‹ La question agraire en Irlande au commencement du XXe siècleChapitre 19 sur 44 · PREMIERS EFFETS DE L ACHAT DES TERRES · texte numérisé non relu

PREMIERS EFFETS DE L ACHAT DES TERRES

cence et que maintenant l'ordre et la tranquillité régnent partout.

Nous touchons là à l'un des effets les plus intéressants de l'achat, vivement apprécié de tous, quoique pour des raisons différentes, « Dans les domaines vendus, il y a disette de ces prophètes politiciens qui encombraient le district et encombrent toujours les domaines non vendus », disait un gros cultivateur du comté Cork, et un autre du Tipperary, ardent défenseur de la coopération : « Je voudrais que tous eussent acheté, alors la prospérité du pays commencerait : notre mouvement n'aurait plus l'opposition du politicien professionnel. » Un notable de Limerick croit que « les lois sur l'achat des terres travaillent pour les Unionistes, car tout tenancier propriétaire devient conservateur, et n'ayant plus besoin de la politique, il s'en écartera. » Pour un de nos amis du comté Leitrim, « l'achat a opéré dans le caractère du paysan irlandais un changement marqué : il l'a débarrassé de son ultra-déférence, de sa subordination, de sa défiance de lui-même : il l'a rendu indépendant )>.

Contentement et indépendance, tels sont les deux mots qui résument le mieux la situation du tenancier acheteur. Et pourtant il n'est que propriétaire conditionnel, tant qu'il n'a point totalement remboursé l'avance que lui a faite le gouvernement. Mais le gouvernement pour lui n'est pas un « landlord «.Les plus petits acheteurs des plus pauvres comtés de l'Ouest n'ont aucune objection contre le paiement d'une annuité qui, pour la plupart d'entre eux, est de plus de moitié moindre que leur rente d'il y a vingt-cinq ans. Ils ont donc à vendre une beaucoup plus faible proportion de leurs produits pour payer leur annuité d'aujourd'hui que leur rente d'hier, et par suite la

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fluctuation des prix les affecte moins qu'auparavant. Ils se plaignent bien plus des taxes locales, du prix des semences et des engrais que de l'annuité.

« Le gouvernement est le meilleur landlord, nous disait un paysan du Gonnaught, et pourtant je n'avais pas à me plaindre du mien. » « Je suis content maintenant, disait un autre, j'avais eu assez d'expérience de mauvais landlords. Vous aviez toujours à plaire à quelque agent ou receveur, et souvent vous aviez la main derrière le dos pour lui donner quelque chose pour lui. » Môme quand le landlord avait la plus excellente réputation, et dans plusieurs cas, ils n'auraient pu parler avec plus de respect des bonnes qualités de leur ancien propriétaire, les tenanciers se disent heureux d'avoir acheté leurs tenures. C'est la certitude pour l'avenir ; un bon landlord pouvait être remplacé par un moins bon, et par ailleurs les circonstances pouvaient ne pas permettre à un bon landlord de continuer à être aussi bienveillant qu'il le désirait. « Jamais je n'eus un landlord aussi satisfaisant que le gouvernement, nous disait un tenancier acheteur du comté Kildare, et puis, je suis sûr que jamais ma rente ne sera haussée » ; ils emploient toujours le mot « rente » pour « annuité ».

Cette attitude du paysan irlandais vis-à-vis de l'Etat est l'une des choses qui nous ont le plus frappé. Elle est complexe, il ne craint pas l'ingérence du gouvernement en tant que gouvernement, il la désirerait même ; mais le gouvernement, c'est l'Angleterre, et alors il s'en défie. Ici encore, l'histoire seule donne la clé de cette curieuse attitude : le gouvernement anglais a fait tout le mal, il doit le réparer ; mais un acte du gouvernement actuel est-il pour réparer ou pour nuire à nouveau ? ayons la prudence du serpent.

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