IV. — L AGRICULTURE MODERNE
quelques parcs d’irrigation qu’on peut établir aux environs de chaque ville. La question pourrait Être résolue dans l’état présent de la technique très simplement, sans grandes dépenses, et môme avec bénéfices, par exemple par le système de l’irrigation, si l'antagonisme des villes et des campagnes était supprimé, si la population était distribuée de manière à peu près uniforme sur toute la surface du pays. Mais à cela, avec le système actuel de la production, il n’y a pas à penser.
Moins on réussit jusqu’ici à mettre à profit pour l’agriculture les excréments humains des villes, plus s’accrut d’autre part le dépouillement du sol par les méthodes de culture intensive dont nous avons déjà parlé et par l’accroissement de la production pour le marché, et plus la science et la pratique eurent recours à un palliatif pour restituer au sol les substances nutritives qui lui étaient prises, plus elles s’efforcèrent d’inventer et de fabriquer des engrais subsidiaires pouvant donner au sol les substances dont avaient besoin les plantes que l’on cultivait, et pouvant les donner sous la forme le plus facilement assimilable à la plante. Le nombre de ces engrais importés ou fabriqués est énorme et s’accroît encore chaque jour ; pour chaque qualité de terrain, pour chaque genre de culture, pour chaque espèce de plantes on fabrique et l'on mélange des espèces particulières d’engrais ; on arrive par là non seulement à conserver au sol sa richesse, mais encore à l’accroître jusqu’à un certain degré ; et même dans certains cas les engrais artificiels permettent dès maintenant à l’agriculteur de se passer complètement de culture alternante et de fumier, d’adapter entièrement la culture de ses produits aux exigences du marché, et de consacrer toute la surface dont il dispose pour la culture à la production pour le marché. Cette culture libre est la forme la plus parfaite qu’ait atteinte au point de vue technique et économique l’agriculture moderne.
Mais ce n’est pas seulement la fabrique de machines et le laboratoire du chimiste qui révolutionnent l’agriculture, c’est aussi l’atelier de l’opticien. Nous ne voulons pas insister ici sur l’importance de l’analyse spectrale pour la découverte de plusieurs substances, ni sur celle des appareils de polarisation pour l’industrie du sucre, de la photographie pour la connaissance des races et pour l'élevage du bétail ; nous voulons seulement attirer l’attention sur l’instrument d’optique le plus important pour l’agriculture, le microscope.
« Il a fallu longtemps, dit Hamm, pour comprendre comment on pourrait, utiliser dans la pratique cet instrument aujourd’hui indispensable ; mais actuellement l’importance en est universellement reconnue et en particulier l' agriculture ne peut plus s’en passer. L’examen du sol au point de vue de ses éléments constitutifs doit absolument, dans l’état présent des choses, commencer avec le microscope... La structure intérieure des plantes, la nature de la cellule et de son contenu, la forme et la différence des grains de fécule et d'autres formations, ne nous ont été d’abord connues exactement qu’au moyen du microscope. C’est à lui que nous devons la connaissance de la reproduction des plantes cryptogames et celle des nombreux champignons, charbucles ou rouilles, champignons de pommes de terre ou oïdium, etc., qui attaquent les plantes cultivées et les endommagent fréquemment jusqu’à les rendre improductives. La distinction des différentes fibres des tissus, de la structure de la laine et des poils, la découverte de nombreux animalcules qui attaquent les produits et d’êtres tels que les bactéries, les vibrions de froment, les petites algues à cardère, les nématodes à raves, etc., ne peuvent être le résultat que de recherches microscopiques... Le microscope rend des services particuliers dans le contrôle des graines... Dans la main de l’homme exercé, le microscope rend des services que seul il peut rendre, comme
l’agriculture moderne
moyen de distinguer le vrai du faux, la semence de la mauvaise herbe (1). »
Depuis que Hamm a écrit ces lignes (1876), le microscope a permis un des progrès les plus importants de l'agriculture, par le développement de la bactériologie.
Grâce à ces progrès, l’agriculture est à môme soit de préserver, soit de guérir plantes et animaux de bien des maladies très destructives — liénite, érysipèle des porcs, tuberculose, phylloxéra — soit tout au moins de se rendre compte avec certitude de la présence de ces maladies.
Dans la seconde partie du siècle dernier on découvrit ce fait que les légumineuses (légumes secs, trèfles et luzernes), à l’inverse des autres plantes cultivées, empruntent presque tout ce qu’il leur faut d’azote non au sol mais à l’air, qu’au lieu de rendre le sol plus pauvre en azote elles l'enrichissent. Mais elles ne possèdent cette propriété que s’il se trouve dans le sol certains microorganismes qui se fixent à leurs racines. Là où ils manquent, on peut par une inoculation appropriée opérée dans le sol, mettre les légumineuses en état d’enrichir le sol en azote et par là l’amender dans une certaine mesure pour la culture d’autres plantes. Elles permettent, ordinairement quand elles sont combinées avec des engrais minéraux appropriés (phosphates et potasses), de faire donner au sol d’une manière durable, sans le secours des fumiers, les plus hauts rendements. Ce n’est que cette découverte qui a donné à l’agriculture libre une base entièrement sûre.
e) U agriculture comme science .
Quelle transformation profonde, de la culture à trois assolements du temps féodal à l’exploitation libre de la
(1) IIamm, Die Naturkrüfte in der Landwir tacha ft, p. 142 à 145.
fin du xixe siècle ! Et la partie de beaucoup la plus considérable de cette transformation s’est accomplie en quelques dizaines d’années ! Ce n’est que de 1840 que datent les travaux de Liebig, qui ont frayé une voie nouvelle, et ce n’est que quinze ans plus tard que le mérite en a été universellement reconnu, au temps où la machine à vapeur faisait son entrée dans l’agriculture, et où la bactériologie enregistrait ses premiers succès pratiques dans ce domaine (en 1837, découverte du bacille de la pébrine des vers-à-soie et des champignons de la fermentation, en 1849, du bacille de la liénite).
En quelques dizaines d’années l’agriculture, autrefois la plus conservatrice de toutes les formes d’exploitation, qui pendantmille ans n’avait fait presque aucun progrès et qui dans ce laps de temps est restée parfois des siècles sans en faire aucun, l’agriculture est devenue l’une des plus révolutionnaires, sinon la plus révolutionnaire des formes d’exploitation moderne. Mais dans la mesure où elle se transformait, elle cessait d’être un métier dont la routine se transmettait de père en fils, pour devenir une science , ou plutôt un système de sciences, qui élargissent chaque jour le champ de leurs investigations et l’horizon de leurs connaissances théoriques. L’agriculteur qui n’est pas familier avec toutes ces sciences, le pur praticien » assiste impuissant et perplexe à ces innovations; et pourtant il ne peut pas s’en tenir à l’antique méthode, car il est devenu impossible de continuer à cultiver selon les procédés éprouvés des pères et des aïeux.
Le développement qui fait entrer l’agriculture. dans le domaine de la science se manifeste clairement dans l’histoire des écoles agronomiques, particulièrement des écoles supérieures. Ce développement n’apparaît pas seulement dans l’étendue et le contenu du programme : l’histoire extérieure des instituts agronomiques témoigne clairement des progrès de l’agronomie scientifique.
Thaer, qui étudia l’agriculture perfectionnée en Angle-