VI . — GRANDE EXPLOITATION ET PETITE EXPLOITATION
teurs indépendants qui ont un métier accessoire, 690 000 appartiennent à des salariés agricoles, 743 000 à des salariés industriels, et 534 000 à des artisans indépendants.
Le nombre de ces misérables exploitations hybrides est donc énorme.
Si la plus grande partie des petits paysans se trouve dans une situation qui ne stimule nullement leur application, la grande exploitation est au contraire en état d’arriver à un travail soigné, même avec des salariés. Déjà un bon salaire, une bonne nourriture, de bons traitements peuvent beaucoup. Par suite delà négligence ou des fautes voulues d’ouvriers mécontents, mal payés et mal nourris, l’exploitation peut subir et subit en fait de très grands dommages, dépassant de, beaucoup l’économie réalisée sur les salaires ; tandis que, — l’expérience le prouve — , les exploitations où l’ouvrier est suffisamment rétribué prospèrent et donnent des bénéfices » (1). Des ouvriers bien nourris et bien payés, en outre intelligents, voilà la condition indispensable d’une grande exploitation rationnelle. Il n’y a pas de doute que cette condition préalable manque encore aujourd’hui dans la plupart des cas ; et il serait insensé d’attendre des améliorations du « despotisme éclairé » des grands agriculteurs. Il faudra que ces améliorations soient, dans l’agriculture comme dans l’industrie, imposées aux entrepreneurs par le prolétariat ouvrier organisé soit directement, soit indirectement, par l’intermédiaire du pouvoir politique. Le mouvement ouvrier, en élevant le niveau moral et économique du prolétariat agricole, eii combattant la barbarie paysanne, créera, et c’est là sa tâche, cette condition essentielle de la grande exploitation agricole rationnelle, mais en même temps il fera disparaître un des derniers piliers de la petite exploitation.
Mais outre le bon paiement et la bonne nourriture de
(1) Kirchner, Goltzsches Handbuch, I, p. 435.
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l’ouvrier, la grande exploitation a d’autres moyens encore de rendre l’ouvrier plus attentif à son travail. Thünen a, par exemple, introduit un système de participation aux bénéfices, grâce auquel tous les ouvriers agricoles restant dans l’exploitation reçoivent une part des bénéfices en plus d’un minimum déterminé. Mais la méthode généralement employée pour obtenir le plus grand soin et la plus grande conscience des ouvriers est la division du travail: la grande exploitation a, comme on l’a déjà remarqué plus haut, grâce au nombre considérable d’ouvriers qu’elle emploie, la possibilité de choisir des travailleurs particulièrement habiles, consciencieux et intelligents, et de leur confier des travaux où la qualité joue le rôle le plus important, qu’ils travaillent seuls ou qu’ils soient chaigés de préparer ou de surveiller le travail des autres.
Enfin il faut remarquer que, précisément dans les parties les plus importantes de l’agriculture, et surtout dans la culture proprement dite, la machine travaille non seulement plus vile, mais encore plus parfaitement que le travailleur manuel avec ses simples outils, et arrive à des résultats auxquels celui-ci ne saurait arriver, meme en déployant le plus grand soin. Nous avons vu en effet que la machine laboure, sème, fauche (sauf quand les blés sont couchés), bat, moud, trie mieux que le paysan avec ses instruments. Nous n’avons jamais non plus, en dépit du professeur Sering, trouvé de spécialiste qui pensât que dans la culture des champs la petite exploitation pût produire aussi rationnellement que la giande. Non, c est dans des branches de production leaucoup plus modestes qu’ils déclarent la petite industrie encore capable de concurrence avec la grande.
1 our certaines productions, le professeur Krâmer dit que a &iande exploitation est préférable, pour d’autres la petite, et c’est là le cas quand il s’agit « de cultures compliquées et coûteuses pour lesquelles chaque travail demande un soin particulier... Précisément c’est dans ces
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travaux de la culture des plantes que se présentent les occasions les plus profitables d'utiliser les heures de loisir, d’employer les moindres forces (celles des petits enfants ?! K. R.) de la famille de l’entrepreneur, et par suite d’avoir le travail au meilleur compte possible, comme le démontre en particulier le succès obtenu parlapetite exploitation dans la culture des jardins, de la vigne, celle de certaines plantes industrielles (1). » Les nombres suivants montrent le peu d’importance qu’ont ces plantes si propres à la petite culture, en comparaison de la culture des champs et de l’élève du bétail : en 1889, dans l’empire d’Allemagne il y avait 161 408 hectares plantés de plantes industrielles, 120 935 hectares de vignobles. En revanche, 8 533 790 hectares étaient de fourrages et de foins, 13 898 058 plantés de céréales, et environ 3 millions, de pommes de terre.
D’ailleurs la grande exploitation réussit aussi assez bien dans le domaine de T horticulture et delà viticulture.
A côté de cela, beaucoup de plantes industrielles ont perdu du terrain, la culture du tabac, de 1881 à 1893, est tombée de 27 248 hectares à 15 198, dans le territoire douanier allemand. Elle s’est un peu relevée depuis (en 1896, 22 076 hectares), mais elle est encore loin de l’extension qu’elle avait en 1881. La culture du lin et du chanvre a également diminué. En 1878 ils couvraient 155100 hectares ; en 1883, 123 600 ; en 1893, 68900.
La situation du houblon n’est pas beaucoup plus satisfaisante ; de 1878 à 1883, son terrain de culture a passé de 40800 hectares à 45 900, mais depuis il est retombé à 42.100 hectares (1893).
La préférence qu'accordent les paysans à la culture des plantes industrielles peut parfois leur devenir bien fatale. « Pour ce qui est de la Bohême, écrit le docteur Rob.
(1 )' Goltzclies Handbuth, i, 197.
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Drill, on sait que dans les régions de houblon les paysans s’appliquent presque exclusivement à cette culture, et que par conséquent leur fortune en dépend. Et c’est tout à fait un jeu de hasard parce que le houblon est sujet à d’énormes variations de prix. Il est déjà arrivé que des villages entiers de Bohême fussent réduits à la mendicité après une ou deux mauvaises récoltes de houblon (1). »
D’après Krafft (2), le prix du houblon varie de plus de 1000 °/0.
Si Y on parle de l’agriculture en général, les cultures où la petite exploitation est supérieure à la grande -nferitent à peine d’être mentionnées ; on peut donc bien dire que la grande exploitation est sans doute supérieure à la petite.
C’est précisément ce que reconnaissent les gens du métier. Ils préfèrent en général la mise en valeur d’une grande propriété hypothéquée à celle d’une petite propriété, franche d’hypothèque. Une grande partie de la dette hypothécaire provient de cette préférence des gens du métier pour la grande exploitation. Quelqu’un qui veut consacrer 50 000 francs à l’acquisition d’une propriété, préfère acheter une terre d’une valeur de 100 000 francs et la grever d’une hypothèque de 50 000 francs plutôt que d’acheter comptant un bien de 50 000 francs.
D’ailleurs les gens du métier reconnaissent d’une autre façon encore la supériorité de la grande exploitation, en fondant des associations coopératives. L’exploitation coopérative est de la grande exploitation.
c) Les Sociétés coopératives .
Il ne peut venir à l’idée de personne de nier l’importance des coopératives. La question est seulement de sa-
(1) Die Agrarfrage in (Ester reich, p. 24.
(2) Betriebslehre , p. 82.