CHAGRINS
— Mes chagrins, c'est d'être un homme au lieu d'un ange, c'est la distance des étoiles, la forme de la terre. Mes chagrins, ce sont les vulgarités de la vie, les injustices sociales et les laideurs de la nature ; ce sont les vices qui violent la Norme du bien, les crimes, jets d'iniquité vers le ciel, que le ciel fait retomber en pluie de maux sur la terre. Je me sens abaissé par tout abaissement que je vois, je me méprise aux enfantillages que je constate, et je suis diminué en vous voyant.
— Mais ce ne sont pas des chagrins personnels...
— Je vous disais bien que vous ne comprendriez pas, enfermée que vous êtes dans les cinq pieds de votre chair. Moi, je suis en communion de douleur avec toute l'humanité; mon cerveau est torturé par l'effort réuni de tous ceux qui épèlent le nom de Dieu ; mon cœur saigne de toutes les trahisons ; je suis misérable de la misère universelle, et chaque infamie qui a lieu met une tache dans ma famille de mortel : la honte de mon temps me monte au front, l'impuissance du siècle se communique à moi et m'annihile. Je suis fait d'un bronze où il entre du génie et du saint, mais je ne puis ni réaliser le Beau, ni faire le Bien, et je me consume sans éclat et sans profit, mes flancs de basse argile rongés par des désirs de Dieu !