‹ La question agraire en Irlande au commencement du XXe siècleChapitre 15 sur 44 · PREMIERS EFFETS DE LACHAT DES TERRES · texte numérisé non relu

PREMIERS EFFETS DE LACHAT DES TERRES

ouvriers. Les tenanciers acquéreurs d'un domaine du Wexford soutenaient que la hausse énorme des salaires et le confort que réclame l'ouvrier étaient, contre le développement de la terre arable, un facteur plus important que la dépréciation des produits agricoles.

11 y avait, sans aucun doute, beaucoup de marge pour une amélioration dans la vie des ouvriers agricoles d'Irlande, il y en a encore : nous le verrons au chapitre suivant ; mais les fermiers qui étaient accoutumés à calculer leur profit sur un coût moins élevé des salaires et de l'entretien de leurs ouvriers, s'alarment des changements qui ont lieu. La diminution dans le nombre des ouvriers agricoles et la moindre qualité de leur travail sont dues à l'émigration des meilleurs d'entre eux vers d'autres régions ou quelque centre voisin oii ils trouvent un emploi plus rémunérateur, comme cela se voit dans les comtés Down, Armagh ou Antrim, dont Belfast attire les travailleurs les plus capables.

Il faut donc que le fermier qui doit recourir à des ouvriers agricoles ait un certain capital, sinon il déclinera et sera bientôt dans la catégorie des tenanciers acheteurs qui n'ont point réussi. Un certain capital n'est pas seulement nécessaire pour faire face à l'augmentation constante du prix du travail agricole dans les tenures qui le réclament, mais aussi dans n'importe quelle tenure pour l'exploiter avantageusement. Or ce capital fait très souvent défaut. On nous disait, et nous avons pu le vérifier, que quand des tenanciers achètent leurs tenures sans avoir le moindre capital, l'éternelle histoire est qu'ils tombent bientôt •en décadence. Ils ont beau travailler dur et avec persévérance : rarement le succès couronnera leurs efforts. Et la terre, parce qu'elle n'est pas adéquatement traitée, dimi-

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nue de valeur : ils ont bientôt perdu toute espérance. Gomment procurer au tenancier acheteur le capital qui lui est nécessaire ? C'est peut-être le plus important corollaire du théorème agraire : nous verrons comment on cherche à le résoudre (1), nous allons voir dans ce chapitre même l'influence de l'achat de la terre sur la solvabilité et le crédit de l'acheteur.

11 y a de nouveaux propriétaires qui n'ont point réussi et dont la situation a empiré ; il en est d'autres qui n'ont fait sur leurs tenures que peu ou point d'améliorations et sur qui l'achat n'a eu aucun effet ni bon ni mauvais ; pour le plus grand nombre, la presque unanimité, del'acquisition de leur tenure date une nouvelle période de leur vie, à la fois de mieux -être matériel et moral.

Que les tenanciers acheteurs aient grandement amélioré leurs fermes partout en Irlande, c'est un fait indiscutable. Dans plusieurs districts, plus spécialement du Leinster et du Munster, nous les avons trouvés plus désireux d'accroître le rendement productif delà terre que le confort de leurs liabitations. Ils considèrent que quand ils ont assis leur position financière d'une façon satisfaisante grâce au développement du sol, ils peuvent alors s'adonner au travail moins essentiel et plus attrayant de l'embellissement de leurs foyers. Mais il s'agit là de tenanciers acheteurs d'une certaine aisance, dont les habitations avant l'achat avaient atteint déjà un niveau de confort bien suffisant. 11 n'en est pas ainsi partout. En général l'amélioration de rijabitation, de l'alimentation, delà terre, marchent de pair. Dans plusieurs domaines de l'Ouest règne la coutu-

(1) Cf. liv. IV, chap. ii.

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me d'avoir les animaux sous le môme toit, dans la chambre commune. Nous avons visité maintes de ces habitations qui n'ont qu'une ou deux chambres, où les parents et les enfants couchent d'un côté et de l'autre, la vache, les porcs, les poules, u Que voulez-vous? nous disait un jeune tenancier qui venait de se marier et commence avec énergie cette nouvelle période de sa vie : je ne puis pourtant pas laisser ma vache dehors, je serais ruiné si elle venait à mourir. C'est d'ailleurs le premier hiver qu'elle passe avec nous et sans doute le dernier: nous sommes maintenant propriétaires et mes premières économies seront pour lui bâtir une étable. » Cette déplorable coutume de l'habitation commune disparaît, depuis l'achat, sur tous les domaines que nous avons visités.

Dans les régions de prairies du Leinster et du Munster, les tenanciers acheteurs nous disaient souvent qu'ils ne craignaient plus maintenant de bien soigner leurs terres, de s'en occuper attentivement, car ils ne souffriraient plus d'une augmentation de la rente. L'évaluateur de la Commission agraire, chargé d'inspecter la tenure en vue de la fixation de la rente, pouvait bien estimer la plus-value apportée par des clôtures ou un drainage, mais il tenait rarement compte de la nature du sol et du travail inutile qu'il avait longtemps fallu y enfouir avant de parvenir à un résultat satisfaisant. On peut ainsi se figurer la condition du tenancier avant 1881, lorsque toute amélioration se soldait en définitive par une augmentation de la rente. Nous nous rappelons tel vieillard du comté Leitrim qui vivait, il y a cinquante ans, très confortablement dans la plaine. Sa famille occupait la ferme depuis plus de deux siècles, lorsque le landlord en eut besoin pour agrandir son parc. Il l'expulsa, lui donnant en compensation vingt

acres de terre au sommet d'une montagne : c'était son terrain de chasse, où il n'y avait que u de la bruyère, des bécasses et des vanneaux ». Grâce à son tempérament énergique, à sa constitution de fer, à son invincible détermination, notre vieux fit de ce désert inaccessible une demeure relativement agréable où il élevait ses nombreux enfants. Le landlord, un jour d'août, passa par là et fut frappé de l'air de bien-être qui régnait dans cette partie écartée de son domaine. A coup sûr, cette terre devait rapporter bien plus, ainsi améliorée, que la lande d'autrefois : il était juste que la rente fut haussée. Elle le fut de 4 livres. « Je ne fis plus une seule amélioration, jusqu'au jour où je suis devenu propriétaire », nous disait le vieux.

La terre est bien plus productive maintenant qu'elle est mieux traitée. On laboure plus tôt, on met de l'engrais, les routes sont mieux entretenues, les haies taillées : « Toutes choses que nous n'aurions jamais faites sous l'ancien état de choses », nous disait un tenancier du comté Wicklow, et un autre du comté Tyrone : « Ma tenure n'était que broussailles, je n'y ai jamais touchéqu'elle ne fût devenue mienne. » Et un curé du comté Limerick : (( Vous connaîtrez les tenanciers acheteurs de ma paroisse, tout simplement lorsqu'en vous promenant vous verrez les maisons propres, les clôtures en bon état, les haies élaguées, tout en ordre. »

Sur un grand nombre de petites fermes du Gonnaught, les occupants avaient toujours travaillé dur : les conditions dans lesquelles ils vivaient les forçaient à retirer de la terre tout ce qu'ils pouvaient. Même dans leurs cas, on voit un changement depuis l'achat: ils ont redoublé d'efforts et surtout ils s'adonnent à des travaux de plus longue haleine. Ainsi dans le Mayo, nous visitâmes un

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