LE VICE SUPRÊME
péché. Déjà, elle a secoué toutes les branches de l'arbre de science ; et, sur ses fruits étincelants et acides, laissé son orgueilleuse morsure. Au seul fruit de la chair, elle n'a point touché ; aussi, le caresse-telle de l'œil de son désir.
Elle le sait plein d'ignobles vers, sous sa pulpe veloutée, mais tel qu'il soit, elle le veut.
Ces lois de la sexualité, lianes qui se croisent et s'enchevêtrent devant la marche humaine, elle lésa coupées et écartées jusqu'à ce jour, et voilà qu'elle en est tout enveloppée, en une frondaison soudaine. Une voix, celle de Pan peut-être, murmure comme un soupir de flûte : Vas soli.
Oh ! Etre deux ! deux cœurs et le même battement, deux esprits et la même pensée, deux corps et le même désir !
Ces deux cœurs fondus en une adoration, ces deux esprits unis en une admiration, ces deux corps enlacés en une délectation.
Deux ! la voix et l'écho. Deux ! l'existence double ! un être ajouté à son être ; en soi deux, à côté du désir la satisfaction; le rêve saint de l'androgyne réalisé selon les lois, la création initiale retrouvée.
Mais le bien-aimé, où est-il ? Quel est-il, celui qui agitera son sein gauche, émotionnera sa vie, rosira de baisers le marbre de sa chair, et pétrira son corps selon le plaisir ?
Pour que son esprit veuille, que son cœur palpite, que sa peau accueille, il faut de rouges lèvres et de noirs pensers, une âme perverse dans une belle forme.
Elle feuillette en idée, d'un examen obscène, cet
album de photographies d'amis, que la bourgeoisie étale sur ses guéridons.
Le prince de Courtenay, le parfait gentilhomme, a quarante ans et fatigue par son étude d'être royal d'allure et de réaliser Louis XIV en frac.
La perversité du comte de Rochenard ne s'élève pas jusqu'à la spéculation. Nonancourt poupin pour un adultère sucré de dévote ; beau diseur, Montessuy a le teint terreux ; Sennevoy est naïf ; Vidauban a de l'esprit, mais sa maigreur d'amadou lui ferait prendre feu si les jeux de l'amour devenaient vifs ; Genneton un bel homme qui ne pourrait pas le prouver ; Norsannes roucoule et de Quercy s'emporte ; Chaumontel copie Albert de Ryons, et Boutigny tient pour le macabre. Les autres, ennuyés, ennuyeux, plus insignifiants encore, vides et pleins d'eux-mêmes. 11 y aurait bien Tanneguy, un génie et beau, mais pour un écrivain la femme n'est guère qu'un sujet d'étude, une excitation à penser et à vibrer. Là, se donner, c'est donner de la copie. Guy de Quéant, ce boudiné qui sourit comme un sphinx; mais non, pas plus lui que les autres.
Une réflexion saugrenue la fait sourire en dedans ; ses amies seules auraient le corps assez beau, la caresse assez douce pour lui faire le plaisir qu'elle souhaite. Elle a souvent promené autour d'elle le coup d'œil d'une Sémiramis qui veut une nuit de volupté, mais son désir s'est toujours replié avec répulsion devant l'insuffisance des prétendants.
C'est à cette vie artificielle, déjà dite, qu'elle demande le plaisir; promeneuse érudite dans le Campo-Santo de l'histoire, elle évoque les héros et les monstres en une
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nécromancie amoureuse. Qui dira le tréfonds de débauche de certaines continences et ce qu'il peut entrer de vice dans une vertu ?
Elle se figure l'amour sous les traits d'un bel adolescent, à cheval sur un perroquet plus grand qu'un aigle. Il tient une canne à sucre, courbée en arc, dont la corde est faite d'un vol d'abeilles arrêté. Dans son carquois, qui finit en sein de femme, cinq flèches, les cinq sens, froissent leurs pointes de Heurs.
En apercevant la princesse, Douchmanta oublie un instant Sakouutala, mais elle voudrait être la courtisane Vasantasena pour entendre, au jardin, après l'orage, les paroles d'amour de Charudatta.
Mejdnoun et Leilah, la gloire iranienne, qui murmurent d'extase à se regarder, passent sans la voir.
Brusquement, une nature d'aquarelle, sous un ciel rose, une enfilade de points à dos d'âne, sous lesquels passent des jonques où des femmes aux formes subtiles, à la chair rose thé, chantent la Heur du pécher et la feuille du saule, accroupies comme des enfants et jouant comme des chattes.
Sur un air de Rameau, dans un Wattcau, des marquis de Marivaux promènent leur amoureuse indifférence.
Dans la nuit des temps, Sodome et Gomorrhe l'attirent. Quel crime que nous ignorons savaient donc ces villes ? Elle trouve un prestige à ces peuples qui poussèrent le mal si loin qu'elles forcèrent le feu du ciel à les détruire.
Les paupières de la princesse clignent devant les perceptions vagues qu'elle voudrait plus préciser; elle passe
doucement sa langue sur ses lèvres, à la vue gourmande des choses défendues.
Le désir sous toutes ses formes ; la volupté en tous ses rythmes ; l'amour dans toutes ses incarnations protéennes ; toute la femme, ses spasmes et ses larmes ; ses désespoirs et ses ivresses ; les efforts de son cœur vers la passion et de son corps vers le plaisir traversent sa rêverie comme des choses déjà vues, déjà faites, avatars de perversité : tout le kaléidoscope de l'amour, le bûcher de Didon s'attisant du vitriol moderne, et les personnages de l'art se mêlant à ceux de l'histoire. Dans le Boustan des sens, son imagination chercheuse va d'un arbre à l'autre, secouant les fruits de la chair, çt s'étonnant que la volupté ne tombe pas en pluie. Le king de la passion, le Rig du corps chantent en elles des hymmes folles et puissantes, comme des haleines de serre et des ruts de fauve.
Elle croit sentir un tremblement à l'œil gauche, une inquiétude au bras gauche, présages hindous de l'approche du bien-aimé.
Sur ce fourmillement d'images, un Poussin se détache, et, devant l'attente de cette italienne de la Renaissance, le rêve du vice grec à Rome adoré, Antinous apparaît. Sa libérale nudité rayonne ; ses pectoraux semblent lumineux, et la princesse, dans son hallucination volontaire, prête ce discours à l'affranchi d'Hadrien :
« Princesse, tu es belle comme je suis beau. Ne crois pas aux calomnies de l'histoire. L'empereur brûla de feux inutiles. Je suis vierge, je le suis resté pour toi dont le front haut comme celui de Minerve contient la pensée. 0 toi. qui unis à la beauté d'Aphrodite l'intelli-