CHAPITRE II
PREMIERS EFFETS DE l'aCHAT DES TEKRKS
Nous avons vu au livre premier les raisons pour lesquelles le législateur crut nécessaire de faciliter aux tenanciers irlandais l'achat de leurs tenures ; la loi de 1903, basée sur les mêmes principes, n'est que la même politique sociale. Elle est en vigueur depuis le l*^"" novembre 1903 et sa répercussion sur la vie économique et sociale de l'Irlande, après un si court laps de temps, ne se fait encore ressentir qu'indirectement. 11 est impossible d'en déterminer exactement les effets, il est plus facile de les deviner. Nous allons essayer de le faire en montrant l'œuvre accomplie par les lois antérieures sur le rachat des terres.
Nous nous sommes adonné, durant notre séjour en Irlande, à une enquête sur cet important sujet, et c'est le résultat de cette enquête qui fait le fond de ce chapitre. Nous avons contrôlé les renseignementsquenous recevions par le très intéressant rapport que i\I. Bailey publia au commencement de 1903 sur « la situation présente des tenanciers acheteurs qui ont acquis leurs tenures en application des lois sur l'achat des terres » (1). Tous les faits que nous avançons proviennent de l'une ou l'autre source.
Les tenanciers acheteurs ont-ils profité de leur acquisi-
(1) Réportby Mr. W. F. Bailey, Légal Assistant Gommissionner, of an Inquiry into the Présent Condition of Tenant Purchasers under the Land Purchase Acts. Pari. Pap., House of Gommons, 1903, no92i
tion ? Nous répondons sans hésitation : presque tous. Une infime minorité ne fait exception à la règle que pour la confirmer. Mais il est intéressant de se rendre compte des causes qui ont fait que, pour un certain nombre, l'achat, la propriété de leur tenure n'a pas été la Terre promise.
Des tenanciers acheteurs n'ont point réussi par leur faute. Au moment de l'achat, d'énormes dettes pesaient sur eux, de telle sorte qu'ils commencèrent leur nouvelle carrière très obérés, si obérés qu'il leur fut impossible de sortir de ce mauvais pas. Dans certaines parties d'un domaine du Leinster, qui par ailleurs était prospère, les acquéreurs semblaient êlre dans un état de pénurie et môme de rétrogression, si l'on en jugeait par l'apparence des habitations et de la terre. Après enquête, nous trouvâmes que ces gens avaient débuté dans la pauvreté et n'avaient jamais été à même de se ressaisir. Aussitôt que leurs enfants grandissent, ils quittent la localité, apparemment dégoûtés de la situation dans laquelle ils devront vivre, s'ils y demeurent. Quelques-uns restent et cherchent du travail comme ouvriers, mais comme tels, ils ne peuvent trouver un emploi constant. Dans ces conditions, n'ayant pas de capital pour exploiter leurs fermes, ils louent leurs prairies pour des sommes qui deviennent de moins en moins fortes à mesure que décroit la fertilité du sol. Ce n'est qu'une question de temps : la vente volontaire ou forcée de leur intérêt dans, la tenure aura lieu plus ou moins vite, et l'acheteur originaire aura bientôt disparu.
C'est en général l'aspect de l'habitation qui trahit la misérable situation d'un tenancier acheteur. Dans certains domaines du Kerry et du Donegal, l'état des maisons est déplorable et fournit un triste indice de la condition des nouveaux occupants. La détresse et la perte de tout espoir
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sont faciles à voir dans le manque de réparations et la négligence générale qui apparaît autour des bâtiments.
Quand un tel état de choses existe, plus tôt l'exploitant insolvable reconnaît l'inévitable et dispose de son intérêt, et mieux cela vaut pour lui-même aussi bien que pour la population environnante.il semble que ce soit un mal contagieux que la proximité d'un fermier qui ne progresse ni n'améliore. A moins qu'il ne soit vite extirpé, ses voisins moins robustes perdent bientôt courage et insensiblement suivent son exemple. C'est ainsi qu'on trouve fréquemment un groupe de tenanciers qui tous ont plus ou moins échoué, sur un domaine auparavant prospère. Un tenancier acheteur du comté Kilkenny disait : « Une brebis galeuse détruit le troupeau ; plus tôt on la vend, mieux cela vaut. »
La tendance générale est d'ailleurs que, quand un individu se sent incapable de faire prospérer sa ferme, il vend son intérêt et part. 11 trouve en eiïet facilement acquéreur, lorsque la terre n'est pas en trop mauvais état, car les tenures sujettes à annuité sont plus recherchées que celles qui paient une rente. On peut dire que sa faillite imminente est aujourd'hui la cause principale, sinon la seule, pour laquelle un tenancier acheteur songera à se défaire de sa tenure.
La vente par l'occupant de l'intérêt qu'il a dans sa tenure, a toujours été regardée comme la caractéristique du Nord-Est où la coutume du tenant rigkt a prévalu. Naturellement l'achat de la terre n'a pas arrêté cette pratique, mais elle en a diminué les applications. Quand dans un district progressif les tenanciers acheteurs vendent leur intérêt, ils obtiennent de bons prix, par exemple dans les comté^ Tyrone, Londonderry, Antrim. Dans le Leinsteret
le Munster, on ne vend plus depuis l'achat. Ainsi dans la paroisse d'Emly^ comté Limerick, depuis 13 ans, des 120 tenanciers qui ont acheté, 2 seulement ont vendu leur intérêt dans leurs tenures. Dans le Gonnaught, moins que partout ailleurs, nous n'avons trouvé le désir de vendre. Les pauvres habitants des comtés Galway, Roscommon ou Mayo veulent à tout prix conserver leurs tenures : ils ne les abandonnent qu'à la dernière extrémité. Nous avons pu voir l'amour qu'ils portent à la terre et combien leur position doit être désespérée pour qu'ils se résolvent à la quitter: ils lui étaient déjà vivement attachés avant l'achat, il semble qu'ils le soient plus encore depuis. Lorsqu'ils sont acculés à la vente, ces pauvres tenanciers du Gonnaught, ce n'est point leur faute le plus souvent : un concours de circonstances adverses a fait qu'ils n'ont point réussi, qu'ils ne pouvaient réussir.
Il y a là une question de la plus haute importance. Mettant de côlé les acheteurs qui ont failli par leur propre faute, nous avons à considérer ceux qui ne réussissent point, sans qu'il y ait rien à leur reprocher : les uns parce que leur tenure n'était pas économique, les autres parce que le travail agricole est trop coûteux ou qu'ils manquaient de capital.
Une tenure est économique, si elle est d'une étendue suffisante pour assurer la subsistance de l'occupant et de sa famille, sans qu'il faille d'autres ressources, nous l'avons déjà dit ; mais ici, où il s'agit de l'achat des terres, dans la notion de tenure économique entre un autre facteur. C'est un fait curieux et digne d'être noté qu'une tenure, considérée comme amplement suffisante pour les énergies d'une famille dans un district, est tout à fait insuffisante dans un autre. Ainsi les petits acheteurs du
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Gonnaught sont parfaitement satisfaits de 15 à 20 acres de bonne terre, tandis que les fermiers de 15 à 20 acres de la même bonne terre dans les pays de pâturage du Leinster ou du Munster sont incapables de joindre les deux bouts. L'explication est la suivante : le mode de culture qui prédomine dans une région lie toutes les fermes de cette région. Dans un district de vastes et grasses prairies, tel qu'on en trouve dans le Leinster et le Munster, de petits acheteurs vont mal à côté de leurs voisins, propriétaires de grandes exploitations. Une tenure qui, malgré son étendue suffisante, n'est pas économique dans un pays où les grandes fermes sont la généralité, comme sur le domaine du duc de Leinster, dans le comté Kildare, sera amplement suffisante dans une contrée de petites fermes comme dans tout le Gonnaught. De petits tenanciers acheteurs, dans un district de grandes fermes adonnées à l'élevage du bétail, ne peuvent lutter contre le milieu ambiant et perdent leur énergie et tout désir d'améliorer leur situation. A plus forte raison évidemment les acquéreurs de tenures qui seraient partout trop petites. « Nous aurions bien besoin, nous disait un tenancier acheteur de Mount Bellew, comté Galway, qu'on divisât ces riches pâturages qui ne sont pas loués », et un autre, dans le comté Mayo : « Ghaque jour nous sentons davantage qu'il nous faudrait plus de terre. »
Les ventes de ces tenures n'entraînent pourtant aucun risque pour l'Etat qui avance l'argent, aussi longtemps du moins que leurs propriétaires ont quelque autre emploi qui leur fournisse de quoi vivre et de quoi payer leur annuité : ainsi quand ils sont ouvriers émigrants (1), comme
(1) Cf. p. 145.
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sur certains domaines dans les comtés Galway ou Mayo, ils s'arrangent pour payer leur annuité et même améliorer leur maison ; ou quand ils sont de vrais ouvriers et travaillent à gages chez de plus gros fermiers du voisinage. Mais lorsque cet emploi à l'extérieur est incertain ou intermittent, et que le tenancier acheteur dépend uniquement de sa seule tenure, le résultat est différent : la terre insuffisante soit en étendue, soit en qualité ne peut supporter la famille et faire face aux charges les plus nécessaires. L'échec est certain dans ce cas et l'on constate avec mélancolie la détérioration progressive du sol et de l'habitation, la décadence de la tenure et de ses habitants. Quand un domaine entier se compose de tenures qui ne sont pas économiques, c'est pis encore : il n'est point de tenancier qui puisse aider son voisin plus misérable, tous le sont au même degré, ils perdent tout espoir et toute énergie.
Un certain domaine du Nord-Ouest est une des exceptions à la règle générale que l'achat de la terre a profité aux occupants. Il est situé dans une contrée retardataire, au milieu des montagnes. Son étendue est de 5.000 acres, la rente de 704 livres, le prix d'achat 1 0.246 livres ou 14.6 fois la rente, d'ailleurs judiciairement fixée pour une première période de 15 ans selon la loi de 1881. « On ne peut dire que l'achat ait amélioré la situation de ces tenanciers, écrit un inspecteur de la Commission agraire. \ cette date, ils devaient de gros arriérés de rente, et quoique cette charge leur ait été enlevée et le paiement annuel considérablement réduit, le manque de capital ne leur a jamais permis de se relever. Sur deux ou trois tenures dont les exploitants paraissent avoir atteint une certaine prospérité, des terres assez étendues ont été drainées. Mais ce sont des cas exceptionnels, les autres tenanciers se con-