IV. — l’agriculture moderne
Désignation
Chevaux .
Bêtes bovines (veaux non compris) .
Porcs .
Chèvres .
L’accroissement de la production de viande était pourtant plus grand encore que ces chiffres ne l’indiquent, vu qu’en meme temps au cours de ce siècle se produisit un accroissement considérable du poids moyen de chaque tête de bétail. Thaer compte comme poids moyen d’une vache 450 livres; environ 25 ans plus tard (en 1834) Schweitzer estime le poids moyen d’une vache à 500- 600 livres. Aujourd’hui il y a de nombreuses exploitations dans lesquelles les vaches pèsent en moyenne 1000, voire même 4200 livres.
D’après l’enquête agraire faite en France en 1892, le ! poids moyen de la viande s’élevait en ce pays :
Désignation
Pour les bœufs, vaches, taureaux . .
» veaux .
» moutons .
» porcs .
225 kilog.
262 kilog.
En même temps que l’accroissement de la production de la viande, avait lieu un accroissement de la production des céréales. Ce phénomène apparaît avec le plus de netteté en France depuis la révolution de 1789. Oncompte ici la production par millions d’hectolitres.
48 l’agriculture dans la société capitaliste
Désignation
Froment . . .
Seigle, etc. . .
Pommes de terre,
D’oii proviennent ces étonnants résultats? De la transformation profonde opérée dans l’ensemble de l’exploitation agricole, qui suivit, en Angleterre,, les révolutions du xvnc siècle, sur le continent européen, la révolution de 1789 et ses contre-coups.
Depuis quelepropriétairefoncieravaitacquislapropriété complète de sa terre, que la contrainte de sole, barrière-pacage et le pacage communs avaienteessé d’exister, et que l’allmend avait été divisé, toute contrainte avait cessé pour lui de faire manger ses bestiaux dans les pâturages. Les conditions techniques d’une méthode supérieure d’exploitation du bétail étaient déjà données, un certain nombre d’herbes fourragères ayant été introduites, qui sur une même superficie fournissaient de bien plus grandes quantités de fourrages que les pâturages. Si l’on transformait ceux-ci en terres labourées, si on les plantait d’herbes fourragères, et si, au lieu de conduire le bétail dans les pâturages, on l’élevait même l’été à l’étable et l’y nourrissait, on pouvait dans le même domaine élever beaucoup plus de bestiaux sans limiter le moins du monde les terres plantées de céréales. Les avantages de la culture d’herbes fourragères et de la stabulation permanente étaient même si grands qu’il n’était nullement nécessaire de consacrer à la culture de plantes fourragères l’ensemble des
b) Méthode de culture alternante. Division du travail.
l’agriculture moderne
pâturages transformés en terres labourées. On n’avait besoin d’en employer qu’une partie à cette culture, et on pouvait pourtant accroître le nombre des têtes de bestiaux. L’autre partie des terres ainsi conquises, on pouvait la consacrer à la culture des céréales.
C’étaient d’énormes superficies qui étaient ainsi gagnées pour cette dernière. D’après Roscher, on ne pouvait, avec la culture à trois assolements, sur un sol moyen, employer à la culture des grains que 20 % du territoire., Au contraire, Thünen admettait qu'avec ia méthode de culture alternante, jointe à la stabulation permanente, 55, même60°/0^Ll territoire pouvaient être employés à la culture des céréales.
Mais en même temps le nombre accru de têtes de bestiaux fournit au champ plus d’engrais et des forces de travail animales plus nombreuses. La culture du sol put par cela seul devenir meilleure. Non seulement la superficie consacrée aux céréales crût, mais le produit d’une surface déterminée plantée de céréales crut aussi, grâce à cette révolution agricole. Le produit moyen du froment, par hectare, est évalué dans l’enquête déjà mentionnée, relative à la France :
10,22 hectolitres 11,90 »
Mais les effets de la révolution produits dans les conditions de production ne se sont pas arrêtés là.
Depuis que le propriétaire a acquis la propriété complète de sa terre, a cessé aussi l’obligation de ne cultiver absolument que des céréales sur la superficie qui ne sert pas à la nourriture du bétail. Il put cultiver aussi d’autres
Pour la période de 1816-1820 » » 1821-1830
plantes réclamées parle marché, sur les exigences duquel dut se régler toujours davantage la culture du sol, plantes que, sous l’ancien système de culture à trois assolements, il n'avait ordinairement pas pu cultiver ou n’avait pu cultiver que dans son jardin, plantes servant à l'alimentation, comme par exemple, les pommes de terre et légumineuses, ou plantes industrielles (plantes oléagineuses, comme le colza, le pavot, etc., plantes textiles, comme le lin ou le chanvre, plantes colorantes, comme la garance, le pastel, etc., plantes aromatiques, houblon, cumin, ou autres plantes industrielles comme le tabac).
En cultivant à tour de rôle ces différentes plantes et en faisant alterner leur culture avec celle des céréales et des plantes fourragères, on trouva qu'elles n’épuisaient pas toutes le sol de la même manière et que par une succession rationnelle des différentes espèces de fruits le rendement pouvait s’élever beaucoup. Les unes, plantes céréales, oléagineuses, textiles, prennent principalement leur nourriture dans la partie superficielle du sol. Ce sont les plantes qui épuisent le sol. Les autres l'épargnent, l'améliorent même sous beaucoup de rapports, en diminuant la mauvaise herbe par leur fort ombrage, en utilisant, grâce à leurs profondes racines, le sous-sol, et en rendant le sol meuble, un certain nombre enfin (luzerne, légumineuses) en prenant à l’air son azote et en l’accumulant.
Les avantageux résultats de la succession des cultures étaient déjà connus des anciens Romains. Mais il n’en fut fait une application systématique dans de grandes proportions qu’au milieu du siècle dernier, en Angleterre, d’où le système de succession des cultures arriva en Allemagne et en France. Il ne devint général qu’en notre siècle.
La culture alternante permettait un nombre infiniment grand de combinaisons, si l’on voulait tenir compte des conditions changeantes de la culture et du marché, un nombre de combinaisons qui s’accrut dans la mesure où
iv. — l’agriculture moderne
le développement des communications et les. recherches scientifiques firent connaître à l’agriculture européenne de nouvelles plantes cultivées. Selon W. Iiecke l’agriculture de l’Europe centrale a adopté pendant le cours des temps une centaine d’espèces diverses de plantes cultivées.
Mais parallèlement au développement de la culture •alternante se produisit un développement de la divisiondu travail parmi les exploitations agricoles. La culture à trois assolements avait eu pour objet la satisfaction des besoins personnels du paysan et du seigneur ; aussi avaitelle dans toute l’Europe moyenne les mêmes caractères. ■Chaque village, chaque paysan produisit dans la règle les mêmes choses, quelles que pussent être les conditions du sol. Maintenant apparaissait la production pour le marché et en même temps la concurrence. La question était pour chaque agriculteur de produire, entre les produits demandés, celui que, selon la nature du sol et l’emplacement de ses terres, selon les conditions des communications, selon l’importance de son capital et l’étendue de sa propriété etc., il pouvait produire a meilleur compte. Les diverses exploitations se spécialisèrent. Les unes donnèrent la préférence à la culture du sol, d’autres à l’élevage, d’autres encore à la pomiculture ou à la viticulture. Les agriculteurs et les éleveurs eux-mêmes se sont à leur tour divisés en de nombreux sous-genres; les uns parmi ces derniers se consacrent à la laiterie, d’autres à la production de bétail engraissé, d’autres à l’élevage de jeunes animaux, etc., etc.
La division du travail est poussée particulièrement loin en Angleterre et aux Etats-Unis. « On fait en Angleterre, à l’intérieur d’une même espèce animale, d’autres subdivisions encore, ainsi par exemple dans la laiterie, où l’on distingue la production du lait pour la vente à l’état frais, de la production du lait pour la préparation du beurre, et de la production du lait pour la préparation
52 l’agriculture dans la société capitaliste
du fromage. Pour chaque but -spécial on emploie des races animales et des spéciales méthodes d’élevage. L’Angleterre du Nord doit être considérée comme le pays classique de la division du travail très étendue dans l’agriculture (1).
Cette division du travailpeut, dans des conditions favorables (climat et sol appropriés, hauts salaires, marché avantageux), conduire à une renaissance de l’exploitation des pâturages, mais sous une forme plus haute, plus intensive, sous une forme capitaliste, liée à de grandes dépenses pour des placements de longue durée, pour des engrais supplémentaires, pour des travaux de culture et pour l'acquisition de bestiaux parfaits. Nous trouvons une exploitation de pâturages de ce genre, exploitation moderne, capitaliste, dans l’Angleterre du Sud par exemple. Elle n’a absolument rien de commun avec celle du système à trois assolements.
A côté de la division du travail entre les diverses exploitations appartenant à divers propriétaires se développe la division du travail à l’intérieur d'une même exploitation, du moins à l’intérieur des grandes exploitations.
Dans l’agriculture féodale, les grandes exploitations n’étaient pas à ce point de vue essentiellement supérieures aux petites. La plus grande partie de ses forces de travail, humaines aussi bien qu’animales, était fournie à chaque seigneur par ses sujets, les paysans, et ceux-ci devaient effectuer leurs corvées personnelles et leurs corvées d’attelage avec leurs propres instruments et outils, chariots, charrues, etc. La différence entre la grande et la petite exploitation ne consistait pas dans la supériorité de l’outillage et dans le plus haut degré de division du travail de la première, mais seulement en ce
(1) Bachkaus, Vie Arbeitstheilung in der Landwirthschaft , ( Conrad sche Jalirbiicher, J 894, p. 341).
iv. — l’agriculture moderne
que le paysan contraint à la corvée effectuait ici aussi mollement et aussi mal que possible le travail forcé qu’il faisait pour un autre en employant les mêmes moyens qu’il employait là à travailler pour lui-même avec tout le zèle et tout le soin que comporte le travail pour soi et pour les siens.
Seule l’agriculture moderne, dans laquelle l'agriculteur, dans la grande exploitation aussi bien que dans la petite, produit avec ses propres instruments, son propre bétail, ses propres ouvriers, a pu développer dans la grande exploitation une division du travail essentiellement supérieure à celle qui règne dans l’exploitation paysanne.
La division du travail à l’intérieur d’une même exploitation, aussi bien que la division du travail entre les exploitations et la diversité des cultures et des méthodes de culture, ont nécessairement conduit à un perfectionnement des ouvriers, des instruments et outils, des semences et des races animales. Mais nécessairement aussi elles ont considérablement accru la dépendance de l’ agriculture vis-à-vis du commerce.
Actuellement le paysan ne produit plus lui-même, non seulement comme industriel, mais même comme agriculteur, tout ce dont il a besoin. 11 est obligé d’acheter non seulement plus d’instruments et des instruments plus chers qu’autrefois, mais encore une partie de ses subsistances, que son exploitation spécialisée ne produit plus ou ne produit plus en quantité suffisante. En particulier, en même temps que la division du travail s’accroît le nombre des agriculteurs, principalement des petits, qui laissent passer au second plan la culture des grains et sont par suite obligés d’acheter des grains ou de la farine. Parfois ils ne produisent plus dans leur propre exploitation la semence et dans la règle ils n’y produisent plus les animaux destinés à la reproduction, du moins en ce qui concerne le gros bétail ; des exploitations spéciales
Si l’agriculture dans la société capitaliste
Se consacrent à la production et à l'amélioration des semences et des diverses races animales ; c’est à elles que l'agriculteur achète ce qui répond le mieux aux besoins actuels de son exploitation. D’autre part, à son tour, il vend du bétail, celui qui n’a plus d’utilité pour lui, — telle', par exemple, dans une exploitation de laitage, une vache q ai ne peu t plus donner assez de lait,— ou celui qui a atteint le stade correspondant au but spécial de l'exploitation, comme, dans une exploitation qui élève des génisses et des bouvillons, ceux qui sont devenus mûrs pour Je travail ou pour la production du lait. Plus l’exploitation est spécialisée, plus le bétail est utilisable pour elle sous telle ou telle forme seulement, et plus rapide est pour elle le mouvement des transactions. Mais plus aussi se développe le commerce et plus il prend sous sa dépendance le petit paysan, qui n’embrasse pas d’un coup d’G3il le marché et tombe plus facilement dans l’embarras. Le commerce devient une source abondante de dommage et d’exploitation pour le paysan.
La dépendance de l'agriculture vis-à-vis du commerce s’accroît en général dans la mesure où se développent le commerce et la circulation en général, dans la mesure où l’accumulation du capital révolutionne les conditions de communications.
Cette révolution, qui a son point de départ dans le capital urbain, accroît la dépendance de l’agriculteur à l’endroit du marché, mais change aussi sans cesse pour lui les conditions du marché. Une branche de production qui était lucrative lorsqu’un grand chemin reliait seul le marché voisin au marché du monde, devient désavantageuse et doit être remplacée par une autre si un chemin de fer est construit à travers la région, lequel apporte par exemple des céréales à plus bas prix, de sorte que la culture des céréales cesse d’être rémunératrice, mais en même temps crée la possibilité de débouchés pour le laitage. Le développement des moyens de communication