VI. — GRANDE EXPLOITATION ET PETITE EXPLOITATION
nous pouvons nous demander si la grande exploitation n;y gagne pas plus que la petite. Quand par exemple la société générale de Berlin fournit aux grands propriétaires fonciers du charbon à bon marché pour leurs machines à vapeur, ce n'est pas là un procédé propre à favoriser particulièrement les petits paysans. Et les sociétés qui fournissent des machines, qu’elles vendent ou qu’elles louent à leurs membres, seront naturellement d’autant plus utiles au sociétaire qu’il peut employer plus de machines et que par conséquent son exploitation est plus considérable. Ce ne sont évidemment pas les petits paysans, mais au contraire les grands cultivateurs et les gros propriétaires fonciers qui tirent le plus grand profit des sociétés coopératives de charrues à vapeur.
Dans les grandes exploitations de la province de Saxe, le labour se fait presque entièrement à la vapeur. Mais peu de paysans possèdent une charrue à vapeur ; la plupart du temps elles appartiennent à des sociétés.
Dans le congrès des nationalistes sociaux tenu à Erfurt (septembre 1897), le pasteur Gohre exprima, dans son rapport sur les coopératives, la crainte de voir la grande propriété s’emparer des coopératives agricoles pour les faire servir à ses intérêts. Au congrès des coopératives agricoles tenu à Stettin en 1896, le bureau était entièrement composé de grands propriétaires. Sur 41 orateurs, 4 petits propriétaires seulement prirent la parole pour de courtes remarques. De même le congrès des coopératives tenu à Dresde, en 1897, était complètement dans la main des hobereaux. Le dithyrambe chanté par Sering, dans son rapport déjà cité, devant la commission d’Economie politique enl’honneur des coopératives, sousprétexte qu’elles constituent « une nouvelle communauté d’intérêts et de travail» est tout à fait dans la note. « Nous y trouvons unis et collaborant paysans et grands propriétaires, ecclésiastiques et instituteurs, patrons et ouvriers ».
Ces indications suffiraient à montrer que la coopération
l’agriculture dans la société capitaliste
est d’une grande importance pour l’agriculture moderne, mais qu’elle n’est nullement un moyen de supprimer l’avance qu'a la grande exploitation sur la petite. Au contraire, en bien des cas elle est même un moyen d’augmenter encore cette avance. Le plus souvent elle nous semble être très utile aux exploitations moyennes et très peu aux petites.
Mais les travaux agricoles les plus importants ne peuvent être exécutés par des associations composées de petites exploitations indépendantes.
Nous avons déjà vu que la charrue à vapeur et d’autres machines encore, par exemple les semoirs en ligne, ne peuvent être employés par Je petit paysan. Mais il y a a priori d’autres machines qui ne peuvent pas être employées collectivement par des agriculteurs indépendants. Ce sont celles dont l’emploi est indispensable à certaines périodes de durée limitée. Quelle valeur peut avoir la possession d’une faucheuse appartenant à la société quand tous les sociétaires doivent faucher en même temps? De même l’emploi collectif de batteuses rencontre nécessairement des difficultés et des inconvénients. Le grand agriculteur, qui possède sa batteuse à vapeur, a l’avantage de pouvoir immédiatement après la moisson battre le blé dans les champs ; il épargne les frais de transport, il n*a pas à rentrer dans les granges le blé tant qu il n’a pas été battu, il peut le vendre aussitôt après la moisson, il peut ainsi mettre à profit toutes les circonstances favorables. Ces avantages disparaissent pour le sociétaire qui doit engranger son blé avant qu'il soit battu et attendre son tour.
Les avantages d’une grande propriété composée de terres contiguës, ceux de la division du travail, ceuxdela< direction d’unagronome, c’est-à-dire précisément lesavantages de la grande exploitation, cette sorte de coopération ne les procure jamais au petit paysan. Aussi est-ce un espoir vain que d’attendre que les coopératives rendent la