‹ La question agraire en Italie, le latifundium romainChapitre 27 sur 41 · Frascati, Toirealûna, Montelibretti · texte numérisé non relu

Frascati, Toirealûna, Montelibretti

représenter, ils sont amenés soit par ignorance, soit par d'autres motifs moins excusables, à adr dans l'intérêt de la commune qui, en bien des cas, se confond avec celui de ses administrateurs et aussi parfois avec l'intérêt des propriétaires des terrains soumis aux servitudes, entravant, faussant et dénaturant l'application et le but de la loi elle-même ». On s'explique ainsi que les habitants réclament souvent contre les sentences d'affranchissement et se prétendent lésés : « En plusieurs communes, les désordres de caractère agraire sont précisément causés par la résistance qu'opposent les syndics aux légitimes requêtes des usagers qui réclament la cession des terres qui leur ont été assignées par la commission d'ar- ' bitrage et qui demandent à être convoqués pour constituer l'association colleclive'. «L'admission par les règlements de représentants des com- i munes dans les conseils d'administration des j universités agraires est aussi une cause de troubles dans le fonctionnement de ces associations. Les plus grandes ditTérences existent dans les résultats que donnent les universités agraires. Les unes se contentent de répartir leurs terres entre leurs membres, qui continuent la culture et l'exploitation d'après l'ancienne routine. D'autres, au contraire, instituent des caisses de subvention pour acheter du bétail, des semences, des engrais ; elles introduisent la culture intensive et organisent des encouragements pour les cultivateurs, elles sont malheureusement encore l'exception.

i. Cf. Relazionc sull'audutnenlo dei dominii colletthi, p. 30.

Ce qui est souvent un obstacle à la prospérité des universités agraires, c'est TinsutÉsance de leur patrimoine et le manque de capitaux et de chefs capables de diriger lassocialion avec fermeté et intelligence. Il est des cas où le domaine collectif est ridiculement exigu. On me cite le cas d'une université qui avait o3 hectares à répartir entre 800 ou 900 familles. Le professeur d'agriculture a fait accepter par le ministère l'exclusion de tous les usagers qui ne sont pas cultivateurs manuels et il a fait approuver un règlement cultural sévère qui permet l'exclusion de tous ceux qui ne cultivent pas bien. Il a pris ces mesures pour réduire le nombre des usagers et opérer une sélection, mais il fait remarquer que ces mesures ne sont pas légales.

Ces patrimoines, déjà pauvres et restreints, sont souvent chargés de dettes provenant des procès, des sentences d'affranchissement ou de redevances à payer pour les terrains attribués à l'association. Ces dettes sont parfois si élevées que les intéressés refusent de se constituer légalement en université. Le passif qui grève beaucoup de domaines collectifs est un obstacle à l'organisation du crédit qui leur serait si nécessaire pour réaliser les améliorations indispensables et intensifier la culture ; aussi propose-t-on de leur faire accorder par l'Etat de grandes facilités de crédit et un intérêt de faveur.

Quant aux chefs, ils sont non moins nécessaires ; on comprend qu'ils soient rares dans un pays qui souffre précisément du manque de patrons. Placés à la tète d'une association poursuivant un but

économique et moral, il leur faudrait toutes le? qualités du patron et quelques autres encore. On peut craindre que les questions personnelles et politiques n'interviennent dans l'élection des administrateurs ; mais on peut espérer que ceux-ci recevront leur leçon des faits eux-mêmes et qu'avec le temps ils acquerront l'expérience et l'autorité qui leur fait défaut au début. Les présidents d'universités agraires que j'ai vus m'ont paru être des hommes intelligents, prudents, sensés et avisés, se rendant compte des difficultés à résoudre et se faisant sur les domaines collectifs le minimum d'illusions. C'est une élite assurément, mais qui peut devenir plus nombreuse avec le temps.

Tels sont les principaux reproches qu'on adresse aux domaines collectifs ; tels sont les principaux défauts qu'on leur reconnaît. Il semble que le plus o-rave soit de n'être pas complètement en rapport avec l'état social et la mentalité de la population. « Ni partage, ni emphytéose, ni location à long terme et pas même répartition périodique, toutes formes que l'expérience a condamnées comme sanctionnant la frustration des générations fu-j tures, et qui, avec la sotte illusion de généraliser la petite propriété individuelle, inocule dans les générations présentes le germe d'un nouveau chancre social : le chancre des propriétaires pauvres condamnés dès leur naissance aux persécutions du fisc et à la charité spoliatrice des riches si l'année est mauvaise ou stérile ; formes, a cause de cela, capables seulement de reconcentrerj

dans les mains d'un petit nombre les propriétés rurales et de reconstituer un nouveau latifundium plus funeste que le latifundium actuel parce qu'il serait couvert du manteau de la légitimité. Ni partages donc, ni emphytéoses, ni locations, ni répartitions ; mais communautés constituées par communes ou groupes de communes d'après le nombre des associés et d'après l'étendue des terres, et disciplinées avec la forme de la coopération ; communautés autonomes' » Tel est

l'idéal des promoteurs des domaines collectifs. Qu'est-ce que répondent les faits ?

Ils répondent qu'en plusieurs cas les intéressés ont préféré le partage définitif à la communauté ; que, d'autres fois, ils ont réclamé la concession emphytéotique des terres ; que toujours ils procèdent à une répartition annuelle et que parfois ils songent, en vue de l'amélioration des terres et du progrès de l'agriculture intensive, à affermer les terrains pour un long terme ; que presque toujours ils ont accepté l'intervention de la commune dans leur conseil d'administration ; qu»' rares sont les universités qui se sont inspirées de l'idée coopérative pour patronner, soutenir et encourager leurs membres dans la voie du progrès agricole. On a l'impression que le paysan aspire inconsciemment à la petite propriété ; s'il vante la propriété collective, c'est que c'est la seule dont il ait joui jusqu'à présent et qu'elle est en opposition avec le latifundium dont il a horreur, nous .savons pourquoi. A ses yeux, le domaine collectif

1. Cf. Avv. Ettore Giolfi, / dcmani popolari. Rome, 190(), p. 54.

est le meilleur remède contre les abus du régime latifundiste ; mais il ne faudrait pas s'étonner que ce fût une étape vers la petite propriété. Cet état d'esprit et ces tendances du paysan de la province de Rome nous renseignent sur sa formation sociale et sont expliqués par elle. C'est un communautaire, mais un communautaire fortement ébranlé pour ne pas dire désorganisé. Cet ébranlement ne serait-il pas dû au régime même de la propriété dont la concentration entre quelques mains, en réduisant le paysan à la condition de prolétaire, a enlevé à la communauté patriarcale toute raison d'être'? La constitution des domaines collectifs peut-elle renforcer et restaurer la formation communautaire originaire de la race? .le ne le pense pas, car ces domaines collectifs ne s'adaptent pas à un cadre familial, mais à un cadre de voisinage : le village ; or, entre ces voisins, il y a déjà bien des intérêts divergents pour ne pas dire opposés. Il est bien peu probable que l'action législative arrive à comprimer la poussée individualiste qui, de nos jours, sous l'influence de causes diverses, se manifeste irrésistiblement partout où les communautés sont en voie de désorganisation.

A l'heure présente, le principal avantage des domaines collectifs est d'assurer l'indépendance du paysan en le libérant de la servitude du latifun-

1. Nous avons observé qu'en Toscane la communauté se maintient mieux chez les métayers qui cultivent un domaine indivisible que chez les paysans propriétaires qui pratiquent le partage égal. Cf. Les populations rurales de la Toscane (^Science sociale, uo» fasc, 1909).

<lium et de favoriser son éducation sociale en remettanl le sol entre ses mains et en l'obligeant à s'organiser pour gérer ses propres affaires. Ses aptitudes et sa capacité ne peuvent que s'accroître et, après une inévitable période d'inertie et de tâtonnements pendant laquelle, faute de patrons, il attend l'impulsion et subit la tutelle du pouvoir central, sauf à lui résister parfois, il apprendra sans doute à administrer librement ses associations et à les rendre autonomes. C'est lui alors qui décidera souverainement entre la propriété collective et la petite propriété privée.

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