IV. — l’agriculture moderne
C’est un des inoubliables mérites de Liebig d'avoir découvert ce fait et d’avoir énergiquement combattu l’intensive exploitation par grappillage dont la culture perfectionnée du sol de la première moitié de notre siècle donnait le spectacle. Il posa ce principe, que la fertilité de nos champs ne peut durer, ne peut s’accroître d’une manière continue que si on leur restitue les éléments constitutifs qui leur ont été pris sous forme de produits agricoles expédiés au marché. Les déchets des villes doivent être renvoyés à l’agriculture. Dans son ouvrage sur « La Chimie appliquée à l’agriculture et à la physiologie (1) » (1re partie : Le processus chimique de la nutrition des végétaux), il écrivait entre autres choses : « Un concours de circonstances fortuites (introduction de la culture de la luzerne, découverte du guano, introduction de la culture de la pomme de terre, plâtrage) a fait croître la population de tous les Etats européens en une proportion anormale, cette proportion n’étant pas en rapport avec la richesse productive de ces pays. La population ne pourrait se maintenir à ce niveau, si le mode d’exploitation actuel ne change pas, qu’à deux conditions :
« 1° Si par un miracle divin les champs recouvraient la fécondité que leur ont ravie la sottise et l’ignorance;
2° Si l’on découvrait des dépôts de fumier ou de guano d’une extension comparable à celle des mines de houille d’Angleterre.
« Nul homme raisonnable ne considère comme probable ou possible la réalisation de ces conditions...
« L’introduction des water-closets dans la plupart des villes anglaises a pour conséquence que, tous les ans, les conditions de la reproduction des substances nécessaires à la nutrition de trois millions et demi d’hommes sont irréparablement perdues.
(1) Die Ghemie in ihrer Anvendung auf Agrikultur und Physiologie.
« La partie de beaucoup la plus considérable de rénorme masse d’engrais que l’Angleterre importe tous les ans retourne par les fleuves jusqu’à la mer, et les produits ainsi créés ne suffisent pas à alimenter le surcroît de la population.
« Ce qu’il y a de pire, c'est que cette destruction de parti-pris se produit dans tous les pays européens, bien que dans des proportions moins considérables qu’en Angleterre. Dans les grandes villes du continent, les autorités dépensent tous les ans de fortes sommes pour rendre inaccessibles aux paysans les conditions du rétablissement et du maintien de la fécondité des champs.
« De la solution de la question des égouts des villes dépendent le maintien de la richesse et du bien-être des Etats et les progrès de la culture et de la civilisa- Dn (1) ».
Liebig énonçait ces propositions pour la première fois il y a un demi^siècle. Depuis cette époque, la haute valeur des excréments humains comme engrais et la nécessité de les livrer à ragriculture, ont été reconnues il a longtemps ; mais la solution de la question des égouts, que préconisait Liebig est plus éloignée aujourd’hui que jamais. On n’a pas réussi jusqu’ici à trouver, pour éloigner les excréments humains des grandes villes, un système qui, sans dépenses exagérées, donne satisfaction à la fois aux exigences de l’hygiène et à celles de l’agriculture. Le système des parcs d’irrigation tel qu’il est appliqué à Berlin nous paraît, de tous ceux qui ont été introduits jusqu’ici, le plus convenable au point de vue de l’hygiène, car il évite l’infection des. rivières par les vidanges emportées dans les canaux. A vrai dire on ne pourra guère considérer comme un moyen de restituer à ragriculture les substances qui lui sont enlevées, les
(1) Op. cit. pp. 125, 128, 129, 153.