‹ La question agraireChapitre 27 sur 189 · IV. — l’agriculture moderne · texte numérisé non relu

IV. — l’agriculture moderne

multiples, et cela n'est possible que par une tenue des livres exacte et rationnelle.

Au temps de la culture à trois assolements, l’agriculteur, qui ne produisait guère que pour son besoin personnel, n’avait pas besoin de tenue des livres. Les conditions de toute exploitation dans une région donnée n’avaient pas reçu de modification essentielle depuis le temps des aïeux les plus lointains ; elles restaient simples et faciles à connaître. Il en est tout autrement dans l’agriculture moderne. Celle-ci a affaire à des conditions plus étendues et plus variées, qui changent constamment, conditions de production et de circulation, d’achat et de vente. Elle tomberait dans une confusion inextricable sans une comptabilité exacte et régulière. Cela est vrai de toute branche d’exploitation un peu importante dans l’organisation actuelle de la production, mais cela est plus vrai de l’agriculture que de l’industrie. Une entreprise industrielle] moderne ne produit que des articles d’une môme espèce; un bien rural au contraire est une réunion des espèces d’exploitations les plus différentes, élevage, culture de la terre, jardins potagers, vergers, basse-cour, etc., qui fournissent les articles les plus différents. L’exploitation industrielle achète généralement tous ses moyens de production, vend tous ses produits ; dans l’exploitation agricole il en est autrement; ici on n’achète qu’une partie de ses moyens de production ; l’autre partie est produite par l’exploitation elle-même ; bestiaux, fourrages, engrais, grains sont en partie ache-^ tés, en partie produits dans le bien môme ; les salaires se paient moitié en argent, moitié en nature. Par suite on ne porte et on ne vend au marché qu’une partie des produits, l’autre est consommée par l’exploitation môme. Enfin il n’est pas aussi'facile d’apprécier les effets d’un moyen ou d’une méthode de production dans l’agriculture que dans l’industrie. Parfois il se passe des années avant qu’on en voie distinctement tous les résultats.

Tout cela rend indispensable pour l’agriculteur une comptabilité exacte et régulière, qui s’étend aux moindres détails, une comptabilité qui ne repose pas seulement sur des considérations commerciales, mais aussi sur des considérations scientifiques ; car l’agriculteur n'a pas seulement affaire au capital et au profit du capital, mais encore à la terre et à la rente de la terre ; or, celle-ci, dans la mesure où elle est rente différentielle, dépend de la richesse du sol; l’agriculteur moderne, qui travaille rationnellement, doit se préoccuper aussi bien de conseil ver cette richesse et de l’accroître le mieux qu’il sera possible, que de faire fructifier son capital.

Rien ne caractérise mieux peut-être l’agriculture moderne que cette tenue des livres scientifique autant que commerciale. I/étroite alliance de la science et des affaires, qui caractérise tout le système de la production moderne, n’apparaît nulle part aussi clairement que dans l’agriculture. Celle-ci est la seule branche d’exploitation dont la comptabilité s’enseigne dans les universités.

a) La valeur .

Pour que l’agriculture puisse se développer comme elle l’a fait depuis l’époque féodale, et qu’elle puisse participer aux progrès continus réalisés dans le domaine technique et économique, il a fallu et il faut de l’argent — beaucoup d’argent. — La preuve est inutile; l’exemple même est presque superflu. Rappelons-nous seulement qu’en Angleterre, /de 1835 à 1842, on a dépensé, uniquement pour le drainage, plus de 100 millions de marks, de 1846 h 1855, plus de 50 millions. Avec ces 50 millions on a drainé 1.365.000 acres; il restait encore 21.525.000 acres à drainer.

L’exploitation agricole moderne est impossible sans argent, ou, ce qui revient au même, sans capital ; car dans l'organisation actuelle de la production, chaque somme d’argent qui ne sert pas à la consommation personnelle, peut devenir capital (valeur qui produit une plus-value), et le devient aussi généralement.

L’exploitation agricole moderne est donc une exploitation capitaliste. On y retrouve les caractères distinctifs du mode de production capitaliste, mais sous des formes particulières. Pour l'intelligence de ces formes, il faut

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que nous nous permettions ici une petite digression dans le domaine des abstractions économiques, et que nous fassions connaître rapidement notre point de vue théorique, celui des théories de Marx sur la valeur, la plus-value, le profit et la rente foncière. Nous nous bornerons naturellement à des indications, et renvoyons ceux de nos lecteurs qui n’ont pas encore fait connaissance avec les trois volumes du « Capital» de Marx, à cet ouvrage, s’ils veulent approfondir l’objet principal de ce chapitre.

Si nous considérons l’agriculture moderne, nous y remarquons deux faits fondamentaux : la propriété individuelle de la terre et le caractère de marchandises qu’ont tous les produits de. la culture. Nous avons déjà étudié le premier de ces faits dans sa genèse ; nous allons nous occuper maintenant du second et de ses conséquences. Une marchandise est un produit du travail humain, qui n’a pas été fait pour être consommé par le producteur lui-même (ou pour être gratuitement livré à d’autres, membres de la famille, seigneur terrien, etc., pour leur consommation), dont le producteur n’a pas besoin et qui doit être livré à d’autres en échange de produits dont il a besoin.

Le rapport des quantités respectives de deux marchandises échangées l’une contre l’autre dépend au début surtout du hasard. Mais plus la production des marchandises se développe, plus l'échange se multiplie et a lieu régulièrement, et moins ce rapport reste soumis au hasard, plus on observe, que le rapport d’échange est déterminé par une loi ; chaque marchandise a, dans des circonstances données, une valeur cFéchange fixe. A un point plus avancé de l’évolution, l’échange devient vente, c’est-àdire qu’une marchandise déterminée devient monnaie, marchandise qui a une valeur d’usage pour tout le monde, que chacun aime à recevoir en échange, et qui sert de mesure de valeur pour toutes les autres marchandises. La quantité fixe de monnaie — or ou argent — qu’on

Y. — LE CAPITALISME DANS i/AGRICULTURE MODERNE 85

donne pour une marchandise déterminée, s’appelle le prix de cette marchandise.

La valeur de la marchandise n’apparaît que comme une tendance , comme une loi qui tend à régir le phénomène de l’échange ou de la vente. Le résultat de ce phénomène est le rapport d’échange réel à un moment donné, autrement dit le prix réel. La loi et son résultat sont naturellement deux choses différentes. Le savant qui étudie les phénomènes naturels et sociaux est obligé de les isoler, s’il veut découvrir les lois qui les régissent ; il doit considérer chaque phénomène en lui-même en le dégageant des circonstances accessoires qui le compliquent. C’est le seul moyen d’arriver à saisir les lois qui agissent sous les apparences extérieures ; ces lois une fois connues, on arrive facilement à comprendre les phénomènes superficiels ; en procédant inversement, on ne saisit ni les unes ni les autres. Cela est clair comme le jour et a été répété un nombre incalculable de fois, et cependant on n’en tient pas toujours compte, notamment dans la théorie de la valeur.

Qu’est-ce donc qui détermine la valeur d’échange, le rapport fixe, soumis à une loi, qui régit l’échange de deux marchandises ? L’échange résulte de la division du travail. La production des marchandises est cette forme de production où des travailleurs indépendants les uns des autres travaillent les uns pour les autres, chacun dans son industrie. Dans une société socialiste ils travailleraient directement les uns pour les autres ; comme producteurs indépendants les uns des autres ils ne peuvent travailler les uns pour les autres qu’en ce sens qu’ils échangent les produits de leur travail. Mais ils sont libres ot égaux ; — ce n’est qu’entre libres et égaux qu’un vrai échange de marchandises est possible; où une partie dépend de l’autre, on peut parler d’extorsion ou de rapt, mais non d’échange. Or un homme libre ne veut pas travailler gratuitement pour un étranger; il ne veut

donner plus de travail qu’il n’en reçoit. Nous voyons ainsi naître la tendance à considérer comme équivalents pour l’échange deux produits qui ont coûté la même somme de travail ; à considérer la somme moyenne de travail nécessaire pour produire une marchandise comme déterminant sa valeur. Mais c’est une question de savoir si le producteur réalisera cette valeur sur le marché, on lui paiera réellement au moins le prix de son travail ; cela dépend d’une série de circonstances, qu’on peut résumer toutes sous la rubrique de l’offre et delà demande.

11 est vrai quecette théorie, qui fait dépendre la valeur d’une marchandise de la somme de travail socialement nécessaire pour la produire, est combattue delà façon la plus vive par la science universitaire moderne. Mais en regardant de plus près, on verra que toutes les objections viennent de ce qu'on confond la valeur marchande r d’une part avec la valeur d'usage, d’autre part avec le prix. Toutes les théories universitaires de la valeur aboutissent à représenter comme éléments de la valeur, côté de la somme de travail, l’utilité du produit et la demande.

Il est évident que tout produit doit être utile, répondre un besoin (réel ou imaginaire), s’il doit devenir marchandise, et acquérir de la valeur. La valeur d'usage est la condition préalable de la valeur marchande, mais elle ne détermine pas .le montant de cette valeur. La condition de chaque échange est que les deux marchandises soient différentes de nature : sans cela l’échange 'aurait pas de raison d’être. Mais entre les valeur^ d’usage de deux marchandises de nature différente il n’est pas possible d’établir une comparaison qui s’exprime simplement en chiffres, comme celle que réalise le rapport d’échange. Quand je dis: une aune de toile dix fois autant qu’une livre de fer, il serait absurde de prétendre que cela tient à ce qu’une aune de toile sa-

tisfait dix fois autant de besoins ou est dix fois plus utile qu’une livre de fer. Les utilités de deux, marchandises sont des concepts de nature tout à fait différents et incommensurables.

On peut sans doute mesurer la valeur d'usage relative de pièces différentes de la même espèce de marchandises : une paire de bottes solides a une valeur d’usage plus grande qu’une paire moins solide, un verre de vin de Riidesheim une valeur d’usage plus grande qu’un verre de Grünberg. On paiera volontiers davantage pour la valeur d’usage la plus grande : la valeur d'usage estelle donc aussi un élément de la valeur marchande ? Il le semblerait presque. Mais alors se pose la question : si la valeur d’usage la plus grande crée la plus grande valeur marchande, pourquoi chaque producteur d’un genre de marchandises ne produit-il pas uniquement des échantillons de la meilleure qualité ; pourquoi chaque cordonnier ne produit-il pas uniquement des souliers de l’espèce la plus solide, pourquoi, chaque vigneron ne cultive- t-il pas des vins de première marque? La réponse est très simple. Pour les souliers, la meilleure qualité — si nous faisons abstraction des différences particulières des ouvriers, de la matière brute, des outils, etc., qui, si on en tenait compte, ne changeraient rien au résultat — est la conséquence du travail le plus solide, donc d'une plus grande somme de travail . Et c’est cette somme de travail plus grande, et non la valeur d’usage plus grande, qui détermine la valeur marchande plus grande de la meilleure qualité. On dit, comme on sait, que les marchandises les plus chères coûtent le meilleur marché, c’est-à-dire qu’il y a entre leur valeur d’usage et la valeur d’usage des qualités inférieures un écart beaucoup plus fort qu’entre leurs valeurs marchandes respectives. Une paire de hottes de 12 marks dure peut-être deux fois autant qu’une paire de 10 marks.

Au contraire le prix plus élevé du Johannisberg ou du

LAGRÏCULTÜRE dans la société capitaliste

Rüdeslieim vient de ce qu’on ne peut pas cultiver partout des vins de cette espèce. Ici la loi de la valeur n’a plus d’effet du tout, parce que nous avons affaire ici au monopole. La loi de la valeur suppose la libre concurrence.

Quand, dans un genre de marchandises donné, des* différences de qualité déterminent des différences de prix, elles peuvent toujours se ramener soit à des différences de sommes de travail, soit à des monopoles. Ce serait une folie d’admettre que, ni l’un ni l’autre de ces deux facteurs n’agissant, il y aurait encore un producteur doué de l’habileté moyenne qu’on est obligé de supposer, qui ne produirait pas exclusivement la meilleure qualité dans son genre de marchandises.

Ce qui est vrai de l’utilité plus ou moins grande est vrai aussi du besoin plus ou moins grand. Les variations de l’offre et de la demande peuvent sans doute expliquer pourquoi le prix — je ne dis pas la valeur — de la même marchandise peut monter ou baisser d’un jour à l’autre ; mais elles n’expliquent jamais pourquoi il v a un rapport constant entre les prix de deux genres de marchandises, pourquoi par exemple pendant plusieurs siècles, et en dépit de nombreuses oscillations,, une livre d’or a toujours valu en moyenne environ 13 fois plus qu’une livre d’argent? On ne peut l’expliquer que par ce fait que pendant plusieurs siècles les conditions de production de ces deux métaux sont restées les mêmes. Il serait ridicule d’admettre que là demande d’or a constamment été treize fois plus grande que la demande d’argent.

On a honte littéralement d’être obligé de répéter ces explications pour la dixième fois, mais la nécessité s’en fait sentir de nouveau chaque fois qu’on vient à parler de la théorie de la valeur, parce que ses adversaires ne se lassent pas d’invoquer toujours contre elle les mêmes quiproquos. Voici par exemple le professeur Lujo Brentano qui, dans son dernier ouvrage sur la Poli-

tique agraire (1), vient à parler de la rente foncière et à cette occasion.de la théorie qui la fonde, la théorie de la valeur. Il dit : « Ricardo et son école parlaient de valeur naturelle ; ils appelaient ainsi la somme des frais qu’a coûtés la production d’un bien. Les socialistes qui ont développé cette théorie appellent valeur naturelle la somme de temps de travail social nécessaire pour produire un bien. » Nous ne savons pas ce que Brentano entend par «temps de travail social». Le temps de travail socialement nécessaire est sûrement autre chose. Brentano continue : « Les deux théories de la valeur — celle de Ricardo et celle de Marx — sont considérées aujourd’hui par la science comme réfutées. Déjà. Hermann a montré qu’elles étaient insoutenables, quand il fit voir que les frais ne constituent qu’un des nombreux éléments qui déterminent le prix ; qu’il y a en outre l’urgence du besoin, futilité, la solvabilité, la possibilité de se procurer l’objet par ailleurs, l’obligation où se trouve le vendeur de vendre, la valeur d’échange du moyen de paiement et d’autres avantages offerts par l’acheteur, ainsi que la facilité de vendre dans une autre occasion, tous facteurs qui jouent un rôle dans la détermination du prix » (p. 84).

Ainsi « la science » n’admet plus la théorie de la valeur de Marx parce que le prix n’est pas seulement déterminé par la somme de travail fourni.

Ricardo et, avant lui, Adam Smith parlaient de « prix naturel ». Brentano leur prête, à eux et à Marx luimême, le terme de « valeur naturelle » . Telle est la confusion qui règne dans ces quelques lignes entre le prix et la valeur! ^

Mais si on fait abstraction des facteurs qui déterminent les oscillations des prix, il ne reste chez Brentano lui-

(1) L. Brentano, Agrarpolitik , I Theil : Theoretische Einleitung in die Agrarpolitik .

l’agriculture dans la société capitaliste

meme qu'un élément, la somme de travail, ou comme ! dit Brentano « en rectifiant »,les frais cle production. ! Mais c'est là une rectification douteuse.

Les frais de production supposent ce qu’ils doivent expliquer, la valeur. Qu’est-ce qüi détermine les frais de production? Leur somme est une somme de valeurs dé- i pensées. On définit ainsi d’abord la valeur par les frais de production, puis les frais de production parla valeur. On nous renvoie ainsi de Ponce à Pilate !

Cependant cette proposition, quç la valeur d’une marchandise est déterminée par les frais de production, n’est pas entièrement dénuée de sens; mais l’économie politique des Universités ne nous dit rien des circonstances qui lui donnent un sens. Pour l’intelligence de ces circonstances, nous sommes obligés d’expliquer la différence qu’il y a entre la production simple et la production capitaliste des marchandises.

b) Plus-value et profit.

La production simple des marchandises est la forme primilive de ce genre de production. Elle est caracté¬

risée par ce fait, que les producteurs sont, non seulement libres et égaux les uns vis-à-vis des autres, mais

encore propriétaires de leurs moyens de production.

Pas plus qu’aucune des grandes époques de l’évolution

économique, la production simple des marchandises n’a

régné dans toute sa pureté : elle a toujours été mêlée d'autres formes économiques, comme le régime naturel (régime delà production pour la propre consommation du producteur), le régime féodal, le régime du monopole des corporations. Aussi la loi de la valeur n’a-t-elle eu qu’une action partielle ; elle a agi précisément dans la mesure où se développait, dans les limites, données, une production régulière de producteurs travaillant, en état de libre concurrence, pour le marché.

A un certain degré de l’évolution, la production capitaliste des marchandises se substitue à la production simple, c’est-à-dire que le travailleur cesse d’être propriétaire de ses moyens de production. Le capitaliste s’oppose au travailleur, qui a perdu toute propriété, en qualité de propriétaire des moyens de production ; le travailleur ne peut plus travailler directement pour le consommateur ; il faut qu'il travaille pour le patron capitaliste, à qui il vend sa force de travail ; il devient un travailleur salarié.

Ce n’est que dans cette Organisation de la production que la production des marchandises devient la forme universelle ou du moins prédominante de la production : le régime naturel disparaît rapidement, l’exploitation féodale et le monopole des corporations deviennent impossibles, la liberté et l’égalité des producteurs deviennent la règle universelle. Mais précisément cette organisation de la production, qui crée les conditions nécessaires pour que la loi de la valeur puisse avoir toute son action, fait naître, entre la valeur et le prix du marché, un intermédiaire, qui voile la loi de la valeur et modifie ses effets. Cet intermédiaire est constitué par les frais de production, c’est-à-dire la somme des dépenses en argent nécessaires pour créer une marchandise.

Dans la production simple des marchandises, vouloir déterminer les prix des marchandises confectionnées en fonction des frais de production, n’aurait pas de sens. Prenons l’exemple le plus simple : un tisserand primitif de la campagne, qui produit lui-même sa matière brute et fabrique lui-même son métier. Il n’a pas la moindre dépense à faire pour ce qu'il produit; son produit ne lui coûte absolument que son travail.

La fixation du prix d’après les frais de production ne parait pas si absurde dans les cas où, par suite de la division du travail, le producteur achète ses moyens de production. Comme pour le tisserand primitif, pour le

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tisserand professionnel la valeur de la toile est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire pour la créer ; mais cela n’est plus si évident. Car le tisserand professionnel ne produit plus lui-même le filé, ni le métier; il les achète. Leur valeur constitue ses frais de production, et ceux-ci entrent dans la valeur du produit : la valeur du filé entièrement, la valeur du métier, dans la mesure où la production de la toile l’use. Mais ces frais de production ne forment pas la valeur totale de la toile ; pour l’obtenir, il faut ajouter aux frais de production la valeur créée par le travail du tisserand.

Mais tout se passe autrement dans l’organisation capitaliste de la production des marchandises. Le propriétaire des moyens de production et le travailleur sont devenus deux personnes distinctes. Si le capitaliste veut faire produire, il faut qu’il achète, non seulement la matière brute et les instruments, comme notre tisserand dans le dernier exemple, mais encore la force de travail du travailleur lui-même. Sans doute, pour le capitaliste, tous les éléments de la production se ramènent à des dépenses d’argent, à des frais, mais ce n’est vrai que du capitaliste. La production des marchandises ne lui coûte pas du travail , mais de l 'argent; pour lui ce sont les frais de production, l’argent dépensé, qui déterminent le prix, non le travail fourni ; mais il ne faut pas saisir la différence entre la production simple et la production capitaliste des marchandises, pour considérer la détermination des prix par les frais de production, comme une loi universelle de la production des marchandises et pour vouloir « rectifier » ainsi la théorie de la valeur du travail.

Les frais réels de la production n'épuisent pourtant pas les frais de production, tels que le capitaliste les compte pour l’établissement de ses prix. Si le prix de la marchandise était égal à la somme d’argent que le capitaliste dépense pour la production, il ne gagnerait rien à la

vendre. Or, le bénéfice est le mobile de la production capitaliste. Si le placement de son argent dans une entreprise ne donnait pas de bénéfice au capitaliste, il serait plus avantageux pour lui de le dépenser pour sa consommation personnelle. C’est justement le bénéfice, le profit qui fait d’une somme d'argent un capital. Toute somme d’argent employée de manière à produire un profit, est capital.

Le capitaliste ajoute donc un supplément à la somme des frais de production; il croit avoir produit à perte, s’il ne retire pas au moins ie profit usuel dans le pays. La somme de ce qu’il a dépensé pour la production, plus le profit usuel, c’est ce qu’il appelle les frais de production, d'après lesquels il calcule le prix qu’il est obligé d’atteindre pour faire ses frais.

C’est un fait très apparent de la pratique capitaliste, et qui est par suite connu depuis longtemps.

Déjà Adam Smith distinguait la valeur du travail, qui, dans la production simple des marchandises, sert de règle aux fluctuations des prix du marché, et la modification de la valeur, dans le système de la production capitaliste, par les frais de production qui forment le prix naturel (non la valeur , comme le prétend Rrentano), c’est-à-dire ce que Marx appelle le prix de production.

Le progrès que l’économie politique actuelle des Universités a réalisé sur ces économistes « surannés » consiste en ceci, qu’elle confond non seulement production simple des marchandises et production capitaliste, mais encore valeur, prix naturel et prix de marché, et déclare que la théorie classique de la valeur doit être abandonnée, parce que la « valeur naturelle » n’explique pas les oscillations des prix.

« Dans l’état primitif de la société, dit Smith au chapitre vi du premier livre de son Wealth of Nations, avant que la propriété individuelle se fût emparée du sol

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et que le capital se fût formé, le rapport entre les quantités de travail nécessaires pour produire les différents produits, paraît avoir été la seule mesure qui servît de règle à l’échange...

« Mais aussitôt que le capital se fut concentré dans les mains de quelques individus, quelques-uns s’en servirent naturellement pour donner du travail à des hommes industrieux qu’ils pourvurent de ce qui leur était nécessaire pour travailler et pour vivre, en vue de retirer un profit en vendant leurs produits ou la valeur ajoutée par leur travail à la matière du travail. »

La différence entre la production simple et la production capitaliste de la marchandise est ainsi nettement mise en relief. Au chapitre vu, Smith remarque que dans chaque société et chaque pays, il y a un taux moyen du salaire, du profit et de la rente foncière (nous parlerons bientôt de cette dernière et, pour cette raison, n’v insisterons pas ici). On peut appeler ces taux moyens, taux naturels. « Quand le prix d’une marchandise ne rapporte ni plus ni moins que la somme d’argent nécessaire pour qu’on retire le taux naturel de la rente foncière, du salaire du travail et du profit du capital employé à produire la marchandise, à la mettre en état et à la porter au marché, on peut dire que la marchandise est vendue à son prix naturel. »

Le taux « naturel » du profit n'existe, de même que la valeur, que comme tendance ; de meme que les prix gravitent vers la valeur, de même les profits, vers le profit « naturel » ou moyen.

Mais qu’est-ce qui détermine le montant de ce profit « naturel», ou « courant», comme on dit encore? Là-dessus ni Adam Smith, ni Ricardo, ni aucun des économistes bourgeois ne nous apprennent rien ; ce qu’ils font intervenir ici, le plus ou moins grand risque, le salaire plus ou moins élevé et autres éléments analogues, n’explique que les écarts entre le profit réel et le profit moyen, de

meme que l’offre et la demande n’expliquent que les écarts entre le prix de marche et la valeur ou le prix de production, ils n'expliquent pas le taux moyen du profit à chaque moment ; ils expliquent bien pourquoi le profit est ici de 19 et là de 21 %. et non de 20 a/0» comme le profit moyen, ils n’expliquent pas pourquoi le profit moyen est de 20 % et non pas de 200 ou de 2000 par exemple.

C’est Marx qui, le premier, en a fourni l’explication avec sa théorie de la plus-value.

Sans doute, Marx n’a pas découvert lui-même le fait de la plus-value. Il n’avait nullement besoin, d’autre part, de l’emprunter à Thompson, car il pouvait la trouver déjà chez le vieux Adam Smith, qui dit, dans le chapitre vi du premier livre de son « Wealth of Nations » : « La valeur que les ouvriers ajoutent à la matière du travail, se décompose donc dans ce cas (il s’agit de la production capitaliste) en deux parts, dont l’une paie les salaires, l’autre constitue le profit réalisé par le patron sur le capital total (matériaux et salaires) qu’il a avancé. »

La plus-value se trouve déjà reconnue et définie dans ce passage, et Thompson n’a rien ajouté à la constatation de ce fait économique ; il en a seulement déduit une réclamation juridique d’une valeur problématique. Il n’apas plus réussi à expliquer les phénomènes économiques par la plus-value qu’Adam Smith ou aucun autre économiste antérieur à Marx. Il s’est servi de la plus-value pour condamner le profit, et non pour l 'expliquer. Cela, Marx le premier a réussi à le faire ; le premier, il a montré jusque dans le détail et systématiquement comment naît et fonctionne la plus-value, et toutes les découvertes des Anton Menger et consorts n’y changeront rien.

La plus-value résulte de ce fait que la force de travail humaine est capable, à partir du moment où l'évolution de l’outillage technique a atteint un certain degré, de produire une somme de produits supérieure à ce qui est

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nécessaire à sa conservation et à sa reproduction. Un excédent de ce genre, un produit net est fourni par le travail humain de temps immémorial, et tout le progrès de la civilisation a pour condition l’augmentation progressive de cet excédent par les perfectionnements de la technique.

Dans la production simple des marchandises, le produit net revêt la forme de marchandises, mais on ne saurait encore donner à sa valeur le nom de plus-value, parce que, dans cette période, la force de travail humain qui crée des valeurs n’a pas encore de valeur elle-même, puisqu’elle n’est pas encore une marchandise.

Le montant du surproduit revient dans ce cas au travailleur ; il peut le dépenser à augmenter le bien-être de sa famille, à se donner des jouissances grossières ou délicates, à se créer une petite réserve ou même à amasser un trésor ou à améliorer ses moyens de travail. Mais il faut aussi qu’il abandonne une part plus ou moins grande du montant du produit net pour payer des redevances au seigneur, à la commune, au propriétaire fom cier, pour payer parfois des intérêts à l’usurier, s’il tombe dans le besoin. Dans certains cas, il peut se faire qu’on lui retienne à l’avance, en totalité ou en partie, le montant du produit net. C’est non seulement l’usurier, mais encore, dans telle situation du marché, c’est le commerçant, qui souvent ne se, distingue pas de l’usurier, qui exploite la misère oii peut tomber le travailleur libre. Ce profit du commençant peut* résulter, dans la production simple des marchandises, non seulement de ce qu’il vend les marchandises dont il trafique au-dessus de leur valeur, mais encore de ce qu’il les achète au-dessous de leur valeur.

Plus la concurrence est grande sur le marché, plus la situation des producteurs est précaire, et plus c’est la deuxième source de profits qu’on exploite. Encore un pas pour dépasser ce stade, et on se trouve dans

dans le domaine de l'organisation capitaliste de la production.

On conçoit facilement que le commerçant, au lieu d'extorquer au producteur libre son produit au-dessous de sa valeur, préfère exploiter la situation précaire du travailleur pour faire de lui un travailleur salarié, produisant des marchandises non pas pour son compte, mais pour le compte du capitaliste, vivant non pas de la vente de ses produits, mais de lavente.de sa force de travail.

La force de travail devient dès lors une marchandise et acquiert ainsi une valeur qui est égale à la valeur des vivres nécessaires à sa conservation et à sa reproduction. L’excédent de valeur que le travailleur produit en sus de la valeur de sa propre force de travail, devient ainsi plusvalue. Il échoit tout entier au capitaliste, quand le prix de la force de travail, le salaire, est calculé en raison de sa valeur.

A l'industriel capitaliste échoit tout entier le produit créé par son travailleur salarié. La valeur de ce produit est égale à la valeur des moyens de production employés — matières premières, détérioration des machines et des batiments etc. — plus la valeur de la force de travail de son travailleur, ou, comme on dit vulgairement, le salaire, plus la plus-value. C’est cette dernière qui constitue le profit; Mais la transformation de la plus-value en profit est une opération encore moins simple que la transformation de la valeur en prix.

Ce que le capitaliste fournit dans la production n’est pas le travail, mais le capital. Le profit ne lui apparaît pas comme produit du surtravail de ses ouvriers, mais comme produit de son capital. Il calcule le taux de son profit non d'après la quantité de travail employée, mais d'après la quantité de capital avancée. Mais il résulte de là que, si plusieurs entrepreneurs réalisent le

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meme taux de plus-value, ils doivent réaliser des taux de profit différents, si les quantités de capital avancées sont différentes.

Nous voulons mettre cela en lumière par un exemple que nous choisirons aussi simple que possible. Nous supposons donc trois entreprises, où non seulement le taux de la plus-value, c’est-à-dire l’exploitation des travailleurs, est la meme, mais encore où la circulation du capital est la meme. Le capitaliste calcule le taux du profit d’après le rapport qui existe entre la quantité de profit réalisée en un an par son entreprise et la quantité de capital avancée à cet effet pendant cette année. Quand dans deux entreprises où le taux de la plus-value et la quantité de capital sont identiques, la circulation du capital se fait dans des temps différents, le taux de leur profit différera.

Si un capital de 100 000 francs réalise à chaque circulation une plus-value de 10 000 francs, le rapport entre la plus-value annuelle et le capital sera, si le capital circule une fois par an, 1 / 10 ; si le capital circule 10 fois 10/t0. Dans le premier cas le taux du profit sera 10 °/0, dans le deuxième cas, 100 %.

Nous faisons abstraction ici de cette différence, qui compliquerait trop le problème.

Supposons donc trois entreprises où le taux de la plusvalue, la période de circulation du capital et le nombre des travailleurs soient identiques. Ce qui diffère dans les trois entreprises, c’est la quantité de capital nécessaire pour donner du travail au nombre constant de travailleurs. Remarquons encore ici que Marx distingue deux sortes de capital, le capital variable et le capital constant. Le capital variable est le capital dépensé en salaires : il crée la plus-value. Cette part du capital croit pendant le processus de la production, elle change, elle est variable. Au contraire, la part de capital dépensée pour les bâtiments, machines, ma-

tières premières, etc., c’est-à-dire en moyens de production, ne change pas de valeur dans le cours de la production : la valdur en reparaît intacte dans le produit créé, elle est donc constante. Dans notre exemple, nous admettrons donc que dans les 3 entreprises les quantités de capital variable sont égales, les quantités de capital constant au contraire inégales.

Supposons que dans la première entreprise, le capital constant soit exceptionnellement faible ; que ce soit par exemple un chantier où on façonne sans bâtiments ni machines, avec de simples outils, du bois de construction à bon marché. Supposons que dans la deuxième entreprise le capital constant soit exceptionnellement élevé ; pensons par exemple à une fabrique chimique, qui a des bâtiments extrêmement vastes et solides et de nombreuses machines, et n'occupe que relativement peu de travailleurs. Supposons enfin que la troisième entreprise soit telle, que le capital variable et constant employé reste dans la moyenne ordinaire, mettons une fabrique de meubles.

Il nous faut encore admettre une hypothèse, pour simplifier notre exemple autant que possible : il faut admettre que tout le capital constant soit dépensé dans le cours d’une année et reparaisse dans la valeur du produit. Il est clair que cela n’arrive peut-être jamais en réalité dans une exploitation capitaliste. Des bâtiments et des machines ne s’usent pas si vite; quand une machine fonctionne par exemple dix années, il ne passe par an que le dixième de sa valeur dans les produits créés au moyen de cette machine. Cependant, si nous ne faisions pas cette hypothèse, nous compliquerions inutilement notre exemple, sans rien changer au résultat final. Dans chacune des trois entreprises on occupe 100 travailleurs pour des salaires dont la somme annuelle représente 1 000 francs par tète. Le taux de la plus-value représente dans chaque entreprise 100 %>

400 l'agriculture dans la société capitaliste

la masse de la plus-value 100 000 francs. Mais supposons que le capital constant s’élève dans le chantier de construction A à 100000 francs, dans Ja fabrique de meubles B à 300 000 francs, dans la fabrique chimique C à 500 000 francs ; que dans les trois entreprises le capital circule 1 fois par an.

Nous obtenons ainsi :

Entreprise

Capital

Plus-value

Rapport de la

plus-value

au

capital

total

Variable

Constant

Total

fr.

fr.

fr.

fr.

100 000 100 000 100 oco

Si les marchandises étaient vendues selon leur valeur, A réaliserait un profit de 50 %, B un profit de 25%, C de 16, 6 %• loi suprême du système de la production capitaliste, l’égalité, non des hommes, mais des profits, serait violée de la façon la plus grossière. Les capitaux fuiraient les fabriques de la branche C comme la peste, ils se précipiteraient en masse dans les entreprises de la branche A. Dans la branche G, l’offre des ’ produits baisserait et par suite les prix dépasseraient la valeur ; l’inverse se produirait dans la branche A, et finalement les prix en A et G atteindraient un niveau où ils donneraient le même taux de profit que le capital moyen B. Ce taux de profit est le taux moyen qui détermine le prix de production.

Entreprise

Capital

total

fr.

Plus-

value

fr.

Valeur

totale

du

produit

aunuel

fr.

Taux

du

profit

Profit

fr.

Prix total de la

production

du

produit

annuel

Il y a donc un écart entre les prix de production déterminés par les « frais de production » et les valeurs des produits, mais cet écart n’abolit pas la loi de la valeur, il ne fait que la modifier. Cette loi reste l’élément régulateur qui agit derrière les prix de production, et elle demeure absolument valable pour l’ensemble des marchandises et pour la masse totale de la plus-value ; elle constitue ainsi une base solide tant pour les prix que pour le taux du profit, qui sans cela ne serait fondé sur rien.

L’économie politique des Universités considère avec dédain la théorie de la valeur de Marx réfutée depuis longtemps par la « science», ce qui n’empêche pas sans doute la même économie politique de juger toujours nécessaire de produire bon an mal an toute une série de gros livres et de traités pour réfuter une fois de plus athéorie depuis longtemps reconnue fausse. La valeur de ces ouvrages n’est peut-être pas toujours en rapport avec le travail dépensé à leur confection : mais que peut invoquer cette science pour définir le taux du profit moyen? Rien que le petit mot « usuel ».

c) La rente différentielle.

La définition du profit « usuel », « bourgeois », nous amène à parler de la rente foncière.

L’une de ses origines est cette circonstance que le capitaliste peut, à côté du profit « usuel » et « bourgeois », réaliser encore un profit extraordinaire. Il y en a plusieurs espèces; le seul cas qui nous intéresse ici est celui qui a rapport au domaine de la production : il se produit quand un entrepreneur industriel peut, grâce à des moyens de production particulièrement avantageux dont il dispose seul, produire au-dessous du prix qu’imposent les conditions de production ordinaires.

Un exemple nous montrera la nature de ce profit extraordinaire. Nous simplifierons les hypothèses, comme dans l’exemple précédent.

Supposons, par exemple, deux fabriques de chaussures dans une ville. L’une, la maison Millier, produit avec les machines ordinaires, l’autre, Schulze, a réussi à se procurer des machines exceptionnellement avantageuses. Müller produit par an, avec un capital de 320.000 francs, 40.000 paires de souliers. Le taux de profit moyen est .de 25 °/o- Müller est donc obligé d'élever le prix des 40.000 souliers, qui lui coûtent 320.000 francs, de manière à réaliser un profit de 80.000 francs. Ce n’est que s’il empoche ce profit, qu’il a produit sans perte, selon la conception capitaliste. Le prix de production des 40.000 paires de chaussures s’élève donc pour la maison Müller à 400.000 francs, le prix de chaque paire à 40 francs.

Schulze au contraire produit, grâce à ses excellentes machines, 45.000 paires de souliers avec 320.000 francs. Pour lui, le prix de production pour une paire de souliers ne s’élève pas à 40 francs, mais à 8 fr. 88. Mais il peut les vendre au prix de production normal, comme son concurrent, c’est-à-dire à 40 francs la paire. Il touche donc pour ses souliers 450.000 francs; outre son bénéfice usuel de 80.000 francs, il perçoit encore la jolie petite somme de 50.000 francs à titre de profit extraordinaire.

Transposons maintenant ce cas dans le domaine de

l'agriculture. Supposons au lieu des deux fabriques, deux terrains (chacun de 20 hectares, par exemple) de fertilité inégale, exploités par des entrepreneurs capitalistes. L’un produit avec une dépense de 3.200 francs 400 quintaux de froment, l’autre avec la môme dépense 450 quintaux. Le propriétaire du premier terrain devra donc, s’il veut réaliser le profit usuel, augmenter de 2 francs le prix d’un quintal de froment qui lui revient à 8 francs, le taux moyen du profit étant de 25 %. Le prix de production sera de 10 francs, le profit de l’agriculteur de 800 francs. Le deuxième agriculteur vend aussi son froment h 10 francs le quintal, il touche ainsi 4.500 francs, et réalise par conséquent, outre le profit moyen, un profit extraordinaire de 500 francs.

En apparence, ce cas est tout à fait identique en agriculture et en industrie; il y a cependant une différence essentielle. Cette espèce de profit extraordinaire dans l'agriculture est soumise à des lois tout à fait particulières, et constitue par suite une catégorie spéciale en économie politique : la rente foncière.

Le sol — y compris toutes les forces de production « qu’on doit considérer comme liées au sol » (Marx), par exemple, la force des chutes d’eau et eaux courantes en général — est en effet un moyen de production d’une espèce tout à fait particulière. On ne peut en accroître la quantité à son gré, les qualités n’en sont pas partout les mômes, et les qualités particulières d’un terrain sont liées au sol et ne sont pas transmissibles au gré des hommes. Les machines et les outils sont arbitrairement multipliables, transmissibles et peuvent être tous de môme qualité.

Si donc un capitaliste industriel réalise, au moyen de conditions de production exceptionnellement avantageuses, un profit extraordinaire, il le doit à des qualités personnelles ou à des circonstances exceptionnelles, à un hasard particulièrement heureux, à une expérience, h

10'* l’agriculture dans la société capitaliste

une intelligence ou une énergie spéciales, ou à un capital extraordinairement élevé. Mais son profit extraordinaire excitera bientôt l’envie des autres capitalistes; ils chercheront à organiser des exploitations dans les mômes conditions de production ; tôt ou tard, les conditions de production particulièrement avantageuses seront universellement répandues : l'offre sur le marché augmentera, les prix baisseront, et le profit extraordinaire du capitaliste qui a introduit le premier ces perfectionnements, disparaîtra.

Dans l’industrie, le profit extraordinaire, qui résulte de conditions de production plus avantageuses, n’est qu’un phénomène exceptionnel et passager.

11 en est tout à fait autrement dans l’agriculture, où le profit extraordinaire résulte de la fertilité inégale des différentes sortes de terrain. Cette inégalité résulte de conditions naturelles, et est, dans des conditions techniques données, une grandeur fixe. Meme en admettant que toutes les autres conditions de production soient absolument les mômes pour les différents agriculteurs, il demeurera toujours la différence de qualité du sol. La rente foncière n’est pas par suite, comme le profit extraordinaire dans l’industrie, un phénomène passager : c’est m\ phénomène durable.

Il y a plus. Ce prix de production d’un produit industriel est déterminé, comme nous l avons vu, par le profit usuel et par la moyenne des frais nécessaires dans les conditions de production données, c’est-à-dire par le capital nécessaire pour créer un produit. L’exploitation oîi les frais de production sont inférieurs à la moyenne « socialement nécessaire » réalise un profit extraordinaire; celle qui au contraire produit à un prix trop élevé, réalise un profit inférieur au profit usuel, et il peut môme, dans certains cas, y avoir déficit.

Dans l’agriculture au contraire, ce ne sont pas les frais

de production nécessaires sur un terrain moyen qui déterminent le prix de revient. Quand, à côté du terrain le meilleur, on en cultive un moins bon d’une superficie plus grande, il ne faut pas attribuer cette différence, comme nous bavons déjà remarqué, à des circonstances extraordinaires ou à des qualités personnelles de l’agriculteur. Cela vient de ce que le meilleur terrain ne suffit pas, à lui seul, à produire les vivres nécessaires à la conservation de la population. Mais le capitaliste — et il ne s’agit ici que de l’exploitation capitaliste du sol — demande à l’entreprise où il s’engage, outre le prix de revient, le profit usuel. Le terrain le moins bon ne sera donc exploité par des capitalistes que si l’insuffisance de l’offre a fait croître les prix des vivres à un point tel, que môme la culture d’un terrain moins bon rapporte suffisamment. Cela veut dire que dans ragriculture ce ne sont pas les frais de production nécessaires pour un terrain moyen, mais les frais nécessaires pour le terrain le plus mauvais , qui déterminent le prix de production.

De ces deux différences entre la rente foncière et le profit industriel il en résulte une troisième. La population croît surtout là où l’industrie se développe, eL avec elle croît la demande de vivres. Il faut cultiver de nouvelles terres. Mais par suite les différences de fertilité entre les différentes terres cultivées s’accroissent au cours de l’évolution économique, et par suite la rente foncière s'accroît .

Nous n’avons qu’à développer l’exemple ci-dessus, pour le montrer clairement. Pour permettre une vue d'ensemble, nous exposerons les résultats sous forme de tableaux : nous admettrons que la culture s’est étendue, du mauvais terrain dont nous avons parlé dans le premier exemple, et qui rapporte, pour une dépense de capital de 3.200 francs, 400 quintaux de froment, à un terrain

l’agriculture dans la société capitaliste

encore pire, qui, pour la môme dépense de capital et sur la même superficie, ne rapporte plus que 320 quintaux.

tableau i

Nature

du

terrain

Produit froment

(quintaux)

Avance de capital

(francs)

Taux du proGt

Prix

de production particulier

Prix.

de production général

Rente foncière

francs

total

francs |

par (

quintal. ’

francs x

francs |

par (

quintal '

francs ;

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