X. — LA CONCURRENCE DES PRODUITS D’OUTRE-MER, ETC
IL ne résulte pas de laque, de longtemps encore, il y ait lieu de parler de ruine de l’agriculture. Mais son caractère conservateur a disparu sans retour partout où le mode de production moderne a pris pied. L’attachement obstiné aux anciennes méthodes conduira fatalement l’agriculteur à sa perte : il faut qu’il suive l’évolution de la technique, qu’il adapte perpétuellement son exploitation aux conditions nouvelles. Il est ici impossible de se reposer sur le terrain une fois conquis. L’agriculteur croit-il avoir vaincu un ennemi, un autre paraît. A la campagne aussi toute la vie économique, qui s’était mue jusqu’ici d’une manière si uniforme et si rigoureuse, éternellement dans la même ornière, est tombée dans cet état de perpétuelle révolution qui est la caractéristique du mode de production capitaliste.
Ce perpétuel tournoiement entraîne h leur perte tous ceux qui n’ont pas un bonheur extraordinaire, un extraordinaire désir d'arriver par tous les moyens, une extraordinaire intelligence des affaires ou des ressources pécuniaires extraordinaires.
Et ainsi la révolution de l’agriculture est pour tous le signal d’une chasse à courre dans laquelle tous sont impitoyablement poussés à bout, jusqu’à ce qu’ils tombent épuisés — à l’exception de quelques heureux qui réussissent à s’élever sur la masse des corps abattus pour entrer dans les rangs de ceux qui donnent la chasse aux autres, des grands capitalistes.
REGARD SUR L’AVENIR
a) Les ressorts de V évolution.
L'économie bourgeoise, clans ses recherches sur la marche de l'évolution agricole, s’occupe essentiellement du rapport des grandes et des petites exploitations, grandes et petites au point de vue de leur surface. Et comme ce rapport de surface ne se modifie que peu, elle attribue à l’agriculture, par opposition à l’industrie, un caractère conservateur.
La conception socialiste populaire voit au contraire l’élément révolutionnaire, de l’agriculture dans l’usure, dans l’endettement, qui aliène au paysan sa propriété et le chasse de son bien.
Nous croyons avoir montré combien la première conception est inexacte. Mais nous ne voudrions pas non plus donner à la seconde un assentiment sans réserve.
L’endettement du paysan n’est pas, on le sait, un phénomène particulier au mode de production capitaliste. Il est aussi vieux que la production de marchandises et joue déjà un grand rôle en ces temps où l’histoire de la Grèce et de Rome passe de la phase de la légende à celle des faits établis par des documents. A lui seul le capital usurier peut seulement rendre le paysan mécontent et rebelle ; il ne forme pas le ressort d’une évolution abou-
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tissant à un mode de production plus élevé. Ce n’est que lorsque parait la production capitaliste, lorsque la lutte de la grande et de la petite exploitation se développe et que la possession de plus d’argent rend possibles les avantages de la production sur une plus vaste échelle, que l’usure devient le crédit, qui accroît considérablement la force d'action du capital et bâte l’évolution économique. Mais ceci encore est vrai de l'industrie plutôt que de l’agriculture. Dans celle-ci le crédit conserve en très grande partie le caractère de la période précapitaliste, l’endettement de la propriété foncière n’est au. jourd’hui encore que pour une très faible part déterminé par le besoin d’étendre et d’améliorer l’exploitation ; pour la partie de beaucoup la plus considérable, il est un produit du besoin et des changements de propriété — vente et transmission héréditaire. Comme tel,, non seulement il ne favorise pas le développement économique de l'agriculture, mais il l'entrave en la privant des moyens de faire des progrès. En cela l’endettement du paysan non seulement n’est pas révolutionnaire, mais il est conservateur ; il n’est pas un moyen permettant le passage de la production paysanne à un mode de production plus élevé, il est un moyen de maintenir la production paysanne dans son imperfection présente.
Si l’endettement est à la campagne, relativement au mode de production , un élément conservateur plutôt que révolutionnaire, il l’est souvent aussi relativement aux relations de propriété. Certes, là où paraît un nouveau mode de production que contrarie la propriété paysanne, l’endettement peut servir à hâter son expropriation. C’est ce qui se passa dans l’ancienne Rome, lorsque la surabondance d’esclaves prisonniers de guerre favorisa le développement de l’exploitation de plantations ; c’est ce qui se passa en Angleterre au temps de la Réformation,, lorsque l’essor du commerce de la laine amena le développement des pâturages de moutons. Mais que
l’endettement ne fût dans ce cas qu’un des leviers de l’expropriation, et non sa force mouvante, c’est ce qui résulte de ce fait que, par exemple au temps de la Réformation, dans l’Allemagne du Sud, les plaintes sur l’endettement des paysans se firent entendre plus haut encore qu’en Angleterre, sans que celui-ci produisit pour cela une expropriation perceptible de la classe des paysans. Les propriétaires de quelques terres de paysans changèrent, mais les terres mômes subsistèrent. L’usure produisit bien ici l’épuisement, mais non une diminution de la classe des paysans.
La transformation profonde des conditions de l’exploitation agricole qui suivit la révolution française et ses contre-coups contribua grandement aussi à fournir au capital usurier l’occasion de transformer les conditions de propriété. Il favorisa aussi bien la tendance à la formation de grandes propriétés que la tendance au morcellement des propriétés. L'endettement des paysans aida les gr’ands propriétaires fonciers à arrondir leurs biens et contribua au développement du terrain boisé. D’un autre côté, le besoin de demeures et de portions de terre, ressenti de plus en plus par la population rurale grandissante, conduisit à la vente aux enchères des biens, au morcellement des propriétés endettées, morcellement que beaucoup d’usuriers pratiquèrent systématiquement.
Les deux processus se poursuivent encore, mais depuis que du fait de la concurrence d’outre-mer l’agriculture a cessé d’être rémunérative, que l’accroissement de la population rurale s’est arrêté et a même souvent fait place à une diminution, ils se sont fort ralentis. Les rentes foncières et les prix des biejis ne montent plus; si on laisse de côté les biens qui occupent une situation particulièrement avantageuse, qui se trouvent par exemple dans le voisinage de villes ou de fabriques, ils ont commencé à baisser et menacent de baisser plus encore. Plus cela sè