‹ La question agraireChapitre 17 sur 189 · III. — LAGRICULTURE sous la féodalité · texte numérisé non relu

III. — LAGRICULTURE sous la féodalité

rabondance. Mais les choses ont changé. Depuis de nombreuses années les temps sont devenus chers etmauvais, et la nourriture des paysans de la meilleure condition est près d’être bien pire que celle des journaliers et des valets de ferme d’autrefois ».

Mais la régression de la production du bétail devait être bientôt accompagnée d’un mouvement de régression dans la production des céréales. Car moins il y a de bétail, et moins il y a d'engrais. Mais, fréquemment, la «culture de la terre souffrit aussi là où une diminution de rélevage entraîna une diminution du nombre des bêtes de trait. Dans le même sens agit Faccroissement des corvées personnelles et des corvées d’attelage, qui réclamaient le bras du paysan et ses ressources de travail à l’heure où il en avait le plus pressant besoin pour sa propre exploitation.

Précisément au temps où devint plus grande la quantité de produits que l’agriculture dut livrer à la ville, au temps où il devint nécessaire de couvrir le déficit né de là par de plus grandes provisions d’engrais et par un travail plus intense du sol. les provisions d’engrais et le travail du sol furent toujours réduits davantage. La conséquence de cela fut la régression de l’exploitation paysanne, l’épuisement croissant du sol, la stérilité croissante de la terre. C’est à peine si elle suffisait à maintenir le paysan à flot dans les bonnes années; une année malheureuse ou l’irruption d’un ennemi, qui n’étaient autrefois que des maux passagers, suffisaient maintenant à le ruiner entièrement.

Nous avons vu comment le paysan, au xvic siècle, devint un végétarien; au xvne et au xvme il cessa, en mainte région, de manger à sa faim. On connaît la description que cent ans avant la grande révolution La Bruyère donna du paysan français : « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et’ tout brûlés du soleil, attachés à

la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils. vivent de pain noir, d’eau et de racines... »

Dans maint village, les paysans ne vivaient que d’herbe et de choux. Massillon, évêque de Clermont-Ferrand, écrivait, en 1740, à Fleury : « Notre population agricole vit dans une terrible misère... le plus grand nombre manquent même pendant la moitié de l’année du pain d’orge et d’avoine qui forme leur unique nourriture. »

Pendant les mauvaises années la situation du paysan était absolument épouvantable, et, par suite de la stérilité croissante du sol, celles-ci devenaient toujours plus fréquentes. De 1698 à 1715, la population de la France tombe, par suite des crises répétées, de 19 à 16 millions.

Le gouvernement de Louis XV fut plus pacifique que celui de Louis XIV ; les charges provenant de la guerre furent moindres; mais la pression des charges féodales resta. Elles devinrent insupportables, beaucoup de paysans s’enfuirent volontairement de leur propriété qui les enchaînait à la misère, et trouvèrent plus avantageux de devenir ouvriers salariés ou même mendiants ou voleurs. Déjà, en 1750, Quesnay déclarait qu'un quart de la terre labourable était inculte; immédiatement avant la révolution française, Arthur Young déclarait qu’un tiers de la terre arable (plus de 9 millions d’hectares) était inculte.

La situation n’était pas partout aussi mauvaise qu’en France, où la puissance gouvernementale dominait absolument le paysan, et se trouvait,, en même temps, dans les mains d’une noblesse de cour aussi insolente que dénuée de conscience, cupide et aveugle. Cependant, en Allemagne aussi, la condition des paysans était misérable, et leur abandon de leurs terres, très fréquent.

36 l'agriculture dans la société capitaliste

ni. — l’agriculture sous la féodalité

d) Le système des trois assolements devient une entrave insupportable pour T agriculture.

Même clans les contrées dans lesquelles il ne se trouvait pas une noblesse arrogante pour diminuer, par la violence. les ressources alimentaires qu’offrait le système d’exploitation agricole régnant, même là, ce système devint, au cours du xviii® siècle, une entrave toujours plus gênante. Par endroits, la population était déjà devenue si dense qu’elle réclamait une extension des ressources alimentaires par le passage à un système d’exploitation plus élevé. Un tel système s’était déjà développé en Angleterre, où, par l’effet de conditions spéciales, les fondements de l’agriculture féodale furent ruinés par une série de révolutions, depuis la réformation de Henri VIII, jusqu’à la « glorieuse révolution » de 1688, et où la voie avait été ouverte au développement d’une agriculture capitaliste intensive, qui remplaça l’exploitation des pâturages par la stabulation permanente et la culture de plantes fourragères, et qui produisit, à côté des céréales, des pommes de terre, des raves et des choux. Mais on vit qu’il y avait impossibilité à en introduire, d’une manière générale, les résultats sur le contient européen sans révolutionner les conditions de propriété existantes. La confusion des diverses zones de terre arable et la contrainte de sole rendaient impossible toute innovation à l’intérieur de l’antique système de culture à trois assolements. Si quelques agriculteurs en vinrent à la culture de plantes récemment introduites, de pommes de terre par exemple, ce ne fut que dans leurs jardins potagers, pour lesquels la contrainte de sole n’existait pas, ou dans des domaines plus importants qui s’étaient séparés de la communauté territoriale.

38 l’agriculture dans la société capitaliste

A côté du besoin d’un accroissement de production des subsistances, ce fut le besoin d’adapter la production aux demandes du marché, qui rendit le mode d’exploitation traditionnel intolérable, au moins pour les grands agriculteurs qui produisaient pour le marché un excédent considérable.

Le mode de production du moyen âge était excellemment adapté aux besoins d’une société d’égaux, qui avaient tous le même genre d’existence et produisaient pour leurs propres besoins. Alors la communauté territoriale convenait bien, avec son alternat régulier de blés de mars, de blés d’automne et de jachères. Maintenant paraissait le marché avec ses besoins changeants, maintenant se développait l’inégalité parmi les compagnons du village dont les uns produisaient à peine ou tout juste, sur leurs terres, ce dont ils avaient besoin pour euxmêmes, tandis que les autres produisaient un surplus. Les uns, les petits, continuaient à produire pour leur consommation personnelle, ils étaient attachés fermement à la communauté territoriale. Pour les autres, elle devenait une entrave, car, quoi que pût réclamer le marché, ils ne pouvaient produire rien d’autre sur leurs terres que ce que prescrivait la communauté territoriale.

De même se développa un antagonisme d’intérêts relativement aux restes du pâturage commun. Le petit paysan en avait besoin, il ne possédait pas les moyens de passer à une forme plus haute d’exploitation ; le partage du pâturage commun lui aurait rendu presque impossible la possession de bestiaux. Ce dont il avait le plus grand besoin, c’était une plus grande quantité d’engrais. Le partage du pâturage commun lui donnait peutêtre plus de terre,, mais diminuait ses provisions d’engrais, car il le forçait à limiter le nombre de ses têtes de bestiaux. Les grands paysans, au contraire, considéraient comme un criminel gaspillage d’employer au pâturage des terres qu’ils auraient pu, avec leurs moyens.

Page 1