X. — LA CONCURRENCE DES PRODUITS D'OUTRE-MER, ETC
sur le paysan européen, ne tardent pas à disparaître.
Une autre circonstance encore favorise le développement de l’agriculture : le sol n’est pas encore épuisé, il est encore complètement vierge ; il ne réclame ni fumaison, ni assolement, et pendant de longues années il donne abondamment le même produit. Le paysan n’a par suite besoin ni d’aclieter de l'engrais, ni d’en fabriquer lui-même ; il peut se consacrer tout entier à la culture d’un produit unique, le blé par exemple, et il le fait d’autant plus volontiers que le commerce est plus développé, qu’il ne produit que pour le commerce, et qu’il n’a pas besoin de produire pour son propre usage. Cette forme spécialisée de la production lui permet une économie extraordinaire de bras et d’instruments de travail, et en même temps l’emploi de tous ses moyens en vue d’un but unique. Le producteur de blé n’a pas besoin d’étables pour le bétail, sauf pour les bêtes de trait; il n’a pas besoin de granges pour les provisions de fourrage, ni de domestiques s’occupant du bétail ; il n’a pas besoin de cultiver la pomme de terre, la rave et le chou, et il fait ainsi économie de bras et d’instruments. Cette forme de la production, comme aussi l’absence de rente foncière, a pour résultat que l'agriculteur, aux colonies, avec le même travail, le même capital et la même étendue (le terrain, retire un plus haut rapport, ou bien qu’avec le même travail et le même capital, il peut cultiver une plus grande étendue de terrain, avec le même rendement par hectare, qu’en Europe.
On explique en général le développement technique extraordinaire de l’agriculture américaine parle manque (1e bras et le taux élevé des salaires, qui nécessitèrent l’emploi des machines, mais cette dernière cause, sans les deux autres que l’on vient de mentionner, n’aurait pas eu les grands effets qu’elle a eus effectivement.
La question ouvrière telle qu’elle existe dans l’agriculture européenne 11e se fait pas sentir aux colonies;
368 l’agriculture dans la société capitaliste
assurément les colonies ont une population beaucoup plus clairsemée que les pays de l’Europe civilisée, et le nombre des ouvriers relativement aux surfaces exploitées est beaucoup moindre.
Mais ce n’est pas la prospérité de l'agriculture qui dépend du nombre des travailleurs qu’elle emploie, mais seulement le genre d’exploitation. Si les ouvriers sont en petit nombre on fait de la culture extensive et on remplace autant que possible les bras par les machines, etc. Seulement étant donné un mode déterminé d’exploitation, il n’est pas du tout indifférent à la prospérité de l’agriculture que le nombre des bras dont elle peut disposer augmente ou diminue, et que la capacité des ouvriers augmente ou diminue. Ce n’est pas du nombre et de l’habileté des ouvriers dont dispose l’agriculture à un moment donné que dépend le plus de prospérité, mais bien du sens des modifications que subissent ces facteurs.
Mais en cela les colonies l’emportent sur l’Europe. Le meme abandon de la campagne qui dépeuple les communes rurales en Europe, n’amène pas seulement dans les villes mais aussi dans les colonies des troupes toujours nouvelles de paysans vigoureux, les plus intelligents et les plus énergiques de leur classe, qui, dans cette situation nouvelle, deviennent et sont forcés de devenir encore plus intelligents et plus énergiques. Ceux qui ne savent pas s’accommoder à cette situation complètement différente succombent. « Au bout de quelques années un émigrant tout à fait sans culture devient un homme d’autant, plus capable qu’il est extraordinairement bien nourri et bien entretenu. Il ressemble à une plante qu’on transplante d’un sol pauvre dans un sol fertile ; c’est ce qui a lieu aujourd’hui encore, et cela durera aussi longtemps que le travail sera mieux rémunéré ici qu’en Europe (1). »
(1) II. Meyer, Ursachen der amerikanischen Konkurrenz , p. 16.