‹ La question agraireChapitre 12 sur 189 · III. — l’agriculture sous la féodalité · texte numérisé non relu

III. — l’agriculture sous la féodalité

pâturage, n’avait pas besoin d’approvisionnements venus du dehors. Il produisait lui-mème les bestiaux et les engrais qui étaient nécessaires pour cultiver la terre et prévenir l’épuisement du soi. Et d’autre part la communauté de pâturages et de sole labourable créait entre les compagnons de village une solide cohésion qui les protégeait efficacement contre une exploitation excessive de la part des puissances extérieures.

Mais, quelque solide que fût la structure de ce système d’exploitation, le développement de l’industrie urbaine, et corrélativement du commerce, le frappa mortellement, aussi bien que la petite industrie paysanne.

b) Diminution de la culture à trois assolements pari action de la grande exploitation des seigneurs fonciers

Nous avons vu comment l’industrie urbaine augmenta le besoin d’argent du paysan, et en même temps celui des puissances qui tiraient leur force vitale, entièrement ou en partie, du paysan — la noblesse féodale et l’Etat moderne naissant. — Nous avons vu aussi comment cela força le paysan à produire pour la vente des denrées pour lesquelles dans les villes grandissantes le marché s'ouvrait. Mais par là déjà fut rompu l’équilibre du territoire (Mark), dont toute l’économie reposait sur ce fait, qu’il se suffisait entièrement à lui-même, ne recevait rien ou presque rien du dehors, mais aussi ne livrait rien, ou du moins rien d’important, au dehors.

À l'origine il était interdit dans presque tous les territoires, de la manière la plus sévère, de faire sortir du territoire ou de vendre en dehors de lui, sans la permission des compagnons de territoire, des produits de quelque nature qu’ils fussent, par exemple du bois, du foin, de la paille, des engrais, etc. Même les fruits delà

22 l’agriculture dans la société capitaliste

terre récoltés dans le territoire devaient autant que possible être ouvrés et consommés dans le territoire même. Il en était de même des bêtes élevées dans le territoire du village. Les porcs qui y étaient engraissés ne pouvaient pas être vendus au dehors. Il était dit de même que les fruits de la terre et les vins provenant du territoire du village devaient être moulus, cuits, mangés, ou pressurés et bus, dans le territoire mémo, et ces usages en se développant formèrent dans beaucoup de villages des droits banaux. Le besoin de ne rien exporter, de faire tout consommer dans le ‘village même, prit souvent parsuite de l’exploitation féodale des formes curieuses.

G. L. von Maurer nous parle, dans son « Histoire de la constitution du village (1) », d'un gentilhomme d’Alsace qui, en 1540, imposa à ses paysans, comme corvée, de boire la fin de ses vins banaux surs, afin d’avoir ses tonneaux vides pour le vin bien venu de l’année. « Ils devaient, comme le rapporte Maurer d’après une ancienne chronique, aller trois fois par semaine boire du vin, et ne donnaient rien d’autre en paiement, au gentilhomme, que du fromage et du pain. Mais lorsque les paysans étaient ivres, et se battaient, le hobereau les punissait pour ce délit et recevait ainsi plus d'argent pour le vin que s'il l'avait vendu. » Nos hobereaux producteurs d’alcool devraient élever un monument à ce héros christiano -germain, qui déjà en ces temps éloignés savait si énergiquement s’employer pour l’alcoolisme, leprofit et l’éducation chrétienne.

Les entraves que constituaient les droits banaux devinrent insupportables ou provoquèrent de vaines chicanes, aussitôt que la production pour le marché se fut imposée aux paysans comme une nécessité. Mais le perpétuel envoi à la ville de denrées alimentaires, qui n’étaient plus rendues au sol, devait petit à petit l’appauvrir et l’épuiser.

(1) Geschichte der Dorfverfassung , I, p. 316.

ni. — l’agriculture sous la féodalité 23

Cependant l’équilibre économique du territoire était encore troublé d’une tout autre manière. Dans la mesure où les produits du sol devenaient des marchandises, recevaient une valeur marchande, le sol devenait aussi luimême une marchandise possédant une valeur. Lorsque la production des marchandises agricoles prit une plus grande extension, au commencement des temps modernes, la terre cessa d’être en quantité surabondante, comme au temps où les Germains s’étaieut établis dans le pays, et avaient remplacé l’exploitation nomade des pâturages, complétée par une chasse étendue et par une agriculture médiocre, tout à fait primitive, par le système' de culture à trois assolements, dont nous traitons

À chaque mode de production correspond un maximum de population que peut nourrir une certaine étendue de terres. Ce maximum était-il atteint par les Germains au temps de la migration des peuples, la surpopulation les poussa-t-elle à faire irruption dans l’Empire romain plus encore que l’impossibilité où celui-ci était de se défendre ? On peut discuter sur ce point. Mais ce qui est certain, c’est que le passage à un mode d’exploitation agricole plus élevé, qu’ils devaient à leur contact avec la civilisation romaine, accrut considérablement les ressources d’alimentation des peuples germains au temps qui suivit la migration des peuples. La faible population ne suffisait qu’à peine aux besoins du nouveau mode de production, celui-ci même était très favorable à l’appel d’une nombreuse postérité. Aussi dès que la tourmente de la migration des peuples se fut calmée, et que la paix et la sécurité se furent a quelque degré établies en Europe, la population commença à s’accroître rapidement. Le surcroît de population trouva facilement dans les régions incultes le sol nécessaire. Si la population du village grandissait, ou bien la sole labourable du village était agrandie par de nouveaux essartages faits dans le terri-

24 l’agriculture dans la société capitaliste

toire non partagé, ou bien une partie de ce dernier était mise à part, et de cette partie on formait le territoire d’une nouvelle société, d’un nouveau village frère qui s’élevait à côté du village primitif. D’autre part les princes faisaient don à des couvents ou à de nobles personnages de leur suite, de grandes étendues de pays, qui étaient à peine cultivées ou ne l’étaient pas du tout, sur lesquelles les propriétaires, moyennant un faible cens, laissaient s’établir des sociétés de colons immigrants. Les slaves étaient repoussés d’une manière continue, et des domaines toujours nouveaux étaient ouverts à la colonisation germanique.

Au commencement du xve siècle, les guerres des Hussites en Bohême et le renversement de la puissance de l’ordre allemand en Pologne mirent un ternie au progrès de la colonisation allemande vers l’est. Mais à la même époque la population de l’Europe moyenne avait, sinon atteint encore le maximum dont la rendait capable le mode de production de ce temps, du moins pris une extension suffisante, de sorte qu’il n’y avait plus manque d’hommes, manque de bras, et que la terre cessa d’être en une telle surabondance que l’on ne fit plus d’elle aucun cas. Ainsi parut la possibilité, mais aussi le désir de monopoliser le plus important de tous les moyens de production. C’est pourquoi les luttes les plus acharnées et les plus violentes s’engagèrent entre les paysans et la noblesse féodale, luttes qui ont duré jusqu’à notre temps, qui à proprement parler n’ont jamais entièrement cessé, mais dont les batailles décisives se sont livrées en Allemagne dès le xvie siècle. Leurs résultats furent presque partout favorables à la noblesse féodale, qui se soumettait à la puissance grandissante de l’Etat et obtenait ainsi son aide contre les paysans. N

La noblesse victorieuse commença à produire ellemême des marchandises d’une façon qui représente un mélange singulier de capitalisme et de féodalisme. Elle

iii. — l’agriculture sous la féodalité 25

commença à produire dans de grandes exploitations de la plus-value, mais en employant ordinairement non pas du travail salarié, mais du travail forcé de nature féodale. Son économie forestière ainsi que son exploitation des pâturages et de la terre réduisait le territoire des paysans et ruinait l’équilibre du système de culture à trois assolements.

Ce qui convenait le mieux à l’exploitation féodale et capitaliste, à la production en grand de marchandises à la campagne, c’était la silviculture. Dès que le développement des villes eut fait du bois une marchandise recherchée — et il n’était alors pas encore remplacé par la houille et le fer, et était par suite, pour le chauffage comme pour la construction, beaucoup plus employé qu’aujourd’hui — les seigneurs cherchèrent à s’emparer des forêts, soit en les prenant à la société de territoire, lorsqu’elle les possédait, soit, lorsqu’elles étaient déjà leur propriété, en limitant le plus possible les droits d’usage des compagnons de territoire relativement à leur approvisionnement de bois et de paille ou à leur utilisation des pâturages.

Déjà parmi les douze articles des paysans r.évoltés de 1525 il en est un (le cinquième), qui s’énonce ainsi : « En cinquième lieu nous nous plaignons aussi au sujet du coupage, car nos seigneurs se sont approprié à eux seuls tous les bois, et si l’homme pauvre a besoin de quelque chose, il faut qu’il l’achète pour un prix double. Notre avis est que tous les bois que des ecclésiastiques ou des laïques possèdent sans les avoir achetés, doivent redevenir la propriété de la commune entière, et qu’il doit être à peu près libre à quiconque de la commune d’y prendre sans payer pour l’emporter chez lui ce dont il a besoin; même pour construire, si cela est nécessaire, il doitpouvoir prendre du bois sans le payer; il doit seulement en instruire une commission élue à cette fin parla commune: par là sera empêchée l'exploitation. »

26 l’agriculture dans la société capitaliste

L’exclusion des paysans de l'utilisation de la forêt fut favorisée parle développement delà vénerie.

Les armes de chasse étaient primitivement aussi les armes de guerre ; la chasse même était l'école préparatoire à la guerre; la chasse et la guerre étaient liées de la manière la plus étroite. Aussi longtemps que la chasse fut nécessaire pour couvrir les besoins de l’homme commun, celui-ci fut aussi un guerrier. Mais le remplacement de la chasse, comme moyen d’acquérir des subsistances, par l’agriculture, favorisa la division du travail entre une « classe nourricière » et une « classe militaire », division qui eut assurément d’autres causes encore. Et inversement, à mesure que la guerre tendit davantage à appartenir exclusivement à la noblesse, lâchasse tendit à devenir exclusivement un sport noble.

Lorsque la noblesse devint superflue, lorsque l’Etat moderne lui eut pris les fonctions qu’elle avait exercées au moyen âge, guerre, juridiction, police, la noblesse devint la noblesse de cour, qui se pressait à la cour du monarque pour s’amuser et pour piller. l’Etat, et qui, lorsqu’il lui arrivait de visiter ses terres, n’y connaissait pas* d’autre plaisir que la chasse.

La prospérité de la chasse et celle de la culture du sol s’excluent pourtant l’une l’autre. Un fort état de gibier ne peut se maintenir que dans de vastes forêts, et il forme une source permanente de pertes et de dommagespour le paysan.

Plus la noblesse devint superflue et insolente, et plus, dans le conflit des intérêts de la culture du sol et de la chasse, la chasse triompha, et triompha pour la noblesse. Aux progrès delaculture du sol, qui menaçaient de limiter l’état du gibier, un terme fut imposé, l’essartage fut interdit dans les bois, la chasse des paysans fut pùnie de la manière la plus sévère ; il y a plus, ceux-ci furent même empêchés de tuer le gibier qui dévastait leurs champs.

Page 1