III. — l’agriculture sous la féodalité
dépend ni de leur contenu en carbone, ni de son besoin de carbone, mais en première ligne de la nature et du degré de son savoir technique, de son art de maîtriser la nature, en un mot : de son mode de production. Par rapport à l’influence de celui-ci, celle du climat, de la configuration du sol et d’autres conditions physiques est presque nulle. Que l’on prenne les différentes races d’indiens sauvages d’Amérique qui se trouvent à un même niveau de civilisation, et on trouvera que dans les pampas comme dans les Rocky Mountains, le long de l’Amazone comme le long du Missouri, ils consomment le poisson, le gibier et les végétaux à peu près dans les mêmes proportions, proportions qui ne subissent de changements notables que du fait des conditions locales, par exemple de la plus grande richesse en poisson de tel ou tel fleuve et autres conditions du même genre, non du fait d’influences climatériques.
Si le mode de production d’un peuple change, son alimentation change aussi sans que change le climat. Si le lazzaroni napolitain d’aujourd’hui se contente de macaroni, de sardines et d’ail, il ne le doit pas au magnifique climat sous lequel il vit. Sous le même climat, les hommes des temps héroïques de la Grèce, ainsi que nous rapprenons par Y Iliade et YOdysséc, trouvaient du plaisir non seulement à consommer de grandes quantités de viande, mais encore à consommer delà graisse « florissante », nourriture qui pourrait satisfaire même un esquimau.
Les Hindous eux-mêmes n’ont pas toujours été végétariens. Avant d’avoir envahi la vallée du Gange et de s’y être établis, ils étaient des bergers nomades dont l’alimentation se composait principalement du lait et de la viande des bêtes de leurs troupeaux. Ce ifest que lorsque leur mode de production eût changé, lorsque Y agriculture eut pris la place de l’élevage parce que le pays du Gange présentait bien des conditions favorables à l’agriculture, mais non à une exploitation étendue de pâturages, ce
l’agriculture dans la société CAPITALISTE -
n’esl qa’alors que l'abatage d’un bœuf ou d’une vache, de celui qui laboure et de celle qui donne le lait, devint peu à peu un acte de prodigalité criminelle.
Une révolution semblable dans l’alimentation du paysan se produisit dans nos régions à partir du xve siècle. Au xiv° siècle encore la forêt, le pâturage, l’eau et le poulailler fournissaient une nourriture animale abondante. La viande était alors l’aliment quotidien ordinaire des petites gens dans toute l’Allemagne. Deux ou trois plats de viande dans la journée n’étaient pour un journalier rien d’extraordinaire.
Combien répandue était en ce temps la consommation de la viande, c’est ce que nous montre un calcul de Klœden, d’après lequel à Franckfort-sur-l’Ocler, en 1308, elle s’élevait au moins à 250 livres par tête, tandis qu’elle oscille aujourd’hui à Berlin entre 130 et 150 livres. Elle ne s’élèva à Breslau clans la période de 1880-1889 qu’à 86 livres.
Au xvic siècle le dénouement de la lutte tourna contre les paysans. La forêt et l’eau leur furent enlevées, le gibier, au lieu de constituer un aliment pour le paysan, lui prit ses aliments. Le pâturage fut limité. Le bétail et la volaille qu’élevait encore le paysan, il dut, les bêtes de trait mises à part, les vendre à la ville, pour en retirer l’argent dont il avait besoin, La table du paysan allemand devint alors rapidement pauvre ; il devint lui-même un végétarien, tout comme l’Indou.
Déjà, en 1550, le souabe Heinrich Muller se lamentait en ces termes : « Au temps de mon père, qui était un paysan, (lisait-il, on mangeait chez les paysans tout autrement qu’aujourd’hui. Il y avait alors chaque jour de la viande et du manger en abondance, et aux kermesses eb au très festins les tables étaient couvertes de tout ce qu’elles pouvaient porter ; alors on buvait le vin comme s’il eût été de l’eau, alors chacun mangeait et emportait tout ce qu'il voulait, car tout était alors en abondance et en su-