IV. — L AGRICULTURE MODERNE
apporte aussi toujours dans le pays de nouvelles plantes cultivées ou des plantes cultivées améliorées, il permet de faire venir de distances toujours plus grandes des animaux de race et aussi des bestiaux d’usage. L’étalon anglais va aujourd’hui dans le monde entier ; et l’impoiv tance de l’envoi des bestiaux d’usage dans des régions lointaines se manifeste de la façon la plus frappante dans les droits de douane et dans les cris poussés par les agrariens pour obtenir des droits plus élevés, bien que les bestiaux ne soient pas uniquement importés pour l'abatage immédiat, mais aussi pour des buts agricoles, tels les bestiaux maigres destinés à l’engraissement, les vaches, Jes chevaux.
Mais le processus de la transformation moderne de l’agriculture atteignit une hauteur particulière lorsque les conquêtes de la science moderne, mécanique, chimie, physiologie végétale et animale, furent transportées des villes, où elles avaient été faites, dans les campagnes.
c) La Machme dans F Agriculture,
Au premier rang il faut nommer les machines . Les brillants résultats que la machine produisit dans l’industrie, durent faire naître la pensée de l’introduire dans l'agriculture ; la grande exploitation moderne rendait possible cette introduction par sa division du travail, — d’un côté la division des travailleurs en travailleurs manuels et en travailleurs munis d’une culture scientifique, de l’autre côté la spécialisation des instruments et outils et leur adaptation à des travaux spéciaux — et par la production en masse pour le marché.
L’exploitation au moyen de machines a pourtant de plus grands obstacles à surmonter clans l’agriculture que
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dans l’industrie. Tout d’abord des obstacles d’ordre technique. Dans l’industrie, le lieu où se faille travail, la fabrique, est créé artificiellement, et est par suite adapté aux exigences de la machine. Dans l’agriculture le lieu où fonctionnent la plupart des machines est créé par la nature, la machine doit s’adapter à lui. Cela n’est pas toujours très facile, et c’est parfois totalement impossible. Dans la règle, l’emploi de la machine dans l’agriculture suppose déjà un haut degré de culture du sol.
Mais ce ne sont pas seulement des difficultés techniques, ce sont aussi des difficultés économiques qui s’opposent à l’emploi de la machine dans l’agriculture. Dans celle-ci la majorité des machines ne sont utilisées que pendant une petite partie de l’année, dans l'industrie c’est du commencement à lafm de l’année. Toutes choses égales d’ailleurs, l’économie de force de travail au moyen de la machine est donc dans celle-ci bien plus considérable. Si de deux machines tenant lieu chacune de dix forces de travail par jour, l’une est actionnée seulement 10 jours par an, l’autre 300 jours, l’économie annuelle de travail s’élève avec l’une à 100 journées de travail, avec l’autre à 3000 journées. Si l’une et l’autre s’usent en 5 ans, réconomie totale de travail s’élève par le moyen de la machine agricole à 500 journées de travail, par le moyen de la machine industrielle à 15.000. Ce qui veut dire que, si la valeur de chacune de ces machines est par exemple de 1000 journées de travail, l’introduction de la machine industrielle signifie une économie de 14.000 journées de travail, celle de la machine agricole au contraire un gaspillage de 500 journées de travail.
Ce rapport s’aggrave encore, pour l’agriculture, de ce fait que sous le régime de la production capitaliste, la machine n’a pas pour rôle d’effectuer des économies de force de travail, mais de salaire. Plus bas sont les salaires, d’autant plus difficultueuse est l’introduction de machines. Mais à la campagne les salaires sont dans la règle,
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pour une série de raisons, beaucoup plus bas qu’à la ville : par suite, la tendance à remplacer la force de travail b umaine par la machine est moindre.
A cela s’ajoute encore une autre différence entre l’industrie et l’agriculture. La machine dans l’industrie n’exige ordinairement pas des ouvriers plus intelligents et plus habiles que le métier ou la manufacture. Les travailleurs que forment les modes de production industrielle antérieurs à la grande industrie lui suffisent. Et l’ouvrier, qui travaille toute l’année à la même machine, devient bientôt extraordinairement habile à la servir.
Il en est autrement avec les machines agricoles. Elles sont souvent très compliquées et réclament déjà pour leur service une intelligence considérable. Mais précisément à la campagne, dans les derniers siècles, les conditions de l’éducation populaire et du développement intellectuel ont été très défavorables. Très souvent la machine n’y trouve pas les forces de travail dont elle a besoin.
Mais l’ouvrier agricole ne travaille pas non plus toute l’année à la même machine, et par suite, il lui est impossible de s’habituer à son maniement comme l’ouvrier industriel.
Enfin, à l’inverse de la grande industrie, l’agriculture est souvent pratiquée loin des chemins de fer et des fabriques de machines; par là le transport de machines lourdes et les réparations de machines particulièrement compliquées, sont rendus bien plus difficiles et bien plus coûteux.
Malgré toutes ces difficultés, l’emploi des machines dans l’agriculture se développe rapidement, preuve de la perfection qu’elles ont atteinle.
Pour la France, nous avons des chiffres permettant de suivre le développement qui s’est produit pendant trente ans. On y comptait dans l’agriculture :
Machines à vapeur et locomobiles.
Batteuses .
Semoirs .
Moissonneuses et ratisseuses. . .
L?AGR1CTJLTURE dans la société capitaliste
Dans l’empire allemand, on comptait comme exploitations agricoles avec application de
Charrues à vapeur .
Semoirs .
Moissonneuses .
Batteuses à vapeur .
Autres batteuses .
Ainsi partout, en particulier pour les batteuses, un fort accroissement, excepté pour les semoirs, qui sont supplantés par les drills dont, en 1882, on ne parlait pas du tout. En 1895, ils étaient en usage dans 140 792 exploitations.
Le pays d’origine des. machines agricoles est l’Angleterre. Elle avait développé le machinisme dans l'industrie plus tôt que tout autre pays, mais elle offrait aussi les conditions les plus favorables à l’entrée de la machine dans l’agriculture. Perels voit une de ces conditions dans ce fait que le pays se trouve presque partout, dans un état de civilisation avancé. Les agriculteurs sont dans la règle des capitalistes, et les fabriques de machines existent en grand nombre ; presque chaque petite ville en possède une, de sorte que les réparations ne constituent pas de trop grandes difficultés.
A côté de l’Angleterre, ce furent les Etats-Unis qui
iv. — l’agriculture moderne
développèrent le mieux le machinisme agricole, poussés par le manque de travailleurs agricoles et par leurs exigences relativement aux salaires. Ce développement était facilité par la haute intelligence de l’ouvrier américain, il était rendu difficile par la faible cultivation du sol et par l’éloignement ou se trouvaientla plupart des exploitations agricoles des fabriques de machines. Aussi les machines agricoles d’Amérique sont-elles d’un autre genre que celles d’Angleterre, construites d’une façon beaucoup plus simple et plus solide, mais leur travail n’est pas toujours aussi parfait que celui des machines anglaises.
En Allemagne, la situation est moins propice au développement du machinisme agricole. Dans l’ouest et dans le sud, le sol est trop morcelé; dans l'est prédomine bien la grande exploitation, mais le niveau de vie et le degré de culture des travailleurs agricoles y sont trop bas, les fabriques de machines y sont à de trop grandes distances. La situation la plus avantageuse est celle de la province de Saxe, où nous trouvons l’exploitation en grand, une population ouvrière intelligente et de nombreuses fabriques de machines. Dans tout le pays de Bade se trouve seulement une charrue à vapeur ; dans le Wurtemberg, il n’y en a pas une ; au contraire, dans la province de Saxe, des charrues à vapeur sont employées dans 428 exploitations. Mais aussi dans le reste de l'Allemagne, la machine sait victorieusement surmonter les obstacles qui s’opposent à elle, comme le prouve, indépendamment de la statistique citée plus haut, le rapide essor de la fabrication des machines agricoles. A l’exception des charrues à vapeur, qui sont toujours mieux confectionnées en Angleterre, et des moissonneuses qui viennent, pour la plus grande partie, des Etats-Unis, TAllemagne produit ellemême toutes les innombrables machines dont l’agriculture a aujourd’hui besoin.
L’économie de force de travail n’est pas le seul but des
machines. Dans l’agriculture ce but s’efface même pardevant d’autres. C’est surtout avec la batteuse qu’il se trouver au premier plan. Il se trouve beaucoup d’agronomes, comme, par exemple, Th. v. d. Goltz, qui lui attribuent une influence décisive sur le dépeuplement des campagnes. « Quelque utile et indispensable que soit la batteuse pour l’exploitation agricole, son emploi étendu a exercé une funeste influence sur la condition des travailleurs agricoles. Le battage avec le fléau était, autrefois, l’occupation principale des travailleurs agricoles pendant l’hiver. Le battage avec 1a. machine réclame beaucoup moins de personnes ; souvent, pour obtenir le plus vite possible beaucoup de céréales vendables, il est entrepris pour la plus grande partie déjà en automne, particulièrement là où l’on emploie la batteuse à vapeur. »
Pour remédier au mal, v. d. Goltz propose « de limiter l’emploi de la batteuse et particulièrement de la batteuse à vapeur, » en apparence dans l’intérêt des ouvriers agricoles, en réalité dans l’intérêt des propriétaires fonciers, pour lesquels, comme il le dit lui-même, « le désavantage occasionné par cette limitation serait abondamment compensé, sinon tout de suite, du moins à l’avenir, par l’accroissement du nombre des travailleurs disponibles en été (1). »
Par bonheur, cette sympathie conservatrice pour les ouvriers n’est rien de plus qu’une utopie réactionnaire. La batteuse est trop avantageuse « tout de suite », pour que les propriétaires fonciers veuillent, en vue d’un profit « dans l’avenir », renoncer à son emploi. Et ainsi elle continuera à exercer son activité révolutionnaire; elle chassera les ouvriers agricoles dans les villes et deviendra ainsi un puissant moyen, d’un côté d’élever les sa-
(1) Die liindliche Arbeiler lilas se und der preussische Staat , p. 144,