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CHAPITRE II

« S'il devait y avoir un mouvement coopératif en Irlande, écrit le P. Finlay, c'était parmi les classes agricoles qu'il devait commencer et à elles qu'il devait être limité (1). » Ainsi pensèrent les pionniers du mouvement coopératif. Sir Horace Plunkett fut le premier à songer sérieusement au problème d'appliquer les méthodes coopératives en Irlande. Il n'avait l'expérience que du système de coopération en vogue en Angleterre, il appréciait vivement les avantages que ce système conférait aux classes ouvrières et dans son zèle pour le bien-être de ses compatriotes il l'introduisit sans modification. Vers d876 — bien avant donc la grande loi de 1881 — il fonda dans le voisinage de sa résidence, dans le comté Meath, une coopérative de consommation sur le modèle anglais. Elle était près d'une grand'route, dans un district peu peuplé, dans un endroit peu engageant aux yeux d'hommes d'affaires. Grâce aux soins de son fondateur et au patronage de quelques grosses maisons du voisinage, elle réussit. Mais son succès n'avait aucune portée : on n'eût pu suivre l'exemple donné que dans un district oii il y aurait un sir Horace Plunkett, avec son influence, sa fortune, ses loisirs.

Vers la fin de 1888, sir Horace Plunkett revint d'une

(1) The Economie Journal, juin 1896, p. 204.

absence prolongée en Amérique et se fixa définitivement en Irlande. Son premier amour pour la coopération lui revint et sa confiance en elle comme moyen de régénération de l'Irlande. En juin 1889, il assista au Congrès coopératif d'Angleterre, y rencontra les leaders du mouvement, fit une étude nouvelle et plus profonde des principes coopératifs, et revint résolu à les appliquer dans son pays sur une large échelle. A cette époque aussi, il se convainquit que la coopérative de consommation ne pouvait être d'une efficacité présente pour la réforme économique de l'Irlande ; il perçut que c'était seulement à l'industrie nationale, l'agi'iculture, que la coopération pouvait s'appliquer utilement et avec succès. Au mois d'octobre, il tint une réunion de cultivateurs chez lord Monteagle, à Foynes, comté Limerick, pour discuter le plan d'une laiterie coopérative. Mais l'idée était trop neuve pour être si rapidement adoptée. En 1890, il se rendait avec M. R. Anderson au Congrès coopératif de Glascovv. De leur retour de ce Congrès date vraiment le mouvement coopératif en Irlande.

C'était une entreprise bien téméraire. « Admettons que la coopération appliquée à l'agriculture avait toutes les vertus que sir Horace Plunkett lui attribuait, lui-mêaie était Tun des apôtres les moins engageants de son évangile économique (1). » D'abord il n'était pas catholique, et la population paysanne catholique, en ce temps là, ne voyait pas les protestants d'un œil favorable. Ensuite, quoiqu'il ne fût pas landlord lui-même, il appartenait à la classe des landlords, et les fermiers irlandais n'avaient pas encore été amenés par le cours des événements plus

(1) Ibid., p. 206.

récents, à attendre des membres de cette classe un zèle désintéressé pour leur bien-être : depuis plusieurs années il y avait eu guerre ouverte entre eux et les landlords, et si un représentant de ces derniers venait à eux avec des paroles de paix et de bonne volonté, ce ne pouvait ôtre, pensaient-ils, que dans le but égoïste d'obtenir leur support à quelque projet politique ou personnel avec lequel leur bien-être ne s'identifiait que de très loin. Enfin sir Horace Plunkett était unioniste en politique, et les fermiers auxquels il s'adressait étaient pour la plus grande partie des Home Rulers, c'est-à-dire des hommes toujours prêts à sacrifier leurs intérêts matériels à leur idéal politique, un Parlement irlandais à Dublin.

Mais sir Horace Plunkett avait foi dans son plan économique et foi aussi dans Tintelligence et la vivacité d'esprit du fermier irlandais. Avec cette double foi, il commença sa tâche. H trouva dans M. Anderson le collaborateur le plus habile et le plus expérimenté, et tous deux étaient soutenus par l'Union coopérative de Grande- Bretagne.

Les districts laitiers de la province de Munster fournirent le premier champ à leurs efforts. Malgré les grands avantages dont elles jouissaient et la longue suprématie qu'elles avaient tenue sur les marchés anglais, les laiteries du Munster avaient été mangées par la concurrence des Danois. Le beurre danois avait pris la place que les produits irlandais occupaient, et le prix du beurre irlandais avait baissé en conséquence. Quel était le secret de ce succès des étrangers? M. Anderson partit pour le Danemark, enquêta, et découvrit que ce succès était dû à l'amélioration des méthodes employées dans les crémeries, au perfectionnement des machines, à l'habileté expéri-

mentée appliquée à la fabrication du beurre. Il trouva de plus que les fermiers danois étaient arrivés à se pourvoir eux-mêmes du machinisme le plus perfectionné, au travail et à l'administration la plus intelligente, par la coopération ; que ce qui était impossible au fermier isolé, devenait facile pour un groupement organisé, que l'union avait permis aux fermiers danois d'appliquer à leur production les méthodes scientifiques nouvelles et ainsi de vaincre leurs concurrents.

Après cette étude fouillée des laiteries danoises, M. Anderson revint en Irlande pour s'occuper à nouveau de la propagande que sir Horace Plunkett avait continuée durant son absence. L'œuvre était toujours sans fruits. Les fermiers se laissaient difficilement gagner au nouvel enseignement : quand ils n'étaient pas défiants, ils étaient indifférents. Ils assistaient bien aux réunions, mais par pure condescendance pour quelque ami. Ces réunions se tenaient dans des hangars, des maisons d'école, des cafés, en plein air, et groupaient 12 à 20 fermiers qui, incrédules ou soupçonneux, écoutaient d'une oreille distraite les faits et les arguments qu'on leur exposait.

Enfin il en fut trouvé qui sympathisèrent avec Pidée coopérative : ils réfléchirent, et convaincus qu'il y avait là quelque chose de bon, ils résolurent de tenter l'expérience. Après plus de cinquante meetings sans résultat, et plus de cinquante discours, sir Horace Plunkett eut la satisfaction de voir une crémerie coopérative fondée et dûment enregistrée. Les membres contribuaient au capital nécessaire, chacun prenant autant de parts d'une livre qu'il avait de vaches laitières ; pour ce capital un intérêt de 5 0/0 serait versé, le reste des bénéfices serait divisé entre les membres en proportion de la quantité de lait qu'ils auraient fournie.

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La crémerie commença à fonctionner en 1890. Il avait fallu près de deux ans pour l'établir, mais sa fondation était quelque chose de plus que celle d'une association locale utile, c'était le commencement d'un mouvement économique national. Les préjugés, la défiance, l'apathie allaient disparaître.

Le P. Finlay, dans l'article que nous citions, raconte comment il connut ce mouvement. » Dans les derniers jours de 1891, je fis une communication à la Société de statistique des résultats d'une étude que je venais de faire sur les coopératives rurales en Allemagne. Esquissant la naissance et les progrès des Bauernvereine, je pus montrer quelles remarquables améliorations ces associations avaient effectuées dans la condition du paysan allemand. Il avait pu acheter ses semences, ses engrais, tous les articles agricoles à meilleure qualité et au prix du gros ; assurer son bétail et ses récoltes aux termes les plus favorables ; améliorer l'élevage du bétail, des porcs, de la volaille ; envoyer son bétail et les produits de sa ferme sur les meilleurs marchés et en disposer sans frais de commission ; se libérer enfin de l'usurier par l'usage du crédit coopératif, les banques Raiffeisen ou autres. A la fin de ma communication, je m'aventurai à suggérer que ces avantages pouvaient être obtenus par le fermier irlandais, si seulement quelque homme influent et capable voulait entreprendre de lui enseigner les moyens d'arriver à ce but. Je ne savais pas à cette époque combien avait été fait par sir H. Plunkett pour rendre actuelles et réelles les possibilités que je proposais. Quand je le rencontrai peu après, je trouvai que ses plans avaient passé bien audelà de l'industrie crémière, que ses plans d'application de la coopération à d'autres départements de l'industrie

fermière étaient déjà mûrs ; et chose étrange, je trouvai que sans connaissance de ce qui avait été fait en Allemagne et en France, il avait devisé un plan de coopération agricole qui suivait presque les lignes allemandes, et que les statuts qu'il avait élaborés pour les futures sociétés agricoles semblaient de ci de là une traduction des statuts des Bauernvereine (1). »

Ces deux hommes éminents se rencontraient pour la première fois, à une époque oii l'idée coopérative commençait à devenir populaire : il y avait relativement peu de difficulté à l'appliquer à l'agriculture dans les districts oii elle avait déjà été appliquée à l'industrie crémière. Au commencement de 1894 le mouvement coopératif avait pris de telles proportions qu'il devenait impossible à sir Horace Plunkettet à ses amis de le promouvoir et de le guider dans son développement ultérieur sans autre assistance. Une telle tâche dépassait les ressources individuelles. Ils firent appel au public.

La fondation de la Société d'organisation agricole fut au mois d'avril la réponse à cet appel. La nouvelle société était coopérative comme les autres, mais elle en différait en ce qu'elle était créée pour dépenser de l'argent et non pour en gagner.

Cette année 1894, avec la fondation de la Société d'organisation agricole, marque le véritable début de la régénération de l'Irlande par la coopération.

Toutes les sociétés agricoles d'Irlande sont coopératives, c'est-à-dire basées sur le principe essentiellement démocratique que les prolits que fait la société ne sont pas répartis proportionnellement aux parts versées par les

(1) Ibid., p. 208.

membres, mais proportionnellement au chiffre pour lequel chaque membre a contribué aux affaires de la société. Et toutes ces sociétés coopératives sont affiliées à la Société d'organisation agricole. En parlant de la Société ellemême, comme de l'un des facteurs les plus puissants du relèvement économique de l'Irlande, nous avons montré très rapidement ses progrès dans toutes les branches de l'activité agricole, nous allons maintenant l'envisager plus longuement sous quelques-uns seulement de ses aspects les plus intéressants.

Les crémeries coopératives, nous l'avons vu, étaient les seules coopératives qui existaient sur une échelle un peu large en d894. Pourquoi les organisateurs du mouvement coopératif avaient-ils choisi comme premier essai cette industrie florissante surtout dans les comtés du Sud ? C'était parce que, s'ils avaient commencé dans les régions les plus progressistes de l'Irlande, tandis qu'un échec aurait été fatal pour le mouvement en général, un succès n'aurait pas entraîné la conviction de l'applicabilité du mouvement à une autre région. De plus, l'industrie crémière à ce moment était en complète révolution : les marchés, pour le beurre comme pour les autres articles, demandaient en grande et régulière quantité des produits de qualité uniforme. Les séparateurs et autres machines nouvellement inventées étaient requises pour remplir ces conditions. La production en fabrique remplaçait la production à domicile, et le seul moyen qu'avaient les fermiers de profiter des nouvelles applications scientifiques trop coûteuses pour chacun d'eux en particulier, était de s'associer, d'é-

tablir des crémeries collectives et de les pourvoir de tout le machinisme moderne. Les fermiers danois avaient d'ailleurs donné l'exemple.

La première crémerie avait été fondée dans le comté Limerick ; la fondation de la première crémerie dans l'Ulster jette sur la vie irlandaise un jour tout particulier et très instructif. Il s'agissait en effet de surmonter les formidables antipathies qui divisent les orangistes et les catholiques. La question d'union, même dans un but économique, était difficile à aborder et devait l'être avec prudence. Ce fut un Home Ruler protestant qui invita à la réunion où l'on allait discuter le projet d'établissement d'une société : sa religion, pensait-on, lui attirerait une partie de ses concitoyens, ses opinions politiques l'autre partie. A l'heure fixée pour l'ouverture de la réunion, sir Horace Plunkeltel le P. Finlay se trouvaient au milieu de plus d'un millier d'hommes décidés, qui en seraient venus aux mains à une simple allusion à la bataille de la Boyne. Derrière le bureau se tenaient deux fanfares en uniforme, l'une couleur orange, l'autre verte. On était certain de la discrétion et du tact des orateurs, mais on ne pouvait se tenir assuré de la prudence des musiciens. Une dame qui s'intéressait au succès de la réunion demanda les programmes des deux fanfares : ils étaieut composés de morceaux très innocents, mais se terminaient l'un par le « Gode save the Queen », l'autre par le « God save Ireland ». Elle crut nécessaire d'exiger ce sacrifice qu'on n'osa lui refuser : le dernier morceau de chaque programme fut biffé. Les orateurs parlèrent, les musiques jouèrent, tout se passa sans encombres et la première crémerie coopérative de l'Ulster était fondée.

A la fin de 1893, il y avait pour toute l'Irlande 30 de ces

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crémeries coopératives. Il était nécessaire de montrer, pour que les hommes pratiques voulussent bien soutenir le mouvement, que le succès déjà obtenu dans ces sociétés garantissait un succès analogue dans les autres directions projetées. Une étude minutieuse de ces 30 crémeries fut faite ; en voici les résultats (1) :

Membres 1.250

Capital versé i 3.895 livres

Capital emprunté 7.746 —

Valeur des bâtiments et du matériel . . 24.871 —

Achatde lait (7.575.058 gallons) (2). . 123.780 —

Vente de beurre (2.985.211 pounds). . 140.780 —

Les fermiers fournissant le lait à ces crémeries estimaient qu'ils avaient gagné de 30 à 35 0/0, et cela grâce à la coopération.

Les sociétés n'étaient pas nombreuses, mais disséminées par tout le pays, elles étaient représentatives. Un résultat était donc acquis : une fabrication hautement technique avait été menée à bien par des groupements de fermiers, agissant par l'intermédiaire de comités élus par eux en application de règlements faits par eux ; leur tentative avait été couronnée de succès, il n'y avait pas eu le moindre échec, et tout cela avait été accompli sans un aide extérieur quelconque.

Les chiffres de 1903 (dix ans après) montrent, plus éloquemment que quoi que ce soit, combien les fermiers irlandais ont eu raison de suivre les instructions de sir Horace Plunkett et de la Société d'organisation agricole.

{{) Ireland Industrial and Agricultural, p. 219.

(2) Le galloa =: 4 litres 543 ; la livre (poand) =454 grammes,

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