocher.
« Maria ! » Le tonnerre cessa ses aboiements.
« Maria ! » L'Océan immobile sous le ciel éclairci.
Après ce quaternaire conjuratif, il dit : « — Seigneur, je me repens du péché de mon père ; il fut méchant d'oser dédire votre Verbe et tenter par lui-même ce que seul vous pouvez ; je m'humilie, Seigneur, pour sauver ma famille. »
Et le fils de Satan ploya ses beaux genoux : « 0 conçue sans péché, qui concevras de Dieu, mon front, jamais baissé, te salue ! Future mère du Sauveur, sauve Bené Satan et ses fils, qui sept mille ans avant ta naissance, s'inclinent. Avé, Marie! »
Lors, Michaél parut, éblouissant de gloire :
« — Ton hommage à la Vierge te sauve, grand coupable, et le Très-Haut veut bien commuer votre dam en exil sur un monde errant. »
Et les Bené Satan, portés par des nuées, frappèrent d'un pied fier et d'un cœur ranimé la crête aride du petit monde errant.
Le fds du grand déchu orbita la planète et fit l'ordre aussitôt.
Puis il se reposait ; un enfant l'éveilla :
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— Père, avec nous sauvés, des terrestres sont là.
— Qu'ils soient précipités !
Comme il se rendormait, une fille survint :
— Père, je suis émue, les terrestres supplient, ils seront serviteurs, esclaves, et Dieu en les mêlant à nous, avait sa volonté; pour cela l'irriter, serait-ce sage, ô père !
- Qifils soient donc supportés. — Et Satan s'endormit après cette clémence ; il rêva, atroce vision, que ses fdles accouplées avec les Kalibans enfantaient des bâtards et que ses gars lubriques, dans les girons terivshvs, cherchaient la volupté; et sa race d'archange se croisait de brutaux.
11 poussa un tel cri de colère et de rage que les échos du ciel en furent épouvantés. Ses enfants réveillés accoururent.
— Dormez ; un songe me hantait ; un songe détestaule; il s'est évanoui. Enfants, je vais veiller; le sommeil est mauvais à ma paupière d'aigle : mais vous, dormez en paix !
Le soir tombe. Satan, rêveur, marche majestueux à travers les champs et les grèves. Soudain, il aperçoit sa fille aimée, Izél que lutine un lourdeau.
Il arrache un jeune arbre et d'un seul coup férit l'audacieux.
La Bené Satan pleure : — « Il me parlait d'amour, c'était une douceur, en le tuant vous avez frappé sur votre fille. »
Satan se tut et suivit son chemin.
A l'abri d'un rocher, son fils Rouna prend des baisers sur le sein d'une Kalibane.
Au courroux de son père, l'amant rébellionné s'écrie :
« Sais-tu pas le passé et que, tombé du ciel, tu es fils, comme moi, d'une simple mortelle, avide de baisers, de spasmes et de vertiges ? Lorsque tu m'as conçu, étaitce dans la nue ou bien sur le lit parfumé d'Ereck. Pourquoi reproches-tu aux autres ton péché ? »
Bené Satan se tut et suivit son chemin. Cette nuit, il veilla à regarder dormir sa race. Les adolescents se tordaient sur leur lit de fougères, étreignant des fantômes, et les vierges baisaient leur propre chair. Un arôme d'amour montait qui fit pleurer le père.
Sur le bamoth, il attendit l'aurore ; au premier rayon, incanta :
— Michaël !
Et l'archange parut.
— 0 toi qui fus mon frère, et dont l'intelligence ne s'est pas obscurcie, conseille.
« Mes filles admirables sont béantes d'amour et mes fils semblables au taureau furieux.
« Ils n'osent marier leur flamme dans l'inceste, et l'amour va mêler le sang de Kaliban à mon sang. Sacrilège !
— C'est le dessein de Dieu ! Bené Satan ! Ton père voulut être Messie ; son cœur de démon ne fut qu'un
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oœur de prince ; il avait la beauté, le génie : la charité manquait et tout fut confondu. Dieu lui laissa sa gloire en punissant son crime ; l'âme du faux Jésus, aliment du soleil, resplendit sur le monde, en réalisation de son Verbe et des Normes,
« Pour toi, Bené Satan, et pour ta race, je connais un recours : Que tes fils et tes filles vivent leur vie humaine, sans amour, sans baiser, que votre race hybride ne se perpétue pas et vous serez reçus dans l'atmosphère seconde, toujours punis, mais moins humilies.
— Tu railles. Michaël, la vie daimonique est l'amour.
— E^h bien 1 abaisse ta fierté, laissé les Kalibans approcher de tes filles et les femmes terrestres concevoir de tes fils. Sache que le Dieu bon, dont le rôle envié éci^a tes épaules, ô grand déchu ! veut qu'à force d'amour on élève la brute et que l'entendement penché sur l'idiot, le génie féconde l'ignare. Solidaire à jamais, fais les œuvres du Christ, rejeton de celui qui pensa devancer la divine miséricorde. Allons ! Bené Satan, que ton orgueil écoute ce conseil salutaire que me dictent les liens d'une commune essence.
— Ange, — dit le rebelle, — stériliser ma race ou la prostituer aux mortels, et mêler l'étoile, un jour tombée du firmament vermeil, à la poussière vile et sale: je me lève, indigné contre ces deux supplices et tu diras à Dieu que Satan ne veut pas.
— Prends garde, esprit encoléré, il n'est pas d'autre mot qui te sauve à nouveau, le nom de la Madone seul a pu, une fois, écarter ton destin.
Les Arcanes le sont-ils pas présents? La science
suffit encore à t'affirmer qu'aucune humanité ne vivra dans l'inceste et que Dieu a voulu que lun rachetât l'autre, et que le grand tendit sa bonté au petit. Bené Satan croisa ses bras sur sa poitrine :
— C'est donc notre dernier entretien, Michaêl, formule-moi mon dam.
— Tu seras toi le chef et l'âme réunis à ton père" damné au Soleil ; et ta postérité, rejetée sur la terre, oubliera jusqu'au nom de Satan' et son vœu. Comme ils auront choisi la Norme de l'inceste, ils n'auront point d'amour qu'entre eux et chercheront leur sang.
— A merveille, et le Verbe de Dieu au Verbe de Satan fait suite.
Michaël effaça d'une croix, le blasphème :
— Pauvre Satan, pitoyable orgueilleux, tu parles comme un homme ; as-tu donc tout perdu dj^la gnose céleste? Aussitôt que ce monde, perdu par ton péché, rejettera les tiens vers les rives terrestres, un malheur sans répit commencera pour eux. Dispersés à travers l'humanité hostile, en cent ans pas un frère ne trouvera de sœur, et tes filles seront piétinées par les brutes et tes fils s'oublieront dans les bras rouges et lourds ; mêle ton sang au sang terrestre, c'est le salut... Que dois-je dire à Dieu ?
— Tu répondras à Dieu que Satan ne veut pas. Bené Satan redescendit ; en bas de la montagne, tous
les siens, anxieux, attendaient, sachant bien qu'il apportait, verdict inéluctable, la terrible parole des deux interrogés. Il prit la main des vierges.
— 0 mes fils ! voici vos femmes.
Et la mit dans la main de leurs frères.