‹ La question agraire en Irlande au commencement du XXe siècleChapitre 43 sur 44 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

CHAriTRE II

et offriront aux coopératives de crédit, nous ne concluons pas à l'opportunité d'une création de ce ^enre.

Les avantages que les sociétés coopératives de crédit ont procurés à la population agricole sont incalculables, il est impossible de les énumérer tous ; donnons quelques faits entre mille que nous avons recueillis, grâce à la Société d'organisation agricole.

Dans les 201 sociétés qui existent en 1903, aucun des 7.917 membres n'a failli à ses engagements aussi bien dans les anciennes coopératives que dans les plus récemment fondées : quelques-unes seulement indiquent des déficits de quelques shillings, qui ont toujours pour cause des dépenses imprévues, jamais le défaut de remboursement des emprunteurs. Nous retrouvons ici, dans ses affaires privées, cette ponctualité à payer son annuité d'achat, dont M. Wyndham louait le fermier irlandais à la Chambre des Communes le 2o mars 1902.

Une correspondance active entre les coopératives de crédit et la Société d'organisation agricole montre l'objet des prêts et le profit réalisé par l'emprunteur. Ces lettres, parfois accompagnées de rapports sur le caractère économique général du district et la nature des affaires des fermiers, sont du plus grand intérêt pour ceux qui veulent étudier la marche en avant des districts les plus arriérés d'Irlande. Le montant de ces humbles transactions, les circonstances dans lesquelles une vente ou un achat sont effectués, les questions de travail, d'emploi de chaque jour révèlent une existence qu'on connaît peu et dont on parle moins encore, quoiqu'elle soit la vie moyenne du petit fermier. Certaines autres phases de cette vie sont placées en Irlande même et, àforliori'k l'étranger, au premier plan et reçoivent peut-être plus que l'attention qui leur est due.

Par exemple, le public est amené à croire, — et peut-être cette étude même l'y portera-t-elle, — que la question de la rente est la seule importante. Or, c'est d'abord l'étendue de la tenure qu'il faut considérer, nous en avons parlé, c'est ensuite le côté des affaires de chaque jour qui constitue le plus gros souci du petit fermier : comment agir, en attendant le lent progrès de la législation ou des effets de la législation, pour tirer le maximum de rendement de ce qu'il a? La véritable source de sa richesse sera toujours en lui. La condition d'un fermier dont Tesprit a été ouvert aux principes et à l'intelligence des affaires et qui a appris à les appliquer, offre un frappant contraste avec celle du fermier voisin qui se cantonne exclusivement dans la routine conventionnelle, quoique sa terre puisse être de même étendue et de même qualité.

Lorsque la coopérative de crédit entre très intimement dans ces affaires de tous les jours, subvenant aux nécessités et créant la richesse, mieux et plus qu'aucune autre méthode, elle inculque les principes d'affaires les plus sains et force à les appliquer le fermier qui en fait partie. Elle lui enseigne le véritable emploi du crédit : emprunter pour faire de l'argent et point simplement pour éviter un désastre, rechercher les meilleurs placements, calculer le tant pour cent avec soin et par suite les avantages des transactions au comptant. Le petit fermier trop souvent tire de sa tenure un profit infime, parce que son capital est insuffisant : il tombe pour ainsi dire en léthargie intellectuelle, perd tout esprit inventif. L'esprit des coopératives de crédit, le « raffeisianisme », comme ils disent là-bas, s'applique admirablement comme un stimulant intellectuel au cultivateur irlandais déprimé. Les rapports de la Société d'organisation agricole le prouvent abondamment, prenons quelques exemples.

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Un membre de la banque coopérative de Burren, comté Mayo, a emprunté 3 livres pour 6 mois et acheté de jeunes porcs qu'il nourrit de pommes de terre et de farine : les pommes de terre ne lui coûtent rien, pour la farine, i l en a compté 4 sacs de ^0 kilogs à 5 shillings 6 d. ; il a revendu ses porcs et a fait un bénéfice net de 6 livres. Cet homme a une ferme de 8 acres de terre labourée et un bout de pâturage sur une montagne, mais il est obligé d'aller en Angleterre chaque année pour faire la moisson et rapporter quelque vingt livres ; il serait plus aisé s'il pouvait demeurer au pays et exploiter sa ferme, mais il n'a pas assez de capital. Le manque de capital est une plainte constante : presque tous les membres des banques coopératives pourraient facilement élever un nombre double d'animaux.

Un autre membre emprunta 2 livres 1/2 et en ajoutant 10 shillings acheta un veau et deux porcs. Il garda le veau 4 mois, les porcs 6 mois et fit un profit de 9 livres. Cet homme a une ferme de 9 acres et aussi un pâturage sur la montagne : si la banque avait assez de capital (elle ne dispose que de 120 livres) pour lui prêter quatre ou cinq fois plus, il pourrait faire fructifier ce prêt et, dit-il, le doubler.

Un autre membre emprunta 3 livres et acheta déjeunes porcs ; il était au bout des six mois deux fois aussi riche. « Depuis j'ai toujours été heureux, écrit-il, auparavant je ne l'avais jamais été. »

A Minna, comté Galway, un membre emprunta 4 livres pour 40 mois, il acheta 4 jeunes porcs et les vendit 16 livres.

Le secrétaire de la banque coopérative de l'ile de Glare, — nous avons parlé de cette île au chapitre des districts

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surpeuplés, — envoie des renseignements sur huit prêts montant ensemble à 19 livres 10 shillings: ils ont rapporté un bénéfice net de 58 livres 12 shillings.

Une analyse minutieuse des transactions bien certifiées de quatre banques coopératives de l'Ouest donne les résultats suivants: 340 livres en 94 prêts; le profit brut pour les emprunteurs a été de 704 livres, le profit net de 364 livres ou 107 0/0. Ces transactions n'ont été choisies ni parmi les meilleures ni parmi les plus mauvaises, les unes ont entraîné des pertes pour leurs emprunteurs. Mais on peut dire que chaque livre a rapporté à son emprunteur une autre livre, ce qui justifie amplement le nom que Ton donne communément à l'argent prêté par les banques coopératives, lucky money, argent porte-bonheur.

Il peut être intéressant de citer quelques lettres écrites par des coopérateurs sur le résultat de leurs banques parmi la misérable population du Connaught : ces pauvres districts peuvent servir d'exemple à de plus riches contrées.

Le secrétaire de la banque coopérative de Burren écrit : « Pendant une période, 26 membres seulement, entrèrent dans la société, d'autres observaient et bientôt, quand ils virent les merveilleux résultats obtenus par les emprunteurs et en si peu de temps, ils comprirent quels profits ils pourraient faire et prirent le pas derrière leurs voisins plus perspicaces. J'ai connu des gens qui, avant de devenir de nos membres, étaient tout à fait indifférents aussi bien à eux-mêmes qu'à leurs foyers, et qui buvaient chaque fois qu'ils le pouvaient; mais depuis qu'ils sont entrés dans la société, ils sont devenus les plus sobres et les plus économes et tourneront une pièce de six pence vingt

fois dans leurs mains avant de lui dire adieu. Nous avons mis ainsi la hache à la racine des deux gros arbres de l'ivresse et delà prodigalité. »

Le curé de Glaremorris, comté Mayo, écrit : « Je suis heureux de dire, qu'à mon avis, le but que se proposaient les hommes philanthropiques qui ont établi les banques agricoles coopératives, a été pleinement atteint par la petite banque de Murneen. Le capital à sa disposition est sans doute infime, cependant les profits des emprunteurs montent à 2 ou 3 fois la somme empruntée. Des vaches et des porcs qu'il aurait dû vendre à perte, l'emprunteur a pu les garder jusqu'au bon moment. Plus grands que les avantages matériels sont les avantages moraux de la banque relativement à l'éducation que la population reçoit du véritable emploi du crédit et de ses effets. Jusqu'ici un paysan qui empruntait, perdait sa situation dans le pays : on le regardait comme un propre à rien, il tombait presque au nombre de ceux qui sont à la charge de la société. Maintenant les gens apprennent que lorsque c'est nécessaire, il est honorable d'emprunter dans l'honnête but d'améliorer sa position. Le succès qui a couronné cette petite expérience dans un district éloigné pousse à désirer que des banques coopératives se répandent par tout le pays pour le plus grand bien de la population agricole . »

C'est ainsi que l'ont entendu différents groupements qui ne poursuivent pas le même objet. Grâce à M. Douglas Hyde, le président de la Ligue gaélique, les tracts sur les avantages des coopératives de crédit ont été traduits dans la vieille langue de l'Irlande et répandus à profusion dans des régions où l'anglais est encore peu parlé. Des conseils le comté, comme celui du Derry en 1902 ou du Kerry en

1903, ont volé des subventions pour aider aux dépenses d'organisation de banques agricoles dans leurs comtés. Le Département de l'agriculture, depuis 1901,avance à chaque banque qui le lui demande, 50 à 100 livres moyennant 3 0/0 d'intérêt, afin de servir de noyau central autour duquel se formeront les dépôts locaux : cette assistance a permis à plusieurs sociétés de se fonder dans des districts où on ne pouvait obtenir de capitaux locaux (I). Mais c'est surtout le Bureau des districts surpeuplés qui aide les coopératives de crédit; il a inscrit annuellement à leur profit 3.000 livres d'abord, puis 4.o00 depuis 1902. Il prête à chaque société de 50 à 200 livres, les capitalistes locaux ont bientôt confiance, et après que quelques mois se sont écoulés, les capitaux affluent. Un organisateur spécial a été chargé de l'organisation des coopératives de crédit dans les districts surpeuplés : ses dépenses sont partagées entre le Bureau des districts surpeuplés et la Société d'organisation agricole.

Dans l'année 1900-1901 (jusqu'au 31 mars), 33 banques des districts surpeuplés avaient reçu du Bureau 2. 630 livres, tandis que leurs capitaux d'autre provenance montaient à 1.835 livres. En 1901-1902, c'étaient 3.200 et 2.276 livres pour 56 banques. En 1902-1903, c'étaient 3.730 et 2.976 livres pour 63 banques. Dans l'année qui finit au 31 mars 1904, le Bureau a prêté à 55 banques des 77 qui existent dans les districts surpeuplés, 4. 850 livres, Boit une moyenne de 88 livres par banque (2).

(1) Voici les chiffres que donne le dernier rapport du Département de l'agriculture : Prêts au 31 mars 1903, 81 montant à 5.380 livres ; prêts faits durant l'année 1903-1904, 36 montant à 2.725 livres ; prêts au 31 mars 1904, 117 montant à 8.105 livres.— Fourth annual General Report of the Department. Pari. Pap., 1905 [Cd. 2509], p. 138.

(2) Thirteenth Report of the Congested Districts Board. Pari. Pap.,

1904, Cd. 2275], p. 44.

Nous ne trouvons pas de meilleure conclusion à cette rapide étude du mouvement coopératif en Irlande que cette lettre que voulait bien nous adresser M. Anderson, le secrétaire de la Société d'organisation agricole.

« Vous m'avez demandé de vous donner mon opinion sur le rôle que la coopération doit nécessairement jouer dans l'avenir de ce pays, lorsque le transfert de la propriété de la terre au tenancier sera achevé ; je vais essayer de le faire brièvement.

(( Gomme je vous le disais, je ne suis pas un homme politique ni ne puis revendiquer le titre d'économiste, mais plus de vingt-cinq années d'expérience de l'Irlande dans différentes situations — les quinze dernières années dans le développement coopératif — m'ont donné de mon pays et de mes compatriotes une connaissance qui peut avoir quelque valeur.

« Je dirai d'abord que l'ancien système agraire était économiquement parlant paralysant, bien fait pour rendre ennemis les landlords et les tenanciers et pour maintenir le pays dans un état de continuelle agitation. Les réductions de rente qui suivirent la loi de 1881 étaient plus que justifiées par la dépréciation antérieure des produits agricoles. Mais si les rentes réduites étaient fixées d'après la valeur des produits, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi l'on trouva nécessaire de faire une nouvelle évaluation des tenures, lorsque vint la période de revision. Si les prix des produits agricoles étaient les criteria sur lesquels était basée la rente, une simple échelle mobile suivant la hausse ou la baisse des prix aurait élé tout le nécessaire pour fournir une base équitable à une revision des rentes. La réévaluation périodique des fermes a eu un déplorable effet que les auteurs de la loi n'avaient sûrement pas prévu.

Elle encourageait le fermier indolent, ou même le fermier moyennement actif,à épuiser et détériorer sa tenure pendant les trois ou quatre années qui précédaient la revision, pour la simple raison qu'ainsi faisant il avait plus de chance de s'assurer une réduction de rente que s'il avait bien traité sa tenure.

(( J'ai admis que la réduction de rente était justifiée, mais ma connaissance du pays me force de dire qu'une simple réduction de rente ne contribue pas à enrichir le fermier irlandais. 11 faut tenir compte de la place qu'a la rente dans le budget d'un fermier à côté de ses autres dépenses ; la rente a été une lourde charge, mais elle n'a pas été la plus lourde que le fermier ait eu à supporter. Il n'en savait pas plus sur le côté scientifique que sur le côté pratique de son industrie ; il achetait tout ce dont il avait besoin au prix de détail et vendait ses produits au prix de gros ; son capital était insuffisant et point de crédit agricole qui lui permit de se procurer les fonds nécessaires pour mieux exploiter sa ferme ; point d'assurance non plus contre la mortalité du bétail ; il vivait et travaillait isolé de ses voisins, proie facile pour tous les intermédiaires qui existent entre le producteur et le consommateur. La réduction de sa rente profitait au fermier irlandais, mais môme la réduction permanente que lui donnera l'achat sous la loi de 1903 le laissera, s'il n'est coopérateur, un lutteur sans espoir dans la grande bataille de la concurrence avec les pays qui ont organisé la production et la distribution agricole.

«Ce que nous cherchons à établir en Irlande est une organisation complète de l'industrie agricole, de manière que le petit propriétaire soit muni de capitaux suffisants pour ensemencer et labourer sa terre dans les meilleures

conditions et puisse, par l'association, se procurer ce que l'on pourrait appeler les matières premières de son industrie au prix de gros. Il sera de plus nécessaire d'apprendre aux cultivateurs à améliorer leurs méthodes de production et à coopérer les uns avec les autres à la vente de leurs produits. Ce dernier problème est le plus difficile, mais nous devons l'envisager et le résoudre. L'Irlande a de grands avantages naturels : son climat, la qualité de son sol, sa proximité du meilleur marché du monde. Dans dix ans d'ici, j'en suis convaincu, la simple coopération agricole aura créé un nouvel état de choses qui placera l'Irlande au premier rang des pays agricoles. Sans cette organisation, la situation du paysan propriétaire, môme payant, comme il la paiera, une annuité terminable et considérablement réduite, deviendra de plus en plus désespérée en comparaison de celle des habitants de pays instruits et organisés. Le petit propriétaire ne peut songer à travailler aussi économiquement seul que s'il s'associe à ses voisins. Il ne peut atteindre le marché avec son peu de produits, ou, s'il l'atteint, il est entièrement à la merci de l'intermédiaire par lequel il vend.

« La Société d'organisation agricole, depuis onze ans qu'elle existe, a fondé plus de 800 associations de fermiers, toutes coopératives. Elles sont chaque jour plus nombreuses et comptent près de 100.000 membres, la plupart,chefs de famille. Le grand problème pour ces sociétés à l'heure actuelle est de se procurer les capitaux suffisants. L'industrie fermière a dépéri par manque de capital, et une nouvelle forme de crédit — tel qu'il y en a dans maints pays du continent — est nécessaire. Nos banques, qui ont des succursales dans chaque ville et dans beaucoup de villages, commencent à se rendre compte que la coopération

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existe et qu'elles ont à modifier leurs règlements pour s'adapter aux nouvelles conditions. Il y a tout lieu de croire qu'avant peu de temps, nos banques trouveront moyen de faire aux sociétés coopératives les avances qui leur sont nécessaires pour mènera bien leurs affaires variées.

«Voici ma conclusion : je suis fermement convaincu que, si l'organisation coopérative dont j'ai parlé dans cette lettre ne se répand pas universellement parmi nos nouveaux paysans propriétaires, il est fort à craindre qu'ils ne se préparent un échec économique. »

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