‹ La question agraire en Irlande au commencement du XXe siècleChapitre 39 sur 44 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le dernier rapport donne pour 287 crémeries, au lieu de 30, les résultats suivants (1) :

Membres 44.273

Capital versé 101.176 livres

Capital emprunté 96.813 —

Valeur des bâtiments et du matériel. 194.634 —

Achat de lait (46.220.398 gallons) . . 722.194 —

Vente de beurre (19.127.985 pounds). 964.066 —

Il apparaît donc que ces 287 sociétés disposent de 497.989 livres de capital contre 21.641 livres en 1893, ces progrès sont énormes et surtout récents, si nous songeons qu'en 1900 elles avaient 120.485 livres. La valeur des bâtiments et du matériel, après dépréciation, est estimée à 194.654 livres. Pour leurs affaires nous trouvons 46.220.398 gallons qui ont produit 19.127.985 livres de beurre ; les fermiers fournissant le lait ont réalisé par gallon un prix moyen de 3.75 pence, sans compter que le lait séparé et le buttermilk leur est rendu. Les dépenses s'élèvent à 107.553 livres, et le montant réalisé parles ventes à 964.066. Le prix reçu pour le beurre est de 11.66 pence la livre ; un gallon de lait donne en moyenne 6.68 onces de beurre (l'once = 28 gr. 349).

Un trait remarquable du développement des crémeries coopératives est la facilité qu'elles ont donnée aux ouvriers agricoles de devenir possesseurs d'une vache. Nombre d'entre eux en ont maintenant, ce qui ne se voyait pas il y a dix ou quinze ans, et M. Anderson nous rapportait le cas d'un ouvrier ayant le cottage et l'acre de terre habituels, arrivant à posséder 8 vaches, et grâce à la vente de leur lait à gagner 70 livres par an. « Ce n'est pas un

(1) Report ofthe L A. 0. S., 1903-1904, p. 112.

cas unique, ajoutait-il ; beaucoup d'ouvriers font paitre leur vache sur le bord des routes, puis en achètent d'autres et louent un petit pâturage, grâce aux profits qu'ils ont tirés de la coopérative. Les nouvelles méthodes employées dans la production du beurre permettent de réaliser annuellement par vache 30 shillings de plus que ne le permettaient les anciennes. «

Les crémeries coopératives se sont progressivement occupées de toutes les affaires des fermiers : les unes de l'amélioration du bétail, les autres de la vente de la volaille et des œufs, quelques-unes ont établi des banques rurales. Point n'est besoin de dire qu'elles ont en maint endroit rencontré une vive concurrence de la part de crémeries importantes non coopératives.

Il est intéressant de noter, d'après le rapport de la Société d'organisation agricole 1903-1904, que Tun des très grands impedimenta au progrès des crémeries coopératives est le changement constant de directeurs. L'attitude de quelques comités de crémeries vis-à-vis de leurs directeurs ressemble à celle que l'on voit parfois dans d'autres mouvements coopératifs : la capacité dans les affaires n'est pas récompensée comme elle devrait l'être. 11 est des coopératives où le directeur prend une place tellement prépondérante qu'il arrive à enlever aux autres membres la moindre initiative et finit par devenir le maître et souvent ensuite le propriétaire de la société qu'il dirigeait our d'autres : c'est là un gros écueil, mais il y a l'écueil contraire dans lequel paraissent être tombées certaines crémeries coopératives d'Irlande. Il semble absurde à des fermiers de distraire de leurs profits une somme pour payer au directeur son salaire. Et alors il advient que certains des meilleurs hommes qu'a produits le mouvement coopératif sont tentés de le quitter pour une situation

étrangère où leur activité et leur intelligence seront dûment rémunérées. Le directeur d'une crémerie coopérative est en effet rarement pourvu d'une habitation convenable, ses salaires se réduisent à rien pendant les mois d'hiver, tandis que les mois d'été il aura à fournir le travail de l'année. Le résultat est qu'avant de demander une augmentation de salaire, le directeur s'assure une autre situation ; il vient alors trouver le comité, peut-être à la période d'affaires la plus active, et dit qu'on lui offre une meilleure place. Si le comité le laisse partir, il court risque de ne trouver pour le remplacer qu'un homme moins capable, ou bien il le garde en lui offrant une légère augmentation et se prête ainsi à une solution qu'on peut objecter de différents points de vue.

Tous ceux qui se sont intéressés à la fondation de n'importe quel groupement savent trop l'importance d'un bon directeur ; les crémeries coopératives ne font pas exception à la règle. Prenons un petit point qui a été signalé dans les deux meetings auxquels nous assistions, à Clones et à Enniskillen : si le directeur n'assure pas la production d'un beurre uniforme par suite de sa trop grande tolérance envers les fermiers qui ne fournissent pas un lait impeccable, le beurre est aussitôt moins recherché, et comme la concurrence est énorme, les crémeries irlandaises perdent pour longtemps la place qu'elles avaient péniblement conquise. Dans VIrish Times du 17 mars 1905 on pouvait lire : « Nous nous sommes laissé dire qu'il y avait eu baisse Tannée dernière dans les prix reçus pour le beurre irlandais, 4 shillings par 50 kilogs, ce qui signifierait pour les fermiers irlandais une perte de plusieurs milliers sterling. » D'autre part, dans sa lettre pastorale pour le carême 1905, le Dr. Killy, évêque de Ross, écrit ces paroles significatives : « Depuis longtemps on soupçonnait que

LES' ASSOCIATIONS COOPERATIVES 411

des crémeries et des marchands de beurre altéraient le beurre avec de la margarine. Cette altération n'est pas seulement un péché de la plus profonde noirceur, c'est un crime contre l'Irlande qui crie vengeance vers le ciel... Parla malhonnêteté des fabricants de beurre, il y a quelques années le beurre irlandais était tombé si bas dans l'estime des consommateurs qu'on ne pouvait le vendre. Si les directeurs et propriétaires de crémeries se remettent à frauder, ils étrangleront le commerce vraiment national de ce très important article. Et il est clair que leur péché d'injustice ne doit pas être mesuré par le gain mal acquis, mais par le dommage incommensurable qu'ils feront au peuple irlandais. » Si les évêques, et le peuple et la presse reconnaissent que ce mal existe, il faut qu'il y ait du vrai dans leurs affirmations. Mais heureusementle Département de l'agriculture et la Société d'organisation agricole prennent les mesures nécessaires, et il est à espérer que ce ne sera qu'une crise passagère.

Nous avons visité une crémerie à Clones, comté Monaghan, et nous pensons intéressant de donner quelques chiffres que nous avons recueillis du directeur lui-même, celui-là, bon directeur. C'est une crémerie coopérative moyenne, située dans un district mi-catholique mi-protestant du sud de l'Ulster : les églises des deux confessions religieuses occupent les sommets des deux collines sur lesquelles s'étage la petite ville ; une « tour ronde », quelques vieux tombeaux, une ruine d'église ferment le sud de Clones ; à la frontière nord, un bâtiment moderne avec machine à vapeur : la crémerie coopérative de Clones. Fondée en 1897, elle comprend 380 membres, son capital versé monte à 1.089 livres, et elle a emprunté 617 livres. Elle a reçu, en 1904, 497.618 gallons de lait et a produit 205.862 livres de beurre, ce qui fait 2.41 gallons de lait

pour une livre de beurre, ou 6.62 onces de beurre par gallon de lait. Elle a acheté le gallon de lait pour 3.55 pence et vendu la livre de beurre à iO.25 pence. Ses dépenses se montent à 12.46 0/0 de son chiffre d'affaires: i .230 livres environ pour 10.106 livres. Voici d'ailleurs en détail son budget de 1904, qui se solde par un bénéfice net de plus de 100 livres.

Receltes :

Vente de beurre. . . .

Vente de bidons à lait.

Vente de pommes de terre.

Amendes

Marchandises en magasin.

Dépenses :

Dettes au 1®"" janvier 1904. .

Achat de lait

Achat de crème

Achat de bidons à lait. . .

Achat de pommes de terre. .

DÉPENSES d'exploitation 1. st.

Paquetage 169

Sel 26

Huile 20

Voiturage 289

Salaires 511

Papiers, imprimés . 4

Poste et télégrammes 6

Rentes et impôts. . 25

Analyses chimiques . 6

Intérêts aux banques. 43

Charbon 109

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