VI. — GRANDE EXPLOITATION ET PETITE EXPLOITATION
(lassent un capital propre. A cet effet, le secrétaire tenait un compte exact des heures et de la nature du travail journalier de chacun, et à la fin de la semaine chacun recevait pour son travail un salaire égal à celui que Vandaleur payait auparavant. La perspective d’une participation au bénéfice fut reconnue comme un puissant stimulant pour le travail et ces gens fournissaient un travail journalier double de celui des salariés des environs. Le salaire pris dans la caisse commune était payé en billets de travail, qui n’étaient acceptés que dans leur coopérative de consommation. Cela permettait au propriétaire de les entretenir sans avances d’argent comptant, et était un obstacle à l’ivrognerie, puisque les boissons alcooliques n’étaient pas vendues dans leur Société, et que les billets de travail n’étaient pas acceptés dans les cabarets.
« La coopérative if avait que des marchandises de premier choix, qui étaient vendues au prix du gros. D’après la coutume irlandaise, les pommes de terre et le lait faisaient la base de l’alimentation, et le prix, payé par la caisse commune, était relativement minime; mais les avantages qu’ils retiraient de leur association était d’avoir un genre de vie infiniment supérieur à celui des gens de leur classe. Les hommes recevaient 4 schellings par semaine. Leurs dépenses étaient, pour les légumes, surtout des pommes de terre, 1 schelling, pour le lait (10 quarts), 10 pence, le blanchissage, etc. ,2 pence, la caisse de maladie, 2 pence, les vêtements, 1 schelling 10 pence. Les femmes recevaient 2 schellings 10 pence, elles donnaient 6 pence pour les légumes, 8 pour le lait, 2 pour le blanchissage, etc., 1 penny 1/4 pour la caisse de maladie et
1 schelling 3/4 pence pour les vêtements. Les sociétaires mariés, qui avaient des logements à porte, payaient à la communauté 6 pence de loyer par semaine et environ
2 pence de chauffage. Tous les enfants, à partir de 14 mois, étaient entretenus aux frais de la communauté, sans charge pour les parents. Jusqu’à 8 ou 9 ans ils
190 l’agriculture dans la société capitaliste
étaient nourris à l’école enfantine, ensuite ils mangaient au réfectoire commun avec les célibataires ; les adultes ne donnaient rien de leur salaire pour le loyer, le chauffage^ les cours, l’école et les plaisirs. Ils achetaient, en moyenne, chaque article 50 0/0 meilleur marché qu’ils ne pouvaient l’avoir ailleurs, et ils avaient de meilleures marchandises dans leur coopérative que n’importe où. Chaque sociétaire pouvait toujours compter sur un travail sans chômage et sur le même salaire, et le prix des aliments était constant dans la coopérative. Les malades et les invalides recevaient un salaire intégral de la caisse de maladie. Quand un père de famille mourait, le sort de sa famille était assuré.
«Peu à peu le nombre des sociétaires doubla. Les logements et le mobilier étaient propres et bien tenus, les aliments, bons et préparés sans gaspillage ; on se servait autant que possible de machines dans toutes les fabrications. Les jeunes gens des deux sexes, au-dessous de dix-sep t ans, étaient chargés alternativement des travaux domestiques. Le travail se faisait, en été, de 6 heures du matin à 6 heures du soir, avec une heure de repos à midi. Chaque soir le Comité d’administration se réunissait pour régler le travail du lendemain, et on avait égard le plus possible aux goûts et aux capacités de chacun. Les jeunes gens étaient obligés d’apprendre un métier utile indépendamment du travail de la terre, et chacun, quelle que fut sa fonction dans la communauté, devait contribuer aux travaux des champs, surtout à l’époque de la moisson. Le magasinier distribuait les vivres, les vêtements, etc., le jardinier, les produits du jardin. Vandaleur vendait le surplus des produits et s’occupait des achats pour l’exploitation et pour la coopérative. Toutes les contestations étaient résolues par un conseil d’arbitrage, et pendant les 3 années que dura la communauté, on il eut jamais besoin de l'intervention d’un avocat ou d un juge de paix. Craig, le zélé et intelligent adjoint de
VJ. — GRANDE exploitation et petite exploitation 191
Vandaleur, nous dit l’admiration avec laquelle les visiteurs parlaient de Ralahine, d’un système qui domptait les sauvages Irlandais, et remplaçait leur pauvreté, leurs guenilles, leur misère, par la propreté, la santé, le bien.être.
« Il est pénible de raconter comment cette Société, au moment même oii elle faisait les plus rapides progrès, fut tout à coup ruinée et combien la cause de cette destruction fut lamentable. Vandaleur était de l’aristocratie, et malgré toutes ses qualités il avait un de ses vices. Le jeu le ruina, lui, sa famille et son établissement. 11 s’enfuit de son pays natal. Ses créanciers saisirent toute sa propriété, et, sans rechercher les droits que pouvaient avoir les ouvriers de Ralahine, ils n’eurent d’autre souci que de retrouver leur dû. La Société n’était pas régulièrement constituée ; Vandaleur n’avait pas passé de contrat avec elle, aussi la loi fut-elle impuissante à la protéger ».
Les sociétés communistes de l'Amérique du Nord ne montrent pas moins nettement que Ralahine les superbes résultats que l’exploitation agricole par association peut donner avec les procédés modernes, Nordhoff, dans son livre sur ces sociétés (1), attire l’attention à plusieurs reprisessur ce fait que leur exploitation est bien supérieure à celle de leurs voisins, par son intensité comme par l’utilisation rationnelle des forces disponibles. Leur prospérité vient surtout de la supériorité de leur agriculture : « Ce sont d’excellents agriculteurs, dit-il de la communauté d’Âmana, ils ont un beau bétail, qu’ils élèvent avec toute la sollicitude des Allemands ; ils ont en hiver la stabulation permanente » (p. 40). Les Shakers ont « ordinairement de belles granges, et tout ce qui est nécessaire au travail est aménagé pour le mieux et dans les conditions les plus pratiques... En agriculture ils ne recu-
(1) Nordhoff, The communistic Societies of the Unitet States.
lent devant aucune fatigue, ils travaillent, lentement, pendant des années, à rendre le sol labourable, à l’épi errer, à en faire une bonne terre de labour. Ils aiment les cultures qui exigent beaucoup de soin de détail, par exemple l’horticulture. Ils ont de beau bétail, et leurs bâtiments d’exploitation sont en général admirablement disposés pour économiser le travail » (p. 149).
« La ferme (des Perfectionnistes d’Amérique) est admirablement tenue » (p. 278). «Je ne dois pas oublier de dire que (dans la communauté de « l’Aurore») les vergers, les vignes et les jardins d’agrément sont l’objet d’un travail rationnel remarquable... Je ne doute pas que 1’ « Aurore » avec ses vergers et ses autres cultures de prix ne soit devenue ce qu’elle est avec la moitié des frais qu’une entreprise privée eût nécessités » (p. 319, 323). La Colonie de Bishop Hill « possédait, en 1859, 10 000 acres de terre, le tout bien enclos et en excellent état. Ils ont le plus beau bétail de l’Etat » (p. 346). Et ce n’étaientpas des exceptions. Nordhoff déclare expressément dans son résumé que les colonies communistes se distinguent réellement par la supériorité de leur exploitation (p. 415).
Cela suffirait à montrer que le travail agricole ne répugne nullement à la forme de l’association. Si malgré cela les paysans ne font pas d’essais sérieux pour appliquer cette forme au domaine propre de leur activité, on en voit facilement la raison.
Personne ne soutiendra que le travail industriel ne puisse se faire dans les meilleures conditions par l’association. Mais nous voyons que, malgré cela, les artisans, comme les paysans, ne tiennent pas à passer de la production isolée à la production par association. Comme les paysans, ils essayent simplement d’obtenir dans le domaine du commerce ou du crédit les avantages de la grande exploitation,, grâce h l’organisation coopérative. Dans les deux cas, la grande exploitation coopérative n’est pour lui qu’un moyen de prolonger l’existence delà