III. — l’agriculture sous la féodalité
rir au travail forcé des paysans censiers. Plus doit être grand l’excédent de denrées fournies par le domaine seigneurial, et plus il a besoin de bras, mais plus aussi il a besoin de terre. Cela produit d'un côté l’effort pour étendre le domaine seigneurial aux dépens du domaine des paysans, soit par la diminution du territoire non partagé, en particulier des pâturages, soit directement par l’expulsion de paysans ; d’un autre côté, l’effort pour augmenter les corvées des paysans, effort qui imposa certaines limites à l’expulsion des paysans, car moins il y a de paysans dans le village, et moins il y a de bras sur la terre du seigneur, mais qui lui-même à son tour est au plus haut point stimulé par l’expulsion des paysans, car moins il y a d’ouvriers sur la terre du seigneur, et plus la charge du travail doit peser sur chaque individu.
Ainsi nous voyons que le développement de la production des marchandises produisit à la campagne les tendances les plus différentes, mais qui eurent toutes pour effet de limiter toujours davantage pour le paysan la terre arable et en particulier les pâturages et les forêts, bien avant que se fût produit une surpopulation réelle, c’est-à-dire bien avant qu’eût été atteinte la population que le système d’exploitation agricole régnant eût pu nourrir.
L’existence du paysan fut par là ébranlée dans ses fondements.
La transformation profonde qui s’était produite dans les conditions d’existence du paysan se manifestait déjà dans l’ alimentation du paysan.
c) Le paysan devient un souffre-faim.
Que l’on nous permette de faire ici une petite digression pour traiter une question qui ne se rattache que fai-
30 l’agriculture dans la société capitaliste
blement à notre thème général, mais qui nous paraît propre à jeter pourtant sur lui quelque lumière.
Une école qui a aujourd’hui beaucoup d’adeptes dont Comte et Spencer sont les chefs, aime à transporter telles quelles les lois de la nature dans le domaine delà société. Les succès des études sur la nature en notre siècle ont été si brillants, qu’ils n’ont conduit que trop facilement le naturaliste à la croyance qu’il a maintenant en poche la clef de toutes les énigmes, même dans les domaines les plus éloignés du sien. D’autre part, il était pour maint sociologue très commode de transporter simplement dans son domaine les lois de la nature actuellement établies, au lieu de découvrir les lois particulières de ce dernier par des recherches compliquées.
Au nombre des axiomes de cette sociologie naturaliste se trouve l’affirmation d’une étroite corrélation entre le climat et X alimentation. « Même si nous consommons, au point de vue du poids, la même quantité de nourriture dans les régions froides et dans les régions chaudes, dit Liebig, du moins, une sagesse infinie a fait en sorte que ces aliments contiennent des quantités très inégales de carbone. Les fruits que consomme l’habitant d’un pays méridional ne contiennent lorsqu’ils sont frais pas plus de 12 °/0 de carbone, tandis que le lard et l’huile de poisson de l’habitant de la zone polaire contiennent 66 à 80 % de carbone (1) ».
Buckle tira de là cette conclusion, que l’esclavage des Indous est l’état « naturel » de cette population, l’état auquel elle « est condamnée par les lois irrésistibles de la nature » (2). Car le climat fait d’eux des végétariens, mais les plantes croissent à profusion sous les tropiques, et par là l’accroissement de la population se trouve facilité, etle « marché du travail », encombré.
Certes nous n’avons pas l’intention de nier la proposi-
(1) Chemische B)'iefe, p. 246.
(2; Geschichte der Zivilisation, trad. allem. de Ruge, I, p. 171.