VI. — GRANDE EXPLOITATION ET PETITE EXPLOITATION
leur bétail et ils se fatiguaient eux-mêmes le moins possible ; l’exploitation seigneuriale avait là pour conséquence une perte énorme de temps de travail et de moyens de travail.
Cela changea lorsque les servitudes féodales cessèrent, et que le propriétaire foncier devint libre propriétaire de sa terre, qu’il s’efforça d’arrondir le plus possible et qu’il cultiva selon son propre plan avec ses propres instruments, son propre bétail et ses propres ouvriers salariés. .Alors la grande exploitation prit un tout autre caractère que la petite, et ce fut maintenant celle-ci qui gaspilla le travail et les moyens de travail.
La différence entre la grande et la petite exploitation dut se faire sentir d’abord dans la maison et ses dépendances, dans le ménage qui prit une plus grande importance pour la grande exploitation, à partir du moment où on produisit avec du bétail, des outils et des ouvriers à soi.
Une des différences les plus importantes entre l’industrie et l’agriculture consiste en ceci, que dans l’agriculture l’exploitation et le ménage sont encore toujours indissolublement liés, tandis que dans l’industrie, abstraction faite de quelques rudiments, ces deux choses sont absolument indépendantes. 11 n’y a pas d’exploitation agricole sans ménage correspondant. On peut aussi retourner cette proposition et dire qu'il n’y a pas à la campagne de ménage indépendant sans exploitation agricole correspondante.
Or, un grand ménage réalise une économie de travail et de matériaux, il est à peine besoin de le prouver. Considérons un grand bien, occupant une superficie égale à cinquante petites propriétés paysannes, et comparons : nous aurons, d’une part, une seule cuisine avec un foyer, d'autre part, cinquante cuisines avec cinquante foyers. D’une part peut-être cinq cuisinières, d autre part, cinquante. D’une part peut-être cinq chambres
l'agriculture dans la société capitaliste
chauffées en hiver, avec cinq lampes, d’autre part, cinquante. D’une part, du pétrole, du café à la chicorée, de la margarine achetés en gros, d’autre part, tout acheté au détail, etc.
Si nous sortons de la maison pour aller dans la cour, nous trouvons dans la grande exploitation une étable pour cinquante à cent vaches, tandis que les petits paysans ont cinquante étables à une ou deux vaches chacune, nous trouvons une grange, mie fontaine au lieu de cinquante. Si nous continuons notre examen, nous trouverons relativement moins de routes pour aller de la cour aux champs — les paysans ne peuvent pas établir de chemins de fer de campagne — , moins de haies et de palissades, moins de lisières.
Plus un terrain est petit, plus est grand le rapport de son périmètre à sa superficie. Si le terrain a une forme carrée, la superficie étant de
10 hect. 5 hect. 1 hect. 50 a. 25 a. 10 a. 5 a. 1 a.
la longueur de la limite sera par are de
lm,26 lm,70 4® 5^, 66 8m 12«\65 17^,89 40m
Pour entourer cinquante terrains de 20 ares chacun, il faudra plus de sept fois autant de palissade et de travail que pour un seul terrain de dO hectares.
Supposons que le terrain soit limité par une lisière large de 20 centimètres, la superficie rendue improductive sera, le terrain ayant une forme carrée, et la superficie étant de
Mètres carrés 0,25 0,36 0,80 1,113 1,60 2,53 3,58 8,00
par are.
Pour limiter un terrain de 10 hectares, on ne perd de cette façon que 2 ares et demi, tandis que pour limiter vingt-cinq terrains de 20 ares chacun on perd 18 ares.
vi. — GRANDE EXPLOITATION ET PETITE EXPLOITATION 141
Plus les limites d’un terrain sont grandes, et plus est grande la perte de semence que la main du semeur jette inévitablement au-delà ‘des limites, plus est grande la somme de travail nécessaire pour mettre le terrain en valeur. « La culture du terrain, au moyen de la charrue, de l’extirpateur, de la lierse, du cylindre, de la pioche, du buttoir et l’ensemencement à la machine, exige, dit Kramer dans le « Manuel de l’agriculture » (1) de Goltz, pour une même superficie, d’autant plus de frais que la parcelle est plus petite. Ce surcroît de frais pour les petites parcelles provient des pertes de temps répétées qu’entraîne la culture des champs. On perd régulièrement du temps à faire demi-tour aux extrémités, à labourer transversalement une bande de terre plus ou moins large selon la longueur totale, sur le côté le plus étroit du champ (bande le long du mur, bout, etc.) et à défricher à la main les coins qu’on n’a pas atteints en cultivant cette bande. »
De plus, les cinquante petites exploitations des paysans ont besoin de cinquante charrues, cinquante herses, cinquante voitures, etc., tandis qu’un nombre bien moins élevé, égal peut-être au dixième du premier, suffit dans une grande propriété. La grande exploitation réalise, par suite, la nature de la culture étant la même, une économie considérable de bêtes et d instruments. C’est ce que nous montre aussi la statistique des machines agricoles. Parmi les rares machines utilisables aussi bien parla petite que par la grande exploitation, il y a la batteuse. Or, en 1883, on comptait, sur une superficie cultivée de 1 000 hectares,
,84 batteuses à vapeur ) et [
12,44 autres batteuses \
,08 batteuses 'à vapeur ) et *
1,93 autres batteuses )
dans les exploitations de 2 à 100 hectares, dans les exploitations au-dessus de 100 hect.
(l) Goltz, Handb u ch der Lcindwirthschaft , I, p. 198.
Personne ne soutiendra que cette différence provient de ce que la batteuse à vapeur est plus répandue dans les petites exploitations que dans les grandes.
Malgré cette économie d'instruments réalisée quand la nature de l’exploitation est la même, il peut se faire que dans la grande exploitation le chiffre d’instruments soit supérieur, non pas seulement en valeur absolue, mais encore proportionnellement, parce que la nature de l'exploitation ne reste pas la même. Il y a, en effet, toute une série d outils et notamment de machines qui ne peuvent être employés avantageusement que dans la grande exploitation. Le paysan ne peut en tirer tout le profit possible.
D’après la théorie de l’exploitation agricole de Krafft, la superficie minima de terre cultivée qui est nécessaire pour qu on puisse tirer tout le profit d’un instrument est
Pour une charrue avec attelage de . 30 hect.
Pour un semoir, une moissonneuse, une batteuse à mo-
lette . 70 »
Pour une batteuse à vapeur . 2o0 »
Pour une charrue à vapeur . . 1 00O »
I)e même les grandes exploitations seules ont intérêt à employer la force électrique. « Il paraît impossible provisoirement de trouver, dans la transmission de la force électrique, un moyen d’accroître les revenus nets de toutes les exploitations agricoles, surtout des petites. Même pour des biens de 1000 arpents, le bénéfice reste douteux. Seules, des exploitations relativement grandes offrent des conditions favorables (1). »
Pour se rendre compte de la portée de ces chiffres, il faut se rappeler qu’en 1895 il n’y avait, dans l’empire allemand, sur 5 558317 exploitations agricoles, que
(1) KGttgen, Tu die Elektrotechnik, etc., in Thiels Landw. Jahrbuch, xxvi., p. 672.