TABLEAU V
Prix
Montant
Frais
sur le marché
Placement
Produit
Taux
de
Rente
du
du
Froment
du
foncièro
capital
capital
produet.
par
quintal
du
quintaux
profit
produit
total
francs
francs
francs
francs
francs
Ensemble . .
La valeur totale de la rente foncière de A a donc été accrue parle placement additionnel A2.
Quelles que soient les différences entre les espèces de rente foncière que nous avons considérées, il y a entre elles un caractère commun : elles dérivent toutes des diHcrences de fertilité ou de situation des terrains particuliers, ce sont des rentes différentielles .
Mais à qui échoient-elles ?
Les profits extraordinaires dans l’industrie, qui résultent de ce que le travail rapporte plus que le profit moyen, échoient au capitaliste, même s’il n’a pas inventé la meilleure machine, s’il n'a fait que s’approprier la découverte qui lui donne un avantage sur ses concurrents, et
môme si l’accroissement du revenu du travail, qui provient de ce qu’il peut produire avec un capital plus grand, par suite sur une plus grande échelle, n’est pas dû à son mérite. Il n’est pas aussi favorisé pour le profit extraordinaire qui provient de la fertilité plus grande ou de la situation plus avantageuse d’un terrain.
S’il est à la fois propriétaire foncier et agriculteur, alors, il est vrai, il touche aussi le profit extraordinaire. Il n’en est plus du tout de môme dans le cas où l’agriculteur capitaliste et le propriétaire foncier sont deux personnes différentes, où le premier n’esL que fermier sur le terrain d'autrui. Le sol n’est ni multipliable, ni transmissible au gré des hommes. L’agriculteur qui n’est pas lui-même propriétaire foncier ne peut cultiver sans la permission du propriétaire foncier, et, pour acheter cette permission, il faut qu’il cède son profit extraordinaire, sa rente foncière. Pourtant, le propriétaire foncier n’obtiendra généralement pas du fermier (du moins quand celui-ci cultive selon les lois de l’exploitation capitaliste, ce que nous admettons ici par hypothèse) plus que ce profit extraordinaire. Si le capitaliste n’espère pas retirer son profit usuel, il renoncera à l'affaire et le propriétaire foncier n’aura plus de fermiers. Si, au contraire, le fermage est inférieur à la rente foncière, une partie du profit extraordinaire réalisé restera aux mains du fermier, celui-ci réalisera un profit supérieur au profit moyen; la concurrence se trouveraainsi attirée de ce côté et elle tendra à faire monter le fermage.
d) La rente foncière absolue.
Mais le monopole du propriétaire foncier, sans la permission duquel toute culture est interdite, se fait encore sentir d’une autre façon. Nous avons admis jusqu’ici que le terrain le plus mauvais ne donne pas de profit extraordinaire. Mais si les prix de marché des marchan-
112 l’agriculture dans la société capitaliste
(lises créées par la production capitaliste étaient déterminés directement par leurs valeurs et non par leurs prix de 1 production, même le plus mauvais terrain pourrait donner un profit extraordinaire à l'exploitation capitaliste.
Pour le démontrer, nous reproduisons le tableau de la page (100), où nous avons mis en évidence le rapport de la plus-value au capital total de trois entreprises différentes. Nous avons trois entreprises A, B, G où la composition du capital est « organiquement différente », comme dit Marx, qui entend parla* la composition du capitalen tant qu’elle est déterminée par sa composition technique et en tant qu elle laréfiète(i) ». Plus le capital constant est faible par rapport au capital variable employé, et plus la composition du capital est basse. L’exploitation des travailleurs, par suite le taux de la plus-value, est la même dans les trois cas.
Entreprise
Capital
Plus-value
francs
Rapport do la plus-valuo au
capital total
variablo
francs
constant
francs
total
francs
Si les marchandises étaient vendues à leur valeur, si par suite la masse de la plus-value dans chaque cas particulier était égale à celle du profit, À réaliserait un profit extraordinaire en plus du profit moyen, en admettant que B représente la composition moyenne du capital. Le profit de A est de 50 %, celui de B, 25 %• Donc le profit extraordinaire de A est de 25 %•
Si A produit dans les conditions de la libre concur-
(*) Kapital , III, 1, p. 124.
rence, ce profit extraordinaire ne peut durer, il ne sera que passager. Le cas contraire se produira, si X occupe une situation exceptionnelle permettant d’exclure jusqu’à un certain point la CQncurrence. C’est le cas pour la propriété foncière. Elle constitue dans tous les vieux pays un monopole et peut priver son sol de culture, s’il ne lui donne aucune rente. Où tout aime, Carlos ne peut haïr ; où chaque propriétaire foncier perçoit une rente, le propriétaire du pire terrain qui ne donne aucune rente différentielle veut, lui aussi, toucher une rente foncière. 11 ne fait défricher son sol qu’au moment où les prix des vivres ont dépassé leur prix de production, si bien qu’ils lui assurent, à lui aussi, un profit extraordinaire.
Or, ce profit extraordinaire peut exister, sans que le prix de production des céréales en dépasse la valeur. Car l’agriculture appartient à ces branches d’exploitation où, du moins jusqu’à un certain point de l’évolution technique, la composition du capital est basse, en ce sens qu’elle n’emploie pour ainsi dire pas de matière brute , et qu’elle produit d’abord elle-meme ce qu’elle en emploie. Rodbertus a le mérite d’avoir le premier attiré l’attention sur le profit extraordinaire qui en résulte pour l’agriculture et qui constitue une source de rente foncière ; il se trompe pourtant, quand il estime que la composition basse du capital, dans l’exploitation agricole, est, dans toutes les circonstances, fondée dans la nature des choses. Il est vrai . quelle emploie beaucoup moins de matière brute que d’autres branches d’industrie capitaliste ; pourtant les dépenses en machines et constructions greniers, etables, conduites d’eau, etc., — augmentent de plus en plus avec les progrès de la technique. Il est fort douteux que, dans la culture intensive d aujourd hui, la composition oiganique du capital reste au-dessous de la moyenne.
Mais dans le calcul du profit, il faut tenir compte aussi de la période de circulation du capital : nous en avons fait abstraction jusqu’ici pour ne pas compliquer inutilement
l’agriculture dans la société capitaliste
nos explications ; mais nous ne pouvons plus maintenant négliger ce point. Le capitaliste calcule le taux du profit d’après le rapport qui existe entre le profit total qu’il réalise, dans un temps déterminé (un an) et le capital total avancé. Mais plus la période de circulation du capital est longue, plus le capital total doit être grand, la composition organique et la grandeur de l’exploitation restant les mêmes. Or, dans l’agriculture, la période de circulation du capital est. particulièrement longue, et une période plus longue que la période moyenne peut très Lien supprimer un profit extraordinaire, provenant d’une autre source.
Supposons que dans les trois entreprises A, B,. G, de notre tableau ci-dessus, les périodes de circulation du capital soient différentes. La première est obligée d’avancer 200 000 francs, la deuxième, 400 000 francs, la troisième 600 000 francs, pour réaliser une plus-value de 100 000 francs. La période de circulation du capital est dans la première entreprise d’un an (nous faisons abstraction ici delà différence entre capital fixe et capital circulant); dans la deuxième, la période est de six mois ; dans la troisième, de trois mois. Dans ce cas, A est obligé d’avancer 200000 francs d’un seul coup, pour un capital annuel de 200000 francs. B, pour un capital de 400 000 francs, n’a besoin d’avancer que 200 000 francs ; et un capital de 150 000 francs suffit à G pour faire face à une dépense annuelle de 600000 francs.
Nous avons alors
Entreprise
Capital total
francs
Plus-value
francs
Rapport do la plus-value au
capital total
La circulation du capital, plus rapide, a plus que compensé la perte que subissait C dans le premier tableau, à cause de la composition élevée de son capital.
Rodbertus se trompait donc, en admettant que de la basse composition du capital agricole, résultait fatalement un profit extraordinaire, pourvu que les produits agricoles fussent vendus à leur valeur. En premier lieu, la composition de ce capital n’est pas nécessairement basse; en second lieu, les effets peuvent en être plus que compensés par les longues périodes de circulation du capital dans l’agriculture.
Mais si Rodbertus est allé trop loin, en voulant prouver que, de la basse composition du capital employé à l’agriculture, il devait forcément résulter une forme spéciale de rente foncière, il a du moins donné de précieuses indications sur la manière dont elle 'peut naître. Il était réservé à Marx d’étudier les lois de cette rente particulière, qu’il a appelée rente foncière absolue .
Comme tout prix de monopole, le prix des vivres déterminé par le monopole de la propriété foncière peut s’élever au-dessus de la valeur de ces vivres. La proportion de cet excès ne dépend que du champ d’action où les lois de la concurrence continuent à se faire sentir, dans les limites du monopole. Les facteurs déterminants sont la concurrence des propriétaires fonciers entre eux, la concurrence de l’étranger, le surcroit de capital qui afflue, sous l’influence de la hausse des prix, vers le sol le meilleur et en accroît la production, enfin, et c’est le facteur le plus important, la puissance d’achat de la population. Plus les prix des vivres sont élevés, et plus le cercle des consommateurs se rétrécit, plus croit le nombre de ceux qui ne peuvent aller jusqu’à de tels prix et qui sont obligés de se limiter : la conséquence fatale est que la demande d’équivalents augmente et pousse à leur production. Si on ne réussit pas par ces moyens à pourvoir de vivres en quantité suffisante la
masse delà population, il s'ensuivra finalement un accroissement de l’émigration et de la mortalité, c’est-àdire une diminution de la population.
Messieu rs les propriétaires fonciers ne peuvent donc pas fixer arbitrairement le montant de la rente foncière absolue ; mais ils en tirent tout ce qu’ils en peuvent tirer.
Quand une fois le plus mauvais terrain a donné une rente foncière absolue, tout autre terrain en donnera nécessairement une. C’est ce que montre un calcul simple. Rappelons-nous le tableau II. D’après ce tableau, le plus mauvais terrain G ne donnait aucune rente foncière, le prix du froment étant de 12 fr. 50 le quintal. Voyons maintenant ce que deviendrait ce tableau, si on avait soustrait le terrain G à la culture, jusqu’à ce que le prix du froment eut dépassé de beaucoup 12 fr. 50. Admettons qu’il soit assez élevé pour que le défrichement du terrain C et l’accroissement de l’offre sur le marché qui en résulte ne le fassent pas descendre au-dessous de 15 francs. Nous aurions alors
Nature
du
terrain
Produit
froment
quintaux
Pr
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quii
indi¬
viduel
francs
ludion
Uni
général
francs
Prix
au
marché
le
quintal
francs
Rente
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tielle
francs
Rente
absolue
francs
Rente
totale
francs
Le ou les propriétaires du terrain C ont réussi, par leur christianisme pratique qui a fait monter le prix du froment, non seulement à se créer une rente, mais encore à doubler presque celle de leurs collègues. Le moyen employé pour arriver à ce résultat est celui de tous les
cartels : limiter la production pour faire monter les prix. 11 y a cette différence entre le cartel industriel et le cartel agricole, que, grâce à leur monopole naturel, messieurs les propriétaires fonciers peuvent plus aisément faire monter les prix que leurs collègues de l’industrie et du commerce, qui sont obligés de se créer d’abord artificiellement un monopole. Cela n'empêche naturellement pas ces mêmes propriétaires fonciers d’être plus indignés que personne contre les accapareurs de blé et les syndicats de marchands de froment ; ce sont précisément eux qui interdisent les affaires à terme, commerce « juif » qui empêche, paraît-il, de hausser le prix <lu pain. »
Pour toucher la rente foncière, le titre de propriété du propriétaire foncier suffit. Quand il donne son bien à ferme, il n’a pas besoin de bouger le petit doigt pour s’assurer le revenu de la rente foncière. Pour réaliser le profit que les travailleurs ont produit pour lui, l'entrepreneur capitaliste, même s’il ne collabore pas activement à la production, est obligé du moins d’intervenir dans la sphère de circulation des marchandises, dans l’achat et la vente; il y fut obligé du moins jusqu’au jour où les sociétés par action l’eurent rendu inutile aussi dans ce domaine, et eurent montré qu’on pouvait s’y passer de lui. Le propriétaire foncier n’a qu’à posséder sa propriété foncière et il voit ses rentes non seulement lui échoir, mais encore croître souvent d’elles-mêmes.
11 ne faut pas confondre la rente foncière capitaliste avec les redevances qu'imposait jadis aux paysans le seigneur terrien de la féodalité. A ces redevances correspondaient primitivement, et correspondirent' plus ou moins pendant tout le moyen âge, des fonctions •importantes, que le seigneur avait à remplir ; depuis, l’Etat s’est chargé de ces fonctions et perçoit en échange les contributions du paysan.
Le propriétaire foncier avait à rendre la justice, à faire
l’agriculture dans la société capitaliste
la police, à défendre les intérêts de ses vassaux à l'extérieur, à les protéger àmain-armée, à assurer le service de guerre.
Il n’est pas question de tout cela dans la société capitaliste. En tant que la rente foncière est rente différentielle,, elle est le fruit de la concurrence ; en tant qu’elle est rente absolue, elle est le fruit du monopole. Si elle échoit au propriétaire foncier, cela ne tient ni dans un cas ni dans l’autre à des fonctions sociales quelconques ; cela tient uniquement à la propriété individuelle du sol.
En pratique, on ne distingue pas les deux parties de la rente foncière; on ne peut pas reconnaître quelle est la proportion de rente différentielle et de rente foncière. Ordinairement à ces deux parties de la rente foncière se mêle encore l’intérêt du capital avancé pour des dépenses spéciales par le propriétaire foncier. Quand le propriétaire foncier est en même temps agriculteur, la rente foncière apparaît comme une partie du bénéfice de l'ex" ploitation agricole.
Il importe pourtant essentiellement de distinguer les deux espèces de rente.
La rente différentielle résulte du caractère capitaliste de la production et non de la propriété privée du sol; elle subsisterait si le sol était nationalisé, comme le veulent quelques partisans de la réforme agraire, pourvu que la forme capitaliste de l’exploitation agricole fut conservée ; seulement elle ne reviendrait plus à des particuliers, mais à la collectivité.
La rente foncière absolue résulte de la propriété privée du sol et de l’opposition qui existe entre l’intérêt du propriétaire foncier et l’intérêt de la collectivité. La nationalisation du sol permettrait de la supprimer, et de réduire d’autant les prix des produits agricoles.
En effet, — et c’est là la deuxième différence entre la rente différentielle et la rente absolue, — la première ne constitue pas un facteur qui détermine les prix des
produits agricoles, comme la deuxième. La première résulte des prix de production, la deuxième provient de l’écart entre les prix de marché et les prix de production. La première est constituée par l’excédent, par le profit extraordinaire que réalise le travail sur un sol meilleur ou mieux situé. La deuxième au contraire ne résulte pas d’une plus-value réalisée par certains travaux agricoles ; elle n’est donc possible qu’au moyen d’une retenue prélevée par le propriétaire foncier sur les valeurs existantes, une retenue sur la masse de la plus-value, donc une diminution du profit ou une retenue sur le salaire. Si les prix des vivres et les salaires augmentent en meme temps, le profit du capital diminue. Si les vivres augmentent, sans qu’il se produise une hausse proportionnelle des salaires, ce sont les ouvriers qui sont les victimes.
11 peut enfin arriver, et c’est généralement le cas, que les ouvriers et les capitalistes se partagent la perte que leur fait subir la rente foncière absolue.
Il y a heureusement des limites à la hausse de la rente foncière absolue. Nous avons déjà fait allusion à ce fait que les propriétaires fonciers ne peuvent pas en fixer le montant arbitrairement. Jusqu’à ces derniers temps, il est vrai, elle croissait constamment en Europe, de même que la rente différentielle, grâce à l’accroissement de la population, qui accentuait toujours davantage le caractère de monopole qu’a la propriété foncière. Mais la concurrence d'outre-mer a fortement entamé ce monopole. Nous n’avons aucune raison d’admettre que la rente différentielle a souffert en Europe de la concurrence d’outre-mer, à l'exception de quelques districts d’Angleterre. Nous ne voyons nulle part ailleurs qu'on ait cessé de cultiver du terrain ; on continue toujours à exploiter le sol le plus ingrat : ou a tout au plus modifie la nature de l'exploitation ; son intensité même n’a pas diminué.
120 l'agriculture dans la société capitaliste
La rente foncière absolue.au contraire, a baissé, et cela a surtout profité aux classes ouvrières. Si leurs conditions d'existence se sont beaucoup améliorées depuis 1870, surtout en Angleterre, cela tient sûrement en grande partie à la baisse de la rente absolue ; cela tient sans doute aussi à la puissance toujours croissante qu’acquiert, aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine économique, le prolétariat, et qui a empêclié la classe capitaliste d’en accaparer tout le profil.
Mais, à côté de ces avantages, il y a eu aussi des inconvénients. La baisse de la rente foncière a déterminé une crise dans l’agriculture, qui n’est pas passagère comme les crises commerciales et industrielles, mais chronique, surtout dans les régions où — comme c’est le cas dans la plupart des pays — le propriétaire foncier et l’agriculteur ne sont qu’une seule et même personne, de sorte que chaque perte subie par le propriétaire foncier retombe sur l’agriculture, et où les rentes fon- 'cières restent fixées dans le prix du sol.
La propriété privée du sol, qui, avant que la concurrence d’outre-mer se fit sentir, était une des principales sources de misère pour les classes ouvrières grâce à la hausse de la rente foncière, est devenue, par l’effet de cette concurrence, une source de misère pour les propriétaires fonciers et les agriculteurs, et toute tentative faite pour enrayer le mal d’un côté, 1 aggrave de 1 autre.
c) Le prix du sol.
Sous le régime de la propriété privée du sol et de la production des marchandises dans l’agriculture, les pièces de terre deviennent elles-mêmes des marchandises. Quand les moyens de production deviennent du capital, on est tenté de considérer aussi le sol comme un capital.
Il n’en est rien. On a beau donner continuellement au sol le nom de capital, le propriétaire foncier n’en est pas plus riche d’un centime. Sans doute sa propriété foncière est devenue une marchandise, qui a un prix et une valeur marchande déterminée. Mais cette valeur obéit à de tout autres lois que la valeur marchande ordinaire. — Le sol ne constitue pas un produit du travail humain : le prix n’en est donc pas déterminé parle travail nécessaire à la production, pas plus que par les frais de production. Il est déterminé par la rente foncière. Dans la société capitaliste, la valeur d’une pièce de terre ou d’un bien est assimilée à la valeur d’un capital dont le revenu serait égal au montant de la rente foncière de la pièce de terre considérée. La valeur de ce capital est la valeur marchande du sol. Celle-ci est donc déterminée d’une part par le montant de la rente foncière, d’autre part par le taux « usuel » de l’intérêt.
L’intérêt du capital est la part de profit qu’un entrepreneur cède à un propriétaire capitaliste, pour que celui-ci mette son capital à sa disposition. Autrement dit, c'est la part de profit que le capitaliste peut réaliser, par le simple fait de son droit de propriété, sans intervenir lui-même activement en qualité d’entrepreneur dans le commerce ou l’industrie. C’est le cas non seulement quand le capital est placé sous forme de prêt, mais encore quand il est représenté par des actions. Nous n’avons pas à parler ici des formes primitives du prêt, ni de son rôle en dehors de la sphère de la production.
De même que les taux du profit, les taux de l’intérêt du capital tendent à s'égaliser. Les nouveaux capitaux affiuent du côté où on paie plus que l'intérêt moyen, et sé détournent du côté où on paie moins — toutes choses égales d’ailleurs, les risques étant les mêmes, etc... Bienv plus, « l’intérêt, que ce soit l’intérêt moyen, ou l'intérêt courant, apparaît beaucoup plus nettement comme une
122 l’agriculture dans la société capitaliste
grandeur constante, déterminée et connue, que le taux général du profit » (*).
Le nivellement du taux de l’intérêt s’accomplit aussi beaucoup plus Rapidement que celui des taux du profit. Celui-ci s’accomplit par des transformations dans toute l’organisation de la production nationale, par un accroissement de la production dans un domaine, et une diminution de la production dans un autre. Pour le capital-argent, il y a une méthode beaucoup plus commode pour égaliser le taux de l'intérêt : cela peut se faire en un tour de main. Sur le marché oii les placements de fonds s’achètent et se vendent, on élève en conséquence le prix des placements qui donnent un intérêt supérieur à l’intérêt moyen, et on diminue d’autant le prix de ceux qui donnent un intérêt inférieur. Si une action que j’ai achetée 200 francs donne un dividende de 10 pour cent, le taux courant de l’intérêt étant de5%> je puis la vendre à 400 francs, quelle que soit la valeur des moyens de production qu’elle représente.
C’est précisément comme un placement de ce genre qu’on considère le sol, et on en fixe la valeur d’après le montant de la rente foncière qu’elle assure à son propriétaire.
Mais assimiler pour cette raison le sol à- un capital, comme le font beaucoup d’économistes, c’est méconnaître des différences essentielles.
Les intérêts supérieurs à la moyenne que rapporte un capital placé dans des entreprises industrielles ne peuvent, si la concurrence est libre, c esl-à-dire si l’on fait abstraction des monopoles comme par exemple les chemins de fer, mines et autres exploitations du même genre, subsister à la longue, pas plus que les taux de profit supérieurs à la moyenne. La majoration d’un placement dont on fixe la valeur au-dessus de son prix de
(*) Marx, Kapital, III, 1, p. 349.
production, ne peut donc être qu’un phénomène passager.
11 n'est pas question de cela quand il s agit du prix du sol : nous savons déjà d’ailleurs que le sol, en tant que sol, n’a pas de prix de production. Une baisse générale du taux de l’interet n’affecte d’aucune façon la valeur marchande du capital-argent ; elle modifie au contraire celle du sol. Une pièce de terre, qui donne une rente foncière de G 000 francs, vaudra 100 000 francs, si le taux de l’intérêt est de 6 %, 150 000 francs, si le taux est de 4 %. 11 serait, par contre, ridicule de supposer qu’un capital placé sous forme de prêt ou d’actions qui rapporte aujourd’hui 6 %, vaudrait 150 000 francs, si le taux général de l’intérêt tombait à 4%. Bien plus, il arrivera généralement, par suite d’une conversion ou de nouveaux placements dans le domaine correspondant, que le capital cessera de rapporter 6 %, ne rapportera plus que 4 %, et vaudra toujours 100 000 francs. La baisse générale du taux de l’intérêt accroît la valeur marchande du sol, mais non celle du capital-argent.
Sans doute il est possible qu’il y ait aussi du capital placé dans le sol, et c’est le plus souvent le cas dans les pays capitalistes. Mais cela ne fait que compliquer le cas, sans le modifier essentiellement. Il arrive alors que la part de plus-value agricole qui échoit au propriétaire foncier comprend non seulement de la rente foncière, mais encore l’intérêt d’un capital ; le prix du sol comprend, outre la rente foncière capitalisée, de l’intérêt capitalisé : c’est ce qu’est en effet, dans les cas normaux, le capital lui-même.
Mais l’intérêt du capital seul ne peut en aucun cas expliquer le prix du sol, car du sol qui ne comprend aucun capital, du sol complètement en friche, a aussi un prix, quand la production capitaliste est suffisamment développée. Et c’est là la deuxième différence entre le sol et le capital. La valeur actuelle d’un capital-argent se
124 l’agriculture dans la société capitaliste
mesure, sur le marché du capital, à l’intérêt qu'il donne réellement ; le prix d’une pièce de terre se mesure à la rente foncière qu’elle peut donner. Et il y a encore une troisième différence : les moyens de production créés par le travail humain s'usent (physiquement et moralement ; ils sont moralement usés par de nouvelles découvertes) et cessent tôt ou tard d’exister; il faut sans cesse les renouveler. Le sol au contraire est indestructible et éternel, — du moins relativement à la société humaine.
Les deux dernières de ces raisons nous feraient considérer comme insensé le propriétaire d une entrepiise industrielle qui. au lieu de l’exploiter, la laisserait s’arrêter. Pour les propriétaires fonciers il ne serait pas du lout insensé d’agir ainsi, quand la rente foncière monte (c està-dire notamment dans les villes). Pour eux, il est souvent très avantageux de ne pas donner un terrain à cultiver. j
On efface toutes ces différences en assimilant le sol à un capital. Pourtant beaucoup d’économistes maintiennent aujourd’hui encore cette assimilation, Brentano, par exemple, dans son ouvrage sur la politique agraire que nous avons déjà cité. Ce qui la justifie, à son avis, c’est ce fait qu’il y a du capital dans le sol ; Rodbertus 11e désigne-t-il pas comme un capital un bâtiment d’une ville, « bien que la surface qu oceupe le bâtiment soit un don de la nature monopolisé...? Le sol est donc aujourd’hui du capital. Sans doute il se distingue des autres capitaux, en ce qu il est un don de la nature monopolisé, çt que par suite la quantité en est limitée. Mais il en est ainsi, non seulement du sol cultivé, mais encore du sol couvert de bâtiments, ou utilisé pour des exploitations industrielles ; il en est de même des chutes d'eau, des mines, des chemins de fer, etc. (') ». Cela ne prouve naturellement pas que le
(l) Agrarpolitik, p. 13.
v. — LE CAPITALISME 11ANS l’aGIUCULTURE MODERNE I -•">
sol soil du capital, niais cela prouve que le terrain des villes, les chutes et les mines donnent aussi une rente foncière. Mais pour ce qui. concerne les chemins de fer, il faut avoir l’imagination vive pour les ranger au nombre des « dons de la nature ». Cela rappelle le mot de Dogberry: « Un joli visage est un présent de la fortune, mais savoir lire et écrire, est un don de la nature ».
On a beau appeler capital le sol, cela ne fait pas du propriétaire foncier un capitaliste.
Pour déterminer le prix d’une propriété, il faut sans doute tenir compte d’au très Jacteurs que la rente foncière ; il y a, ou Ire le « capital foncier », c’est-à-dire outre la rente foncière capitalisée, le capital réellement avancé pour l’exploitation agricole : constructions, travaux, bêtes vivantes et instruments. La valeur marchande de ce capital se calcule d’après les prix de production (en déduisant l’usure).
Mais un bien peut comprendre aussi des installations de luxe ; c’est la règle dans la grande propriété. De telles installations, qui n’ont rien de commun avec la production, augmentent naturellement le prix du bien, sans augmenter la rente foncière. Plus le prix de ces installations de luxe est élevé, plus l’intérêt du « capital foncier » paraîtra faible, si on comprend le prix des installations dans ce capital. Pour nous en tenir à notre exemple, si une pièce de terre donne une rente foncière de 6000 francs, elle vaudra, si le taux courant de l'intérêt est de 3 %, 200 000 francs. Si le propriétaire y bâtit un château qui lui coûte 100 000 francs, il estimera la valeur marchande du bien à 300 000 francs; mais il en résulte que l’intérêt” du capital foncier n’est plus que de 2 %, c’est-à-dire beaucoup plus faible que 1 intérêt ordinaire du capital.
On entend dire souvent que le capital foncier a la propriété remarquable de rapporter un intérêt particulière-
ment faible, plus faible que tout autre espèce d'intérêt. C’est complètement faux.
Comme nous venons de le voir, celte espèce de capital n’existe pas du tout ; ce n’est qu’une fiction ; ce qui existe réellement c’est la rente foncière, d’après laquelle on calcule le montant du « capital foncier ». Sans doute on a coutume d’estimer le capital de la rente foncière à un cbillïe trop élevé, relativement au taux moyen de l’intérêt ; mais ce n’est pas parce que le capital foncier a la propriété mystérieuse de rapporter un intérêt moindre, mais parce que le capitaliste a l’habitude nullement mystérieuse, très intelligente au contraire, de considérer le sol, source de la rente foncière, comme un placement qui a des avantages particuliers. L est en effet, le plus souvent, le cas. Au sol sont liés d ordinaire des avantages matériels et moraux, qui ne figurent pas dans la i-ente foncière — la propriété d une maison de campagne ou d’un château, comme dans l’exemple que nous avons cité, la production de vivres pour la consommation personnelle", la chasse, 1 influence politique : — de plus la rente foncière a tendu jusqu’à ces derniers temps en Europe — et elle tend encore dans les villes et aux environs des villes — à monter, tendance inverse à celle de l’intérêt du capital. Le capitaliste doit payer spécialement cette espérance, quand il achète un terrain.
Mais toutes ces transactions ne font pas du propriétaire foncier — en tant que propriétaire foncier — un capitaliste. On peut naturellement être à la fois propriétaire foncier et capitaliste, mais il n’est pas question de cela. La vente et l’achat font de la propriété foncière un placement capitaliste, mais elles n’en font pas un capital, pas plus qu’une place de juge, qu'on acquérait au siècle dernier au moyen d’un capital, ne devenait par ce fait un capital. Le propriétaire foncier peut sans doute vendre sa propriété foncière et devenir ainsi un capitaliste ; mais
au moment où il le devient, il cesse d’ètré un propriétaire foncier. Inversement, le capitaliste qui dépense tout son capital à acheter une propriété foncière, cesse d’être un capitaliste au moment où il devient un propriétaire foncier.
Le propriétaire foncier n’est pas un capitaliste : les premiers qui s’en aperçurent furent les seigneurs terriens anglais, qui furent privés, avant ceux du continent, des services féodaux de leurs vassaux et furent obligés les premiers d’essayer l’exploitation capitaliste. Cet essai ne réussit pas : l’organisation du crédit n’était pas encore assez développée. Ils se virent obligés (dès le xv° siècle) de partager leurs biens en fermes plus ou moins grandes et de les donner à des agriculteurs qui possédaient euxmêmes les bêtes et les instruments nécessaires à l’exploitation du bien. Le bail à ferme conclu avec un fermier capitaliste fut le moyen employé pour donner à l’agriculture le capital nécessaire.
Le fermage moderne et capitaliste est moins développé sur le continent européen, surtout au nord des Alpes, qu’en Angleterre.
En Angleterre, il y avait, en 1895, 40^0000 acres de superficie exploités par le propriétaire, et 27 940 000 acres exploités par des fermiers. Il y avait 61 014 exploitations en toute propriété, et 459 092 exploitations dirigées par des fermiers.
Les chiffres sont tout autres en Allemagne et en France. Pourtant ici encore, l’exploitation par ferme tend à croître. Dans l’empire allemand, le nombre des exploitations avec terres prises à ferme a passé de 2.322.899 à 2.607.210 entre 1882 et 1895, soit une augmentation de 284.311 exploitations, tandis que le nombre des exploitations sans ferme tombait de 2.953.445 à 2.951.107.
En France on comptait:
Agriculteurs
propriétaires'
Agriculteurs
fermiers
Diminution ( — )ou augmentation
Même aux Etats-Unis le nombre des fermes augmente. On y comptait :
Terres exploitées directement par le propriétaire
Terres exploitées par un fermier
Dans les vieux Etats de l’Union de la côte Nord de l’Atlantique, nous ne trouvons pas seulement une diminution relative, mais encore une diminution absolue de l’exploitation directe par le propriétaire. On y trouve :
Terres exploitées
Terres exploitées
directement
par un fermier
par le propriétaire
Diminution (— ) ou augmentation (+) — 47 471
Mais dans tous ces pays c’est l’exploitation directe parle propriétaire qui l’emporte encore de beaucoup. L’exploitation capitaliste n'a commencé à se faire sentir dans 1 agriculture qu’à une époque où le capitalisme et par suite le crédit était déjà très développé dans les villes. L’agriculture. avait ainsi un deuxième moyen de se procurer du
capital, en faisant appel au crédit. Le crédit peut être personnel ; mais nous ne voulons parler ici que du crédit foncier ou crédit sur hypothèque. Le propriétaire foncier hypothèque, c’est-à-dire engage sa rente foncière, et obtient ainsi l’argent nécessaire pour entreprendre les perfectionnements nécessaires, pour se procurer le bétail, les machines, les engrais, etc., dont il a besoin.
Le système capitaliste du fermage nous montre nettement séparées les trois grandes sortes de revenus de la société capitaliste. Le propriétaire du sol et le propriétaire des autres moyens de production, le capitaliste, sont deux personnes différentes : en face d’eux il y a le travailleur salarié, exploité par le capitaliste. Le travailleur perçoit le salaire du travail, le capitaliste perçoit le bénéfice de l’entrepreneur, le propriétaire foncier perçoit la rente foncière. La personne de ce dernier est complètement superflue dans l'exploitation* agricole ; il n’intervient activement ni dans l’organisation, ni dans le commerce, comme l’entrepreneur capitaliste ; il n’a rien à faire qu’à extorquer à ce dernier des intérêts de fermage aussi élevés que possible et à les consommer avec ses parasites.
Le système hypothécaire est moins clair et moins simple, mais au fond il revient au même. Ici encore nous retrouvons la distinction entre le propriétaire foncier et l’entrepreneur, cachée, il est vrai, sous des formes juridiques particulières. La rente foncière, qui, dans le système du fermage, échoit au propriétaire foncier, revient, dans le système hypothécaire, au créancier. Celui-ci est le propriétaire de la rente foncière, et par suite le vrai propriétaire du sol. Le propriétaire nomimal est au contraire, en réalité, un entrepreneur capitaliste, qui perçoit le bénéfice de l’entrepreneur et la rente foncière et restitue la rente sous forme d’intérêts hypothécaires. Si son entreprise échoue, s’il ne peut payer la rente foncière qu’il doit, il doit abandonner sa prétendue
l'agriculture dans la société capitaliste
propriété, tout comme le fermier, qui ne paie pas son intérêt, doit abandonner sa ferme; bien plus, le créancier hypothécaire a même souvent le droit d expulser un agriculteur en résiliant le contrat hypothécaire, tout comme le propriétaire foncier le peut en résiliant le contrat de fermage. La seule différence entre le système du fermage et le système hypothécaire consiste en ceci, que, dans le secondes, le propriétaire réel porte le nom de capitaliste, et l’entrepreneur, capitaliste réel, de propriétaire foncier.. Grâce àce quiproquo, nos agriculteurs qui pourtant remplissent en réalité des louchons capitalistes, se plaisent à s’indigner contre ceux qui exploitent au moyen du « capital mobile », notamment contre les créanciers hypothécaires, qui jouent en réalité le même rôle économique que joue, dans le système du fermage, le propriétaire foncier.
Dans tous les Etats civilisés, nous constatons un rapide accroissement des dettes hypothécaires.
En Prusse, la somme des nouvelles charges qui pèsent sur les biens fonciers l’emporta sur celle des amortissements
1886/87. de 1887/88. »
raillions
de
millions
de
de
marks
marks
Ce tableau accuse une augmentation d’un milliard et demi en quelques années !
Cet accroissement rapide prouve simplement que nous assistons partout à la même évolution, déjà si avancée en Angleterre, qui tend à enlever à l’agriculteur la propriété foncière. Cela ne veut pas dire que l’agriculteur devienne un prolétaire : il ne l’est pas plus que le fermier anglais. Il possède, comme celui-ci, tous les moyens de production à l’exception du sol (il ne s’agit ici que des dettes hypothécaires, et non des dettes personnelles).
L’accroissement de l'endettement hypothécaire ne prouve pas non plus que l’agriculture traverse une crise. Cet accroissement peut être le signe d’une crise — car la nécessité d’améliorer et de relever l’agriculture n’est pas la seule cause des dettes hypothécaires. Nous en distinguerons d’autres ultérieurement. Mais il est certain ■que le piogrès et la prospérité de l’agriculture se manifestent aussi par un accroissement des dettes hypothécaires, d’une part parce que la demande de capital croît avec le développement de l’agriciillure, d’autre part parce que la hausse de la rente foncière permet l’extension du -crédit agricole.
L’Autriche, qui possède sans doute la meilleure statistique des hypothèques, pour un temps relativement long, a accusé l’accroissement suivant des dettes hypothécaires ■(la Galicie, la Bukovine, et le littoral exceptés) :
En 1871 de 48 740 617 florins
En 1881 do 10 031671 florins
G est justement dans les années qui ont été les meilleures pour l’agriculture (et pour la propriété foncière des villes), dans les premières années après 1870, que l’accroissement des dettes hypothécaires a été le plus marqué.
Le dédoublement de l’agriculteur-propriélaire en deux personnes, le propriétaire foncier et l’entrepreneur, est une conséquence nécessaire de la propriété individuelle du sol dans l'organisation capitaliste de la production. Mais, en revanche, ce dédoublement crée la possibilité de supprimer la propriété individuelle du sol, même si les conditions nécessaires pour supprimer la propropriété individuelle des autres moyens de production
132 l’agriculture dans la société capitaliste
dans l’ agriculture ne sont pas encore réalisées. Dans les pays où c’est le système du fermage qui est développé, cela peut se faire par la nationalisation ou la socialisation de la propriété foncière, dans les pays où c’est le système des hypothèques qui est prépondérant, il suffit de nationaliser les hypothèques.
Les conditions sont d’autant plus favorables, que la concentration de la propriété foncière (quand l’exploitation est aux mains de fermiers) ou la concentration des hypothèques (quand les agriculteurs exploitent encore pour leur propre compte) est plus avancée. Malheureusement il est difficile de prouver par des statistiques portant sur des Etats entiers et des périodes assez longues les progrès de cette concentration. Nous possédons, il est vrai, une statistique des exploitations agricoles qui peut suffire ; mais la statistique des hypothèques a.é té- jusqu’ici absolument insuffisante, et la statistique de la propriété foncière ne permet pas de comparer des périodes différentes et de suivre le progrès de la concentration des propriétés. Nous citerons plus bas, dans un autre développement, des exemples de concentration de la propriété foncière dans quelques provinces prussiennes.
Pour l’Allemagne, le système des hypothèques est plus important que le système du fermage. Ici nous voyons distinctement les progrès de la concentration de la propriété foncière, ou, plus exactement, delà renté foncière* Nous verrons comment les nombreux petits usuriers de village sont de plus en plus écartés, pour faire place à de • grandes institutions capitalistes et à des sociétés centralisées, qui monopolisent le- crédit hypothécaire. D’après les données de F. Hecht dans son ouvrage sur « les Institutions nationales et provinciales de crédit foncier en Allemagne (/) », la somme totale des cédules hypothécaires mises en circulation par les institutions allemandes de
(*) Die staatlirhen und provinziellen Bodenkreditinstitute in Deutschland.
crédit foncier, vers la fin de 1888, dépassa 4 milliards 3/4 de marks, dont 1900 millions de marks pour les sociétés, 420 millions pour les institutions nationales ou provinciales de crédit foncier, et 2 millions 1/2 pour les banques. Leur crédit hypothécaire porte surtout, il est vrai, sur la propriété foncière des villes. Mais, pour étudier la concentration du crédit hypothécaire, il faut encore tenir compte d’autres grandes institutions, des caisses d'épargne, des sociétés d’assurance, des fondations et corporations de tout genre. 35 sociétés allemandes d’assurance sur la vie ont placé 80 %, et les caisses d'épargne prussiennes plus de 50 % de leurs fonds en hypothèques. ’
En Prusse les caisses d’épargne possédaient, en chiffres ronds, \ milliard de marks en hypothèques sur les terres, les 17 institutions de crédit foncier mutuel (sociétés provinciales) qui se trouvent dans la monarchie prussienne avaient mis en circulation, en 1887, des cédules hypothécaires représentant 1650 millions de marks, pendant que les institutions privées de crédit foncier domiciliées en Prusse avaient acquis, en 1886, des créances hypothécaires représentant 735 millions de marks. Ces chiffres montrent déjà qu’il se produit une concentration énorme de la rente foncière au profit de quelques institutions centrales; mais la concentration fait encore de rapides progrès. En 1888, Hecht trouvait que les banques hypothécaires allemandes avaient mis en circulation des cédules hypothécaires représentant 2 milliards 1/2 de marks (en 1875 il n’y en avait que pour 900 millions); or. dès 1892, cette somme s’élevait à 3.400 millions, soit une augmentation de 1 milliard; cette somme n’était répartie qu’entre 31 banques (au lieu de 27 en 1875).
Hermes donne dans son article sur les « sociétés provinciales » (dans le deuxième volume du supplément au Dictionnaire des Sciences Politiques) 0) quelques exem-
(*) Article Landschaften, in Handiooterbuch der Staatswissenscliaf tcn,2 le Ergauzungsband.
l’agriculture dans la société capitaliste
pies, qui monlrent avec quelle rapidité les dettes hypothécaires se concenlreiit dans les sociétés de crédit foncier de la grande propriété terrienne en Prusse. L’Institution de Crédit de la Noblesse de la Marche Electorale et de la Nouvelle Marche a expédié des cédules hypothécaires pour une valeur de (déduction faite des amortissements) :
1805 . . . 11 527 000 marks | 1875 . . . 82 204 000 marks
1855. . . 38 295 000 marks | 1895 . . . 189 621 000 marks
La Nouvelle Institution de Crédit du Brandebourgs fondée en 1869, a expédié des cédules hypothécaires pour une valeur de (déduction faite des amortissements) :
1870. . . 48 000 marks | 1890 . . . 74 275 000 marks
1880 . . . 3 695 000 marks 1 1895 . . . J01 434 000 marks
Ce sont des chiffres qui semblent bien indiquer que le « dogme marxiste» ne s’applique pas moins hlb propriété foncière qu’au capital.
En ce sens d’ailleurs, on ne conteste pas sa justesse. En revanche,, on prétend qu’il ne s’applique pas aux exploitations agricoles. C’est une question beaucoup plus importante que nous examinerons plus à fond ultérieurement. 11 ne s'agit ici que de la propriété foncière et des deux formes qu’elle revêt dans le régime capitaliste.
Nous avons vu qu’il y a entre le système du fermage et le système hypothécaire plus d’une analogie, mais il y a aussi d’importantes différences.
La plus importante consiste en ce que la variation du fermage correspond aux variations de la rente foncière, tandis que ce n’est pas le cas pour les hypothèques. Sans, doute il y a aussi une variation de l’intérêt hypothécaire, quoique la constance en soit plus grande que celle du fermage; mais cette variation est déterminée, non parla variation de la rente foncière, mais par celle de l’intérêt du capital qui obéit à de tout autres lois. L’intérêt du
capital et la rente foncière peuvent, au même moment, varier dans des sens diamétralement opposés : l un peut baisser et l'autre monter. C’était, jusqu’à ces derniers temps, la variation régulière dans tous les vieux pays de production capitaliste.
Le bénéfice de ce mouvement, dans le système du fermage, revenait au propriétaire foncier. Dans le système hypothécaire, au contraire, l’agriculteur, l’entrepreneur réel, qui n'est propriétaire que de nom, percevait lui-même le bénéfice, quand la rente foncière montait, et pouvait s’en servir pour acquérir un nouveau capital hypothécaire.
Le créancier hypothécaire profite aussi peu de cet avantage de la propriété foncière, qu’il profite des autres avantages cités plus haut, qui augmentent la valeur marchande de la propriété foncière et font baisser l’intérêt du « capital foncier». En conséquence, le créancier hypothécaire exige, pour son capital, au moins quand la rente foncière, est en hausse, un intérêt supérieur àcelui que donne « le capital foncier », c’est-à-dire que la somme d’un capital hypothécaire, qui exige comme intérêt la rente foncière totale, est inférieure à la valeur marchande du terrain hypothéqué.
Mettons ce fait en lumière au moyen de l’exemple donné ci-dessus d’un bien donnant 6.000 francs de rente foncière. Supposons que le taux moyen de l’intérêt soit de 4%, la rente foncière capitalisée s’élèverait donc à 150.000 francs. Mais à ce bien sont liés de nombreux avantages, dont nous avons déjà parlé : le plus sérieux est l’espoir d’une hausse de la rente foncière. Le propriétaire obtiendra donc pour son bien plus de 150.000 francs, mettons 200 000 francs. Cela mettrait l’intérêt du capital foncier à 3 %. Mais le créancier hypothécaire exige son intérêt au taux moyen de 4 %• Or, l’agriculteur ne peut lui payer que 6.000 francs d’intérêt hypothécaire. La dette hypothécaire ne peut donc pas dépasser 150.000
136 l’agriculture dans la société capitaliste
francs; elle ne s’élève qu’aux trois quarts de la valeur du bien et mange cependant toute la rente foncière.
Toujours est-il que si la rente foncière est en hausse, ce que nous admettons par hypothèse, l’agriculteur est plus favorisé par le système hypothécaire que par le système du fermage. Mais la médaille a aussi son revers : on s’en aperçoit quand la rente foncière baisse.
Dans ce cas le fermier, du moins le fermier capitaliste, fait retomber ses pertes sur le propriétaire foncier : celuici est obligé, malgré ses résistances et après une lutte assez longue, d’accepter une réduction du fermage. Au contraire, le propriétaire foncier qui exploite lui-même est obligé de subir les inconvénients de la baisse de la rente foncière : il ne peut la faire retomber tout de suite sur le créancier hypothécaire.
Ce qui, dans le système du fermage, détermine, après une période de transition plus ou moins longue, une crise de la propriété foncière, détermine toujours, dans le système hypothécaire, une crise des entreprises agricoles, ou, comme on dit, de T « agriculture ». Les propriétaires réels, les créanciers hypothécaires n'en sont pas atteints tout de suite. Sans doute le taux des hypothèques peut baisser en même temps que la rente foncière : mais c’est alors la conséquence, non pas de la crise agricole, mais de la baisse générale de l’intérêt du capital, qui atteint l’ensemble du capital prêté. Nous n’avons pas à nous en occuper ici. Le taux de l’intérêt hypothécaire est déterminé par le taux général de l’intérêt du capital, et la pire détresse de l’agriculture ne peut pas le faire descendre au-dessous de ce niveau. Au contraire, plus la détresse de l’agriculteur est grande, et plus est grande la prime de risque qu’il est obligé de payer; plus sera grand par suite l’écart entre le taux qu'il est obligé de consentir et le taux moyen de l’intérêt; plus sera grande aussi la différence entre le prix de son bien et la somme maxima des hypothèques dont il pourra le grever.
Dans le système hypothécaire, l’adaptation de l’agriculture à la baisse de la rente foncière ne se fait pas, comme dans le système du fermage, par la réduction des intérêts : elle se fait par la banqueroute de l’entrepreneur et la perte de capital subie par le créancier hypothécaire ; et •ce n’est pas l’opération la moins douloureuse et la plus rationnelle.
Outre le système du fermage et le système hypothécaire, une troisième combinaison est possible : le propriétaire foncier peut être en même temps un capitaliste^ c’est-àdire qu’il peut, outre sa propriété foncière, posséder assez d’argent comptant pour organiser avec ses propres moyens une exploitation moderne, et percevoir, outre le bénéfice de l’entrepreneur, la rente foncière tout entière.
Pourtant cette confusion du propriétaire foncier et du capitaliste en une seule personne a été jusqu’ici une exception dans l’histoire; et elle restera une exception dans l’évolution ultérieure du système de production capitaliste ; il faut en chercher la raison, d’une part dans la supériorité de la grande exploitation comparée à la petite , d’autre part dans la propriété individuelle du sol.