DE QUELQUES AUTRES FACTEURS DU RELÈVEMENT AGRAIRE
LA SOCIÉTÉ d'organisation AGRICOLE.
La Société irlandaise d'organisation agricole {Irish Agriciiltural Organisation Society) est une des preuves les plus remarquables de la puissance de Tinitiative privée. Elle étend aujourd'hui ses rameaux sur toute l'Irlande, mais avant même qu'onnevît son tronc vigoureux s'éleverdu sol, déjà ses racines avaient fait germer de petits arbustes. La Société d'organisation agricole n'a pas créé le mouvement coopératif, puisque les premières sociétés coopératives lui sont antérieures, mais les mêmes hommes furent les initiateurs du mouvement coopératif et les fondateurs de la Société d'organisation agricole, qui n'est d'ailleurs qu'une société coopérative plus vaste que celles qui existaient en 1894. Elle est une coopérative d'un genre tout particulier, et nous ne croyons pas qu'il y en ait beaucoup de semblables : elle n'est une coopérative ni de consommation, ni de production, ni de crédit, elle est une coopérative d'or-
ganisalion. Nous verrons la composition de la Société d'organisation agricole , son but, ses moyens d'action, son œuvre.
Le présideut fut sir Horace Plunkett jusqu'à ce qu'il fut placé à la tête du Département de l'agriculture en 1899 ; lord Monteagle l'a remplacé ; le vice-président, depuis la fondation, est le Père T. Finlay, de la Compagnie de Jésus et membre de l'Université royale d'Irlande ; le secrétaire, depuis la fondation aussi, est M. R. A. Anderson, avec deux secrétaires-assistants : MM. G. W. Russell et P. J. Hannon. Tel est le ministère central, mais il faut rayonner ; la Société n'a pas de succursales ou, si Ton préfère, toutes les coopératives en sont. Mais pour fonder les nouvelles sociétés, ranimer ou contrôler les anciennes, recueillir les aspirations, les besoins des populations, répandre les idées de coopération, de secours mutuel, la Société a ses organisateurs, ses experts, ses conférenciers. Sous la direction de M. Anderson et plus spécialement de M. Hannon, organisateur en chef (1), il y a M. PaulGregan, l'organisateur des banques avec trois organisateurs assistants, M. Henry Shaw, l'organisateur des crémeries, M. A. T. Magan, l'organisateur des sociétés agricoles, Mlle Reynolds, l'organisatrice des industries à domicile, M. Thomas Shaw pour l'apiculture et les sociétés d'horticulture. Ce que nous appellerions le conseil de direction, comprend 24 membres, dont une moitié est élue par les souscripteurs individuels et l'autre moitié par les sociétés ; car les membres de la Société sont de deux sortes : les membres individuels et les membres collectifs. Les membres
(1) Chief Organiser est le titre qu'il porte et avec raison : il est toujours en route pour « organiser », et connaît l'Irlande mieux que qui que ce soit.
LA SOCIÉTÉ d'organisation AGRICOLE 387
individuels ont souscrit des actions mais ne touchent point de dividendes, tous les profits étant consacrés à l'organisation des sociétés; les membres collectifs sont les sociétés elles-mêmes, affiliées à la Société d'organisation agricole. Le conseil de direction est par conséquent représentatif,au meilleur sens du mot, et a l'influence qu'il mérite ; il se réunit selon les nécessités et sur la convocation du comité exécutif permanent, qui est de 7 membres.
Les fondateurs de la Société d'organisation agricole ont pensé que la prospérité matérielle de l'Irlande est de la plus haute importance pour la prospérité générale du pays. L'Irlande est une pauvre contrée, à côté de la riche Angleterre surtout ; la pauvreté de l'Irlande est une des principales causes de son mécontentement : pour détruire cette cause, il faut donner à l'Irlande une part de la prospérité de sa puissante voisine, La Société d'organisation agricole est fondée sur ce principe que le moyen absolument essentiel pour atteindre cette fin, c'est l'énergie éclairée et bien dirigée de la population elle-même. La Société a déjà fait beaucoup pour justifier cette conviction : elle a réuni les représentants de tous les partis irlandais dans un commun effort pour le bien commun ; en même temps qu'elle se répandait de plus en plus parmi les fermiers d'Irlande, elle cherchait à leur démontrer, et y est parvenue, qu'une association bien organisée de fermiers améliore les conditions de l'industrie agricole dans toutes les directions.
Ce qu'il ne faut avoir garde d'oublier, c'est que la Société d'organisation agricole est indépendante de toute opinion politique ou religieuse : son président est unioniste et protestant, son vice-président jésuite et nationaliste ; elle est bien accueillie des fermiers, car elle n'a rien du gouvernement, non pas que les fermiers irlandais
craignent l'ingérence de l'Etat, nous l'avons vu, mais parce que le gouvernement, c'est toujours l'Anglais, et qu'il faut songer que dans trois provinces et une partie de la quatrième tous les fermiers sont Irlandais. Nous ne pouvons trouver un meilleur témoignage de cette bienveillante disposition de tous que cette lettre adressée par le marquis de Londonderry , landlord ultra -unioniste et ultra-protestant, au président de la Société, pour s'excuser de ne pouvoir assister à la quatrième assemblée générale, le 26 août 1898 : « Il y a quelques années la tâche d'instruire les fermiers à combiner leurs affaires, était regardée comme impossible. Les progrès surprenants de votre société, la rapide application de ses principes à chaque branche de l'industrie fermière et dans chaque comté de l'Irlande, montrent que le système qu'elle patronne est sain et bienfaisant. Je suis heureux d'envoyer ma cotisation et j'espère que tous ceux qu'intéresse la prospérité de l'industrie fermière, dont la prospérité de l'Irlande dépend pour la plus grande partie, se joindront à moi pour fournir les nerfs de la guerre à la société qui promeut et mène à bien cet admirable mouvement. »
Le mouvement de la Société d'organisation agricole est donc seulement économique, et de ce point de vue même les difficultés ne lui manquent pas. La richesse du pays est agricole et sa population agricole aussi. Aucune industrie n'a tant souffert des effets de la concurrence mondiale que l'agriculture irlandaise ou anglaise. Mais tandis qu'en Angleterre les jeunes fuyaient les campagnes pour s'adonner aux travaux industriels que leur offraient les villes, en Irlande, l'alternative industrielle manquant, districts ruraux et villes ont été vidés par un exode sans exemple dans l'hisloiro de l'Europe moderne. C'est natu-
LA sociKTÉ d'organisation agricolk 389
Tellement rélément jeune et fort, espérant et entreprenant qui s'en va, et ainsi la Société d'organisation agricole a la tâche d'autant plus dure que pour le relèvement économique du pays, pour une production plus intense et plus perfectionnée, elle voitlui échapper tous les jours les meilleurs producteurs.
Sa manière d'agir est très simple et très efficace. Elle prêche la doctrine économique du self help^ sauve-toi, aide-toi toi-même, et la prêche d'une façon qui produit des résultats pratiques et bienfaisants. Elle convainc les fermiers que, vu les nouvelles conditions de la concurrence mondiale, deux grands changements, universellement adoptés, doivent être importés dans la conduite de leur industrie. Le premier consiste à employer des méthodes techniques en rapport avec les progrès les plus récents de la science agricole, et pour cela il faut un enseignement, une éducation agricole. Ensuite l'agriculture doit être organisée sur une base commerciale pour faire face aux conditions entièrement nouvelles qui sont faites à la distribution des produits agricoles depuis l'ouverture d'un marché mondial et la concentration dans les villes de grandes populations. C'est dans cette seconde direction que la Société d'organisation agricole — organisatrice avant tout, comme l'indique son nom — trouve sa mission pratique : elle s'occupe exclusivement de la conduite des aiïaires agricoles, elle indique aux fermiers la marche à suivre: tout doit être fait par eux et non pour eux. Les changements qu'ils ont à introduire dans leurs méthodes dépendent cependant en grande partie de leurs connaissances des formes de l'effort organisé, la Société d'organisation agricole a eu sa part dans cette éducation, — surtout avant la fondation du Département de l'agriculture.
La Société d'organisation agricole montre aux fermiers que l'union est requise dans leur industrie autant et plus que dans toute autre : ils doivent s'unir pour acheter leurs articles agricoles au meilleur marché et de la meilleure qualité, dans le but de produire plus efficacement et plus économiquement ; ils doivent s'unir pour profiter des applications perfectionnées qui ne sont pas à la portée des producteurs individuels, acheter en commun les machines coûteuses ou seprocurer les meilleurs animaux reproducteurs ; ils doivent s'unir, non pour détruire les profits intermédiaires dans la distribution, des compagnies de transport ou des marchands d'articles agricoles, mais pour maintenir ces profits dans de raisonnables limites ; ils doivent s'unir pour centraliser et régulariser les commandes, pour attirer par la juxtaposition de leur crédit personnel les capitaux que demande et justifie chaque nouveau développement. Et lorsque les fermiers d'une communauté quelconque, si petite soit-elle, comprennent qu'ils peuvent avantageusement remplacer la production ou la distribution isolée par la production ou la distribution associée, la Société d'organisation agricole est là, disposée non plus seulement à les presser de s'unir, mais à leur enseigner les principes et les détails de l'organisation coopérative. «Combien d'instruction cela comprend, ceux seulement qui ont vu à l'œuvre notre Société peuvent en avoir une faible idée », nous disait M. Anderson.
Pour répandre cette instruction, la Société d'organisation agricole a ses conférences, ses tracts, ses bibliothèques de village, son journal.
Les conférences ne sont pas ce que pourrait suggérer leur nom : un discours plus ou moins long, fait par une autorité plus ou moins compétente, suivi d'une discussion
LA SOCIÉTÉ d'organisation AGRICOLE 391
plus OU moins instructive ; ce sont des réunions de membres des sociétés affiliées qui échangent leurs vues sur des sujets qui les4ntéressent et qui leur sont fournis tantôt par les circonstances locales, tantôt par le comité de Dublin qui fait une sorte de référendum. Nous nous sommes enquis des sujets les plus souvent traités ; ils sont des plus variés: importance de maintenir dans les conditions les plus efficaces les fonctions d'organisation et d'information de la Société d'organisation agricole ; absolue nécessité de créer une fédération commerciale pour la protection des intérêts des sociétés et le développement de leurs ressources ; moyens de faciliter l'entente la plus cordiale entre les sociétés et les comités d'instruction agricole et technique du comté ; réforme des tarifs de chemin de fer pour les produits agricoles; développement du trafic par canaux, etc., etc. Nous avons assisté dans l'Ulster, au mois de mars dernier, à deux de ces conférences. L'une se tint à Enniskillen, comté Fermanagh ; elle était présidée par le Rev. M. Maguire, vicaire de Dromore, comté Tyrone : nous aurons l'occasion de parler de ce prêtre éminent, qui a fait de sa paroisse un exemple type du relèvement économique de Tlrlande. L'ordre du jour portait les cinq points suivants : affiliation à la Société d'organisation agricole ; meilleurs moyens d'améliorer la race des vaches laitières ; transport réfrigérant des produits crémiers par bateau et par chemin de fer ; institution d'un commissionnaire sur les marchés anglais pour chercher des débouchés pour le beurre irlandais ; moyen de rendre la qualité du beurre uniforme et garantie. L'autre conférence, à Clones, réunissait des fermiers des comtés Monaghan et Cavan ; on y étudia : la position financière et l'avenir de la Société d'organisation agricole ; les meilleurs moyens
de promouvoir avec succès l'organisalion agricole des campagnes; comment pourvoir à une inspection compétente des crémeries ; industries à domicile à introduire à peu de frais pour arrêter l'émigration, établissement d'un dépôt central pour les travaux de dentelle, broderie, crochet ou tricot faits par les lilles des fermiers et des ouvriers, afin d'obtenir un prix plus rémunérateur.
Les tracts sont très nombreux, demandés par milliers et milliers, traitant des sujets les plus divers ; nous les avons tous lus : les uns sont plutôt théoriques, les autres plutôt pratiques, d'autres à la fois théoriques et pratiques, un certain nombre sont dans les deux langues, anglaise et gaélique. Les uns sont signés : la Société irlandaise d'organisation agricole par Horace Plunkett, contrôle irlandais sur l'industrie irlandaise par le P. Finlay, coopérative pour la salaison du porc par T. P. Gill. Le plus grand nombre est anonyme : avantages de la coopération, propreté dans les crémeries, assurance contre la mortalité du bétail, etc.
Les bibliothèques de villages ont été fondées plus récemment.Un opuscule très précis du Rev. J. O'Donovan (1) explique la nécessité d'établir dans chaque village une bibliothèque, comme annexe d'une société coopérative, et donne une liste des livres proposés. Les résultats déjà obtenus sont excellents : les livres sont lus avidement, et par ailleurs, afin de profiter de la bibliothèque, on devient membre de la société coopérative. Les fermiers en général ne sont pas en situation de s'informer des livres qui seraient les meilleurs et les plus utiles : la liste qui contient des ouvrages d'économie politique, d'agriculture,
{{) Village Librairies. Dublin, Sealy, 1902.
LA SOCIÉTÉ d'organisation AGRICOLE 303
d'industrie, d'élevage, est éminemment adaptée à leurs différents besoins. Quant aux jivres d'un caractère littéraire OU historique, ils sont toujours choisis avec le plus grand soin tant au point de vue religieux qu'au point de vue moral.
Le journal enfin, le Irish Homestead^ dont le premier numéro parut le 9 mars 1895, est le grand organe de la Société d'organisation agricole : il est hebdomadaire et coûte deux sous. Gomme ceux de la Société, ses bureaux sont, 22, Lincoln Place, Dublin. Certainement ceux quiseraient désireux de se renseigner et de suivre la vie agricole en Irlande ne pourraient avoir meilleure source d'informations et à meilleur marché. Le Irish Homestead est l'organe officiel de la Société d'organisation agricole. Son but est de montrer aux fermiers irlandais les avantages du mouvement d'organisation, de leur être d'un usage pratique dans leurs affaires, mais il ne néglige pas pour cela les nouvelles attractives, quoiqu'il ne s'occupe que de ce qui est en relation directe ou indirecte avec l'agriculture. Il répond aux questions qui lui sont posées et a pour chaque matière un spécialiste. 11 a un agriculteur dont la valeur pratique des « Seasonable Farm Notes » est universellement appréciée ; un expert en volailles, un horticulteur, un agriculteur, un expert crémier; il publie naturellement les cours des marchés, et naturellement aussi les nouvelles de cycle et de sports de tous genres n'occupent pas la dernière place. Les affaires financières du journal, grâce à ses annonces, sont des plus prospères : non seulement il couvre ses frais, mais il est, pour la Société, une source de revenus, et depuis 1902 ne reçoit plus de subsides. Il est le journal crémier de l'Irlande, on voudrait en faire le journal crémier du Royaume-Uni.
C'est par ces différents moyens que la Société d'organisation agricole répand l'instruction dans le pays, a-t-elle réussi dans son œuvre purement organisatrice? Nous le verrons surtout dans le chapitre suivant en étudiant le mouvement coopératif, mais il nous faut donner une idée d'ensemble de son œuvre. Nous avons dit qu'elle avait été fondée en 1894, mais que l'organisation agricole lui était un peu antérieure. Le dernier rapport de la Société, qui couvre Tannée 1903 et les six premiers mois de 1904, donne le tableau ci-contre (i). Dans les premières années, comme on le voit, la Société se développa lentement, mais dans les dernières avec une rapidité extraordinaire, tant qu'elle compte aujourd'hui (chiffres au l®*" janvier 1904) 840 sociétés avec 78.541 membres ; en 1899 elle avait 374 sociétés avec 38.683 membres ; elle a donc plus que doublé en cinq ans.
Voici comment ces sociétés sont réparties entre les provinces (2) :
(1) Report of the Irish Agricultural Organisation Society. Dublin, Sealy, Bryers and Walkers, 1904, p. 8.
(2) lôiûf., p. m. — Les 55 Aorne industries societies, sociétés qui ont pour but de fonder des industries à domicile, jouent malgré leur petit nombre un rôle très important. I.à où elles se sont organisées et oij les jeunes filles ont trouvé pour leurs broderies et leurs dentelles, leurs travaux de tricot ou de crochet, un débouché assuré, l'émigration a disparu. Ainsi à Dromore, comté Tyrone, Tabbé Maguire, voyant chaque année 50 à 60 jeunes filles de sa paroisse quitter le pays pour les Etats-Unis, fonda une de ces sociétés en septembre 1901 : depuis lors pas une jeune fille n'a émigré ; leur sort est assuré, elles arrivent à gagner 25 francs par semaine. Nous avons pu visiter nombre de ces sociétés et recueillir sur elles les renseignements les plus intéressants grâce à l'amabilité de plusieurs Irlandaises : nous remercions particulièrement Mme A. M. Sullivan, veuve de l'illustre député, Mme W. O'Brien, Mlles Barry et Jo. Murphy.