III. — l'agriculture sous la féodalité
exploiter d’une manière beaucoup plus productive. Et de leur côté se trouvaient les théoriciens, les représentants du mode d’exploitation plus élevé qui s’était développé en Angleterre.
Pour passer à ce mode d’exploitation il était nécessaire de jeter à bas le compromis entre le communisme foncier et la propriété privée, que représentait le système d’exploitation du moyen âge; il devenait nécessaire d’établir la propriété privée complète, de partager le pâturage commun, de supprimer la communauté territoriale et la contrainte de sole, de détruire l’état de mélange des lopins de terre disséminées, de les réunir, et de faire ainsi du propriétaire foncier le propriétaire complet de ses terres réunies en une superficie continue, qu’il pût maintenant exploiter en se réglant exclusivement sur les exigences de la concurrence et du marché.
Mais si nécessaire que fût cette révolution des conditions de la propriété rurale, le développement économique ne produisit pas dans la population rurale une classe qui eût pu donner l’impulsion et créer la force nécessaire pour cette révolution.
Cependant l’agriculture n’a pas, dans la société actuelle, une existence indépendante; son développement dépend de la manière la plus étroite du développement social. Cette initiative et cette force révolutionnaire que l’agriculture ne produisait pas de soi-même, elles lui furent apportées des villes. Le développement économique de la ville avait totalement transformé la situation économique des campagnes et rendu nécessaire une transformation des conditions de propriété. Le même développement créa à la ville ces classes révolutionnaires qui, par leur soulèvement contre la puissance féodale, apportèrent la révolution politique et juridique dans les campagnes, où elles réalisèrent souvent au milieu des cris d’allégresse de la masse de la population paysanne, mais
parfois aussi malgré sa résistance, les transformations devenues nécessaires.
Tout d'abord ce fut la bureaucratie urbaine de l’absolutisme éclairé qui tenta ces transformations, pas toujours d’une manière heureuse, souvent avec une uniformité mécanique, la plupart du temps, malgré son ton hautain, de façon irrésolue et mesquine. Ce n’est qu’en 1789, lorsque les classes révolutionnaires de Paris se soulevèrent sous la conduite politique de la bourgeoisie, et lorsque la prise de la Bastille appela les paysans asservis à secouer les charges féodales, que la transformation des conditions de la propriété rurale commença tout d’abord dans la France même, et ensuite sous son influence dans les pays voisins, à suivre une marche rapide et décidée.
En France la transformation se produisit illégalement et violemment, c’est-à-dire d’un coup et de telle façon que les paysans ne furent pas seulement délivrés de leurs charges, mais acquirent encore des terres faisant partie des domaines confisqués du clergé et des émigrés, dans la mesure où la bourgeoisie ne s’en empara pas.
En Prusse, la transformation fut la suite nécessaire de la défaite d’Iéna. Elle s’y produisit, comme dans l’Allemagne en général, d’une manière pacifique et légale, c’est-à-dire que la bureaucratie réalisa les changements devenus inévitables avec autant de lenteurs et d’hésitations, en dépensant autant de travail et d’argent qu’il était possible, s’efforçant toujours avec anxiété d’obtenir l’assentiment des hobereaux au profit desquels tourna, en fin de compte, tout ce mouvement, qui n’était pas encore achevé en 1848. Les paysans durent chèrement payer aux hobereaux ce chemin pacifique et légal — le payer d’argent comptant, d’une partie de leurs terres et de nouveaux impôts.
« Nous pouvons estimer la somme payée par les paysans à la noblesse et au fisc, pour s’affranchir de charges
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qui leur avaient été iniquement imposées, à un minimum de 300 000 000 thalers, peut-être à 1 000 000 000 de marks.
« Un 1 000 000 000 de marcks pour recouvrer, exempt de charges, la plus petite partie du sol qui leur avait été ravi depuis quatre cents ans ! La plus petite partie, car la noblesse et le fisc se réservèrent la partie de beaucoup la plus importante sous forme de biens de majorats et àutres terres nobles et domaines (1). » Les recherches plus récentes n’ont fait que confirmer l’exposé de Wolff.
De la même façon l’agriculture se modernisa en Russie après la guerre de Crimée. Les paysans furent débarrassés, non seulement du servage, mais encore de la meilleure partie de leurs terres.
Mais quelque pitoyable que fût souvent la révolution là où elle se produisit pacifiquement et légalement, son résultat final a partout été le même : la suppression des charges féodales d’un côté, des restes du communisme primitif du sol de l’autre, l’établissement de la propriété privée complète de la terre. La voie était ouverte à l’agriculture capitaliste.
(1) Fr. Engels, dans son introduction aux excellents Schlesische Mil.liarde de Wilhelm Wolff, qui parurent d’abord dans la Neue Rhei nische Zeitung , en 1849, et en 1886 furent publiés à Zurich.
l’agriculture moderne
a) Consommation de la viande et production de la viande.
Accroissement des apports d’engrais, c’est-à-dire accroissement du chiffre des têtes de bestiaux malgré la limitation de la surperficie du sol servant à la production du fourrage, d’une part; accroissement de la capacité d’adaptation aux besoins du marché, d’autre part, telles étaient les deux exigences principales auxquelles devait satisfaire la nouvelle agriculture, pour le développement de laquelle la révolution bourgeoise avait préparé le terrain juridique, après que les conditions préalables d’ordre technique et social avaient été données.
Mais l’accroissement du nombre des têtes de bestiaux ne répondait pas seulement à un besoin de l’agriculture, elle répondait aussi à un besoin du marché. Depuis le xvie siècle la consommation de la viande avait bien diminué dans les villes aussi, mais seulement d’une manière relative, en proportion du chiffre de la population urbaine, pas toujours absolument. Au contraire l'extension de cette population suivait fréquemment une marche rapide, et nulle part la diminution relative de la consommation de la viande ne fut aussi grande dans les villes que dans les
JY. — l’agriculture moderne
campagnes. En dépit de toute misère, dans les villes le niveau de vie est plus élevé, en partie par suite de l’influence du niveau élevé de la vie des capitalistes et des aristocrates, qui consomment dans la ville les fruits de l’exploitation qu’ils pratiquent sur tout le pays, en partie parce que la concentration des salariés rend plus facile leur lutte pour le salaire; enfin, parce que le genre de vie et le mode de travail des villes ont pour conséquence de tels dommages pour la santé, que Ja reproduction de la force de travail exige dans les villes un niveau de vie plus élevé que dans les campagnes. Le citadin, qui travaille dans des espaces clos, qui fatigue fréquemment ses nerfs seuls, non ses muscles, a besoin, s’il veut rester capable de travail, d’une quantité plus considérable de nourriture animale que le travailleur des champs. Mais l’accroissement de la consommation dé viande relativement plus grand à la ville qu'à la campagne pourrait aussi avoir été rendu plus facile par ce fait que le bétail, avant l'introduction des chemins de fer, était celui des produits agricoles qui (à l’état de vie) pouvait être transporté le plus facilement et le plus loin, celui que le paysan habitant loin du marché pouvait le plus aisément y amener.
D’après Settegast les frais de transport par grand chemin s’élèvent, par rapport à la valeur de la marchandise, par quintal et par mille, aux sommes suivantes : pour 100, paille 15, pommes de terre 10, foin 7,50, lait, fruits frais 3,75, seigle, orge, avoine 2, froment, légumes secs 1,50, animaux vivants 0,25. La différence entre les frais de transport des autres produits, même du froment, et ceux des animaux vivants est énorme.
La différence entre la consommation de la viande dans les villes et dans les campagnes a été pour France exprimée en chiffres.
La consommation de la viande s’y élevait, par tête, d’après l’enquête de 1882, en cette année :
Depuis 1882 se manifeste d’ailleurs en France une tendance à l’effacement de la différence existant dans la consommation de la viande entre la ville et la campagne. Elle diminue à la ville, elle augmente à la -campagne. D’après l’enquête de 1892, la consommation de viande, par tête, dans la population urbaine, était tombée de 64 kil. 60 en 1882 à 58 kil. 10, avait diminué de 6 kil. 50; et pendant ce temps elle s’était élevée dans la population rurale de 21 kil. 89 à 26 kil. 25, avait augmenté de 4 kil. 36.
Plus vite se développèrent la grande industrie capitaliste et les moyens de communication, plus vite les villes s’accrurent, et plus vite durent s’accroître les besoins de viande, même sans que, ni à la campagne ni à la ville, le bien-être de la population s’accrût. 11 pouvait même se faire que la consommation de viande s’accrût et qu’en même temps le bien-être à l’intérieur de la ville ou à la campagne ou en même temps ici comme là décrût, pourvu seulement que les villes eussent crû assez rapidement. L’accroissement de la consommation de la viande, sur lequel les économistes apologistes insistent si volontiers, n’est rien moins qu’un signe infaillible de l’accroissement du bien-être national; la diminution relative, souvent même absolue, de la population à la campagne, par rapport à la population urbaine croissant rapidement, absolument et relativement, cette diminution bien moins contestable, bien plus frappante, suffit souvent à expliquer l’accroissement de la consommation de la viande, dans la mesure où il se produit réellement. Il doit aussi être favorisé par la diminution de la fréquence des naissances, c'est-àdire l’augmentation du pourcentage des catégories d'âges
A Paris . à 79,31 kilogrammes
Dans les autres villes . » 53,87 »
A la campagne . » 21,89 *
Dans toute la France . » 33,05 »
l’agriculture dans la société capitaliste
iv. — l’agriculture moderne
consommant de la viande, la diminution de celui des éléments de la population qui ne mangent pas ou mangent peu de viande, des petits enfants.
Dans un article de 0. Gerlach, sur « la consommation de la viande et les prix de la viande » (1), dans le Dictionnaire des Scie?ices de FEtat , se trouvent indiqués plusieurs exemples de villes qui, dans la première moitié de notre siècle, donnent le spectacle non d’un accroissement, mais d’une diminution de la consommation de la viande. A Munich la consommation annuelle de la viande de bcuuf, de veau, de mouton et de porc, par tête, s’éleva :
Dans la période 1809/19 à 111 kil. Dans la période 1839/49 à 86 kil. » » 1819/29 à 104 » » » 1849/59 à 75 »
A partir de cette époque la consommation s’élève un peu.
A Hambourg la consommation annuelle d’une famille s’élevait en moyenne :
Dans la période 1821/25 à 538 liv.
Dans la période 1841/45 à 429 liv.
Parmi les exemples récents de diminution de la consommation de la viande, le plus frappant est assurément Paris , dont la population, de 1887 à 1896, s’est accrue de 300.000 têtes, tandis que sa consommation annuelle de viande pendant la même période est tombée de 186 millions à 173 millions. Ici nous trouvons donc non-seulement une diminution relative , mais même une diminution absolue. Pourtant ceci est un phénomène exceptionnel. Dans la règle, l’accroissement des grandes villes se produit si vite que la consommation de viande dans les
(1) Fleischkonsum und Fleischpveise, in Handwœrterbuch der Staatsioissenschaften.
46 l’agriculture dans la société capitaliste
villes s’accroît d’une manière absolue, même si elle baisse relativement.
L’accroissement absolu de la consommation de viande a été rendu possible par l’accroissement du nombre des têtes de bestiaux, qui caractérise la première moitié de notre siècle. Dans les huit anciennes provinces prussiennes, par exemple, le nombre des moutons s’est élevé :
Années
Tout à fait améliorées
A moitié améliorées
Pas améliorés
Ensemble
Le nombre des têtes de moutons atteignit son maximum entre 1860 et 1865. En 1861 on comptait sur le territoire mentionné 19.314.667 moutons; en 1883 on n'en comptait plus que 12.362.936. Cette diminution doit être principalement attribuée à la concurrence d’outre-mer, fait sur lequel nous reviendrons. Avec lui commence une nouvelle époque pour l’agriculture. Pour le moment nous ne parlons en général que de ce qui exista jusque vers 1870-75, bien que parfois, là où la tendance ne s’est pas modifiée et où nous ne possédons pas de matériaux suffisants des temps précédents, nous employions des matériaux plus récents pour illustrer ce que nous disons. Faisons dès maintenant cette déclaration pour prévenir les malentendus.
À côté du nombre de têtes de moutons s’est élevé aussi le nombre de têtes des autres bestiaux, On comptait dans les huit anciennes provinces de Prusse :