‹ La question agraireChapitre 21 sur 189 · IV. — L? AGRICULTURE MODERNE · texte numérisé non relu

IV. — L? AGRICULTURE MODERNE

laires à la campagne, d’autre part d’y favoriser la continuation du développement du machinisme.

Comme le montre déjà la précédente citation, la batteuse n’est pas seulement importante parce qu’elle économise la force de travail, mais aussi parce qu’elle travaille beaucoup plus vite que les forces de travail humaines. Cette rapidité n’est pas de petite importance depuis que la production pour le marché a pris la place de la production pour l’usage personnel. Maintenant il s’agit de tirer rapidement parti des conjonctures du marché, mais c’est ce que peut le producteur de céréales d’autant plu§ facilement que ses céréales sont plus vite prêtes pour le marché, c’est-à-dire battues. Si le battage était autrefois un des travaux de l’hiver qui, à côté de l’industrie domestique, occupaieiitle paysan, actuellement le battage s’effectue, de plus en plus, par l’emploi de la batteuse,- immédiatement après la récolte, en pleine campagne, ce qui permet d’épargner le temps de la rentrée et d’éviter les pertes de grains qui, pour quelques fruits, par exemple pour le colza, se produisent toujours pendant le chargement et le déchargement. Perels, dans son livre sur « l’importance des machines pour l’agriculture (1) », indique des cas ou les frais considérables de la batteuse ont été payés par une seule vente favorable de la marchandise plus rapidement apprêtée, telle quil la faut pour le marché.

Plus encore que la batteuse, la moissonneuse est importante, non seulement par l’économie de travail, mais encore par la plus grande rapidité des travaux effectués. Le succès de l’exploitation pour l’année entière dépend du résultat de la récolte. Celle-ci est serrée en peu de jours. Toute perte de temps peut apporter de grands dommages. Une machine qui réduit le plus possible la dépense de temps est ici de la plus haute valeur ; mais

(1) Die Bedeutung des Maschinenwesens fur die Landwirtschaft.

62 l’agriculture dans la société capitaliste

l’économie de travail et de temps rend aussi l’agriculteur plus indépendant de ses ou vriers, qui ne sont jamais plus indispensables qu’au temps de la récolte et, par suite, émettent en ce temps leurs plus hautes prétentions de salaires, sont le plus facilement disposés à la grève. Il est caractéristique que même les exploitations qui font encore faucher à la main se munissent parfois de moissonneuses, sans les employer, uiiiquement pour être protégées contre les grèves. C’est ainsi que Kærger raconte dans son livre sur les ouvriers de Silésie et de Pologne qui vont chercher du travail en Saxe, que dans la province de Saxe il y a des moissonneuses dans toutes les grandes exploitations de betteraves, mais principalement comme moyen d’empêcher les ouvriers de se mettre en grève. Le fauchage à la main y est préféré, tant que les ouvriers y sont nombreux et dociles, parce que les céréales, par l'effet du fumage énergique, ont une tendance à rester couchées, ce qui rend la machine impuissante. Depuis que Kærger a fait cette communication (1890), des moissonneuses ont d’ailleurs été inventées, qui sont en état de faucher même les céréales couchées.

Mais la machine ne remplace pas seulement l’homme, elle effectue encore des travaux que celui-ci ou ne peut pas du tout, ou ne peut jamais aussi parfaitement effectuer. Elle atteint ce résultat ou par sa plus grande précision ou par sa plus grande force.

Parmi les machines du premier genre, il faut compter les semoirs, les distributeurs d’engrais et les machines épuratoires pour les céréales.

L’ensemencement se fait beaucoup mieux à la machine qu’à la main. Par suite, l’ensemencement à la machine remplace l'ensemencement à la main, même là où celuici est meilleur marché.

Les semoirs en lignes et les semoirs par rangées ont seuls rendu possible la culture par lignes et par rangées sur de grandes superficies ; par elles sont atteints des

iv. — l’agriculture moderne

résultats qui sont inaccessibles avec l'ensemencement aux larges jets. « Les plus hauts rendements ne peuvent être atteints que par un ensemencement en lignes exécuté avec soin. » (Settegast).

Le ventage à la pelle ronde, « auquel reste fidèle aujourd’hui encore maint paysan à la foi rigide, affirmant qu’il fournit les meilleures semailles », a été remplacé, par les machines épuratoires et par les machines de séparation, les trieurs, qui écartent toutes les mauvaises herbes et autres impuretés ainsi que les grains de semence endommagés, distribuent les grains selon la grandeur, le poids et la forme, établissent ainsi de bonnes semailles et préparent une marchandise uniforme, pure.

Parmi les machines dont la remarquable utilité consiste surtout dans leur grand déploiement de forces, il faut citer, en première ligne, la charrue à vapeur .

Les céréales n’ont pas absolument besoin, pour bien croître, d’un labourage profond. Aussi du temps de la culture à trois assolements on ne labourait pas profondément. « Eckhard indique encore (en 1854) dans son Economie Expérimentale, comme étant la meilleure profondeur du sillon de la charrue, suivant la nature du sol, 2 1/2, 3 et tout au plus 4 pouces, et seulement à titre d’exception, pour certaines quantités de terrains, 5 à 6 pouces. Il met expressément en garde contre un labourage plus profond de la terre. Des indications semblables se trouvent encore dans le Dictionnaire Economique Général de H. H. Zickens (5e Edition, 1780) (1). » Mais lorsque la culture alternante se fit jour, on ne tarda pas à trouver que quelques-unes des plantes dont la culture était récente, luzerne, pomme de terre, betteraves, poussaient mieux lorsque le sillon avait été plus profond. On inventa de nouvelles charrues, on renforça l’attelage,

(1) Th. v. d. Goltz, article Ackerbau , ( Ilandworterbuch (1er Staats wissenscliaften , I, p. 28;.

64 l’agriculture dans la société capitaliste

pour labourer plus profondément, et l’on trouva que cela exerçait aussi une influence favorable sur la culture des céréales. Par le labourage profond, l’influence d’une trop grande humidité ainsi que d’une sécheresse persistante se trouvait diminuée. En outre le sol labouré d’une manière profonde s’échauffe plus facilement que celui qui n’est cultivé qu’à la surface, et il est moins favorable à la mauvaise herbe.

Mais avant tout la culture profonde a pour but de mettre à la disposition de la plante, pour le déplacement de ses racines, une plus grande quantité d’un sol tel qu’elle y trouve les conditions de son développement.

Dans toute exploitation rationnelle on laboure aujourd’hui beaucoup plus profondément qu’au début de notre siècle. Si 4 pouces étaient alors la règle, la règle est aujourd’hui le double, et dans la culture profonde on va jusqu’à 12, 15 pouces et plus.

« C’est dans la culture profonde que se trouve l’avenir de notre agriculture... Mais pour pratiquer la culture profonde d’une manière énergique, il faut une force de travail plus régulière et plus puissante que la force animale » (Perels). La machine à vapeur a fourni cette force de travail.

Le même Perels, que nous avons plusieurs fois cité, et qui est peut-être l’homme qui a le plus contribué à la diffusion de la charrue à vapeur en Allemagne, écrit à son sujet :

« Les avantages que la culture à la vapeur a sur la culture par attelage résultent des considérations suivantes :

» 1. Il est hors de doute et il n’est contesté par personne que le travail de la charrue à vapeur est infiniment meilleur que celui de la charrue mue par un attelage...

» La supériorité du travail de la charrue à vapeur se manifeste par une plus grande sûreté de récolte et par un plus haut rendement ; cela est prouvé

iy. — l’agriculture moderne 65

partout où la charrue à vapeur a fonctionné pendant plusieurs années.

» Un autre avantage de la charrue à vapeur consiste en ce qu'on peut commencer à travailler la terre au bon moment et finir avant l’arrivée de la fin de l’automne. Immédiatement après la récolte, c’est-à-dire en un temps où dans la plupart des exploitations on ne dispose pour labourer ni de travailleurs ni d’animaux d’attelage, on est en mesure de commencer à écroûter la terre... A la fin de l’automne, époque où différemment le travail devrait être suspendu, la charrue à vapeur travaille encore sans de trop grandes difficultés, si bien qu’avant le commencement de l’hiver le travail du sol peut être terminé. Cet avantage de la charrue à vapeur doit être apprécié comme il convient, en particulier pour les régions dans lesquelles l’hiver commence de très bonne heure (1). »

Si, malgré ces avantages, la charrue à vapeur, dans beaucoup de régions, ne peut pas s’acclimater, cela tient à ce que les obstacles mentionnés plus haut à l’application de la machine dans l’agriculture agissent contre la charrue à vapeur plus encore que contre toute autre machine. Elle ne peut être employée là où existent des difficultés considérables du terrain, là où des pierres nombreuses et fortes se trouvent dans le sol ; elle ne peut être employée non plus dans des champs marécageux, et dans de petits lopins de terre. L’apprentissage des ouvriers n’est pas facile, des réparations sont souvent nécessaires ; mais surtout ce sont les frais importants qu’elle nécessite qui font obstacle à son emploi. Les charrues à vapeur à deux locomotives coûtent 40 000 marks (50 000 francs) et plus ; celles à une locomotive, qui sont moins rationnelles, plus de 30 000 marks. Leur emploi

(1) Die Amyenduny der Dam^f kraft in der Landivirtschaft , p. 307-

i/agriculture dans la société capitaliste

— ainsi que celui des batteuses à vapeur — est facilité par un système de location.

L’Angleterre, patrie de la charrue à vapeur, est le pays en fait l’usage le plus étendu. Ce n’est que vers 1850que l'on réussit à établir une charrue à vapeur d’un usage pratique. En 1867, d’après les rapports de la Royal Agricultural Society , la culture du sol au moyen de la vapeur n’était encore pratiquée que dans 135 domaines. Au contraire, les statistiques officielles dressées pour l’exposition de Wolverhampton en 1871 firent connaître ce résultat, qu’à cette époque plus de 2 000 charrues à vapeur fonctionnaient déjà en Angleterre. En Allemagne au contraire il n’y en avait alors que 24. Pourtant, dès 1882, on comptait 836 exploitations qui employaient des charrues à vapeur, en 1895 on en comptait 1696. Dans les grandes exploitations de la province de Saxe elles sont d’un emploi général.

Dans les grands domaines d’Autriche et de Hongrie la charrue à vapeur s’emploie aussi de plus en plus.

Mais ce n’est pas seulement pour le labourage, c’est tout aussi bien pour le laminage, pour le hersage, que l’agriculture a besoin de la machine à vapeur. Aussi dans le battage elle se montre fort supérieure à la machine à molette actionnée par le cheval, pour ne pas parler de la machine à molette actionnée par la main. Dans les ravières de Saxe, vraies exploitations modèles de culture intensive, les céréales, abstraction faite du seigle, dont la paille doit servir comme paille d’engerbage, sont régulièrement battues avec la machine à vapeur. Même chez les paysans, la molette delà batteuse est presque entièrement remplacée par la locomobile (1).

Comme système de pompes dans les travaux d’irrigation et de drainage, la machine à vapeur rend aussi de

(1) Kærger, Die Sachsengüngerei, p. 13.

Page 1