CHAPITRE IV
II est certaines parties de l'Irlande dont il est difficile de s'imaginer la misérable condition. On croit exagérées les descriptions de pauvreté et de détresse qui en sont faites, on reproche môme volontiers aux Irlandais de TOuest de spéculer sur leur misère ; il suffit d'avoir vécu quelque temps au milieu de ces populations désolées, d'avoir parcouru leurs terres incultes, pour être bientôt convaincu que tout ce qu'on a dit est au-dessous de la vérité.
Ces belles et sauvages contrées portent le nom expressif de districts congestionnés (congested districts). Une commission créée par la loi de 1891,1e Bureau des districts congestionnés {Congested Districts Board)^ a pour mission de travailler au relèvement économique de ces districts que nous appellerons surpeuplés plutôt que congestionnés. Ce n'est pas que la population y soit très dense, c'est que la terre n'est pas capable de lui fournir sa subsistance.
La grande majorité des habitants occupe de petites parcelles, — on pourrait difficilement les appeler fermes, — généralement de 2 à 4 acres d'étendue. Les loyers de Ces parcelles varient de quelques shillings à q-^elques livres. Dans beaucoup de cas le droit d'exploiter la tourbe, le droit de pâturage sur les communaux leur appartiennent, comme aussi presque toujours, sur la côte, le droit de recueillir les plantes marines pour engrais ou pour le
chauffage. Elles sont habituellement plantées de pommes de terre et d'avoine, et les méthodes de culture sont extrêmement primitives : point d'assolement, point d'engrais en quantité suffisante, point de système de drainage, le soi est épuisé, le bétail sans vigueur et de très peu de valeur. Le résultat est que les habitants tirent leur subsistance moins de la terre que de certaines sources secondaires de nature incertaine et variable. Plusieurs reçoivent des dons de parents qui ont émigré, tandis que la couture, le tricotage, la broderie permettent à d'autres de subvenir à leurs besoins ; la pêche aide les familles qui habitent le long de la côte, mais ceux qui vivent dans l'intérieur des terres dépendent largement de salaires gagnés pendant quelques mois de l'année comme ouvriers agricoles en Angleterre ou en Ecosse. Ainsi dans la plupart des cas les habitants ne vivent pas en réalité des produits de leurs tenures ; ils paient pourtant une rente, non à cause de leur valeur agricole, mais plutôt parce qu'il leur est nécessaire d'avoir pour leur famille une habitation. Lorsque l'année est bonne, aidé de revenus supplémentaires provenant de la pêche, du tissage, de salaires gagnés à l'étranger, il est tout juste possible au tenancier de se maintenir lui et sa famille et de payer son loyer. Mais la lutte est toujours dure, et même dans les conditions les plus favorables, le standard of Living est toujours très bas, plus bas peut-être que dans n'importe quelle autre contrée de l'Europe occidentale. Ces gens ne vivent que d'une vie toute précaire : ils ne peuvent pratiquement faire aucune économie en monnaie ou en nature. Aussi lorsque survient une mauvaise année, lorsque la récolte manque totalement ou partiellement, ils n'ont aucune ressource et se trouvent jetés dans la plus horrible détresse.
L'annde 1904 a été une de ces mauvaises années, et si, sur les terres que le Bureau (1) a achetées, améliorées, amalgamées, la vie est aujourd'hui supportable, dans le reste des districts surpeuplés, et ce reste en est la plus grande partie, la population vit dans la misère, non dans la pauvreté seulement. Parlant au Collège royal des physiciens à Dublin, le 4 mars 190o, le vice-roi d'Irlande, lord Dudley, disait : « Il y a quelques parties de l'Irlande qui, à l'heure actuelle, sont loin d'être dans des conditions satisfaisantes. Je fais allusion à ces parties du pays qui s'étendent principalement sur la côte ouest, où la récolte des pommes de terre a grandement manqué. Les conditions de la vie dans cette région sont radicalement mauvaises. »
Ces conditions radicalement mauvaises, nous avons pu en juger lorsque nous parcourions tel ou tel district surpeuplé, celui de Swinford par exemple, dans le comté Mayo, Nous visitâmes dans ce district la paroisse de Kiltimagh. Son curé, le Rev. D. O'Hara, membre du Bureau, Voulut bien nous accompagner, et comme nous ne pouvions nous empêcher de lui dire que jamais nous n'euésions cru à une telle misère : « Tout le monde est comme vous, me répondit-il, on vient, on voit, on croit. Vous n'imagineriez pas le grand nombre d'hommes politiques anglais que je reçois chaque année ; ils suivent d'ailleurs l'exemple de M. A. Balfour, qui fut le premier secrétaire en chef pour l'Irlande à visiter minutieusement nos districts de l'Ouest, et qui, à peine rentré à Dublin, inséra dans son projet de loi sur l'achat des terres la création du Bureau des districts surpeuplés. »
(1) C'est ainsi que nous désignerons de'sormais le Bureau des districts surpeuplés.
Dés mesures temporaires ne pouvaient être efficaces, «lies pouvaient empêcher cette population de mourir de faim aujourd'hui, mais demain... Elles remédiaient à l'effet, non à la cause. La racine du mal restait intacte, il fallait plus que des allocations en monnaie ou des œuvres d'assistance. Mais que devait être ce plus? Les uns pensaient le problème insoluble : c'est toujours une solution facile ; d'autres que la seule solution gisait dans une émigration en masse de la population hors des districts surpeuplés, d'autres que le développement delà pêche et des industries à domicile suffirait, d'autres enfin avec M. A. Balfour lorsqu'il introduisait son billen 1891 ou avec lord Dudley en 1905, que la grande majorité de cette population devait pouvoir vivre sur la terre et de la terre. La tendance et les penchants des Irlandais sont pour la vie agricole, la terre est en effet pour eux un fétiche incompréhensible à plusieurs, mais que l'histoire explique au moins partiellement, et jamais on ne réussira à séparer "une population animée de ces sentiments de la terre, objet de son affection.
Le remède permanent et effectif devait avoir l'agriculture pour base et cela impliquait inévitablement une réorganisation, un amalgame des tenures existantes : c'est ce que fait surtout le Bureau. Il cherche à guérir la pauvreté chronique du peuple en donnant aux tenures actuellement non économiques une étendue qui permettra à leurs occupants de pourvoir en tout temps aux nécessités ordinaires de l'existence et pendant les bonnes années de faire quelque économie en vue de l'avenir. Et il obtient les terres nécessaires à cet agrandissement en faisant émigrer certaines familles de leurs tenures actuelles sur des terres jusqu'à présent non louées, en partageant les tenures ainsi aban-
données entre les tenanciers restants. Gela renferme des difficultés considérables non seulement de législation et d'administration, mais la population elle-même ignorante de ses intérêts ne veut pas quitter pour de meilleures terres celles où elle a vécu de longues années et si souvent souffert.
Pour mener à bien cette difficile opération, la loi a donné au Bureau certains pouvoirs spéciaux qu'il peut exercer dans les districts surpeuplés. Mais quel est ce Bureau et que sont ces districts ?
On ne voulait pas laisser toute discrétion au gouvernement pour déterminer un district surpeuplé : on pouvait craindre de la partialité et du favoritisme, on pouvait craindre aussi que les régions qui se verraient exclues ne fussent en proie au trouble et à l'agitation. 11 fallait une détermination automatique, quasi-mathématique. M. A. Balfour, après avoir tenté de diverses méthodes, s'arrêta définitivement à celle qui a été insérée dans la loi de 1891 (1). L'article 36 dit: « Lorsque plus de 20 0/0 de la population d'un comté vit dans des divisions électorales, dont la totalité de la valeur imposable, divisée par le nombre des habitants, donne une somme de moins de 30 shillings par habitant, ces divisions électorales seront considérées comme formant un comté séparé, appelé comté de districts congestionnés. »
La valeur imposable est fournie par l'évaluation qui a été faite en 1832, en application de la loi des pauvres. Cette évaluation n'a jamais été revisée, et c'est elle qui est toujours à la base de la plupart des impôts. Cette loi de 1832 répartissait les 4 provinces en 159 unions (2), plusieurs
(1) Purchase of Land (Ireland) Act, 1891. 54 et 55 Vict. c. 48.
(2) Une commission vice-royale a été' re'cemment nomme'e en vue
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divisions électorales forment une union, et plusieurs townlands une division.
Le totvniand (mot qu'il est impossible de traduire exactement) est une unité de division territoriale, dont l'origine se perd dans la nuit des temps et qui n*a pas d'étendue fixe. Au point de vue administratif, le townland est toujours Tunité, plusieurs townlands forment une paroisse, Une baronnerie ; plusieurs baronneries un comté. Au point de vue de la loi des pauvres, plusieurs townlands forment une division électorale, et plusieurs divisions électorales une union. Les limites des unions ne se confondent pas toujours avec celles du comté : une union peut comprendre des divisions électorales de un ou deux comtés (de trois, avant le Local Government Actde 1898), tandis que jamais une division électorale ne s'étend sur deux comtés.
Les districts qui, en application de cet article 36, ont été déclarés surpeuplés, embrassent une partie de chaque comté du Connaught et des comtés Donegal, Cork et Kerry: ils ont une superficie de 3.600.000 acres et une population de plus de 500.000 habitants; l'évaluation de la loi des pauvres dans ces districts est de 1 livre 3 pence par habitant (1).
d'une révision des unions ; il est probable, nous disait-on, qu'elles seront réduites de près de moitié.
fl) First Annual Report of the Congested Districts Roard for Ireland. Pari. Pap., 1893 [C. 6908J, p. 4.
LES DISTRICTS SURPEUPLES
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