VI. — GRANDE EXPLOITATION ET PETITE EXPLOITATION
petite production irrationnelle, au lieu de conduire à la grande production.
Et cela se comprend suffisamment. Les artisans ne peuvent pas passer à la production coopérative sans abandonner la propriété qu’ils ont de leurs moyens de production. Plus ils possèdent, plus ils seraient en mesure, parleur union, de fonder une grande exploitation capable de concurrence, riche de capitaux, et moins ils sont disposés à placer leur fortune personnelle dans une caisse commune. D’autant moins que, dans la société moderne, toute fondation de ce genre est un saut dans l’inconnu, une expérience dans laquelle l’individu intéressé ne peut pas compter sur ses capacités particulières comme le marchand qui se risque dans les spéculations, mais où sa réussite dépend entièrement des capacités, du sens social, de la discipline des autres, qualités dont les deux dernières précisément sont le moins développées chez l’artisan qui travaille isolément.
Plus encore que de l’artisan, tout cela est vrai du paysan. On a considéré comme une injure pour le paysan le mot de fanatisme de propriété', il exprime pourtant un fait bien connu.
Le paysan est encore bien plus attaché à son lopin de terre que l’artisan à son échoppe. Plus la population s’accroît, plus on se dispute le sol, plus âprement il s’attache à sa motte de terre. En Amérique, il abandonne ou plutôt il abandonnait, il n’y a pas encore longtemps, le cœur léger, sa terre, quand elle ne lui donnait pas un revenu suffisant, pour s’en aller vers l’Ouest ou il y avait encore des terres libres. En Allemagne et en France, aucune privation ne lui coûte pour conserver son petit bien, il n’y a pas de prix qui l’effraye quand il s’agit de l’agrandir. On n’a qu’à songer aux difficultés que rencontre une opération aussi nécessaire et bienfaisante que de réunir en un ensemble continu des terrains confusément enclavés dans les propriétés d’autrui.
194 l’agriculture dans la société capitaliste
Il s’agit simplement ici d’un échange de pièces de terre auquel chaque intéressé trouve son avantage. Cette opération peut être imposée à la minorité réfractaire d’une commune. Déjà, au siècle dernier, le despotisme éclairé agissait dans ce sens, parfois bien brutalement. Mais encore aujourd’hui on est loin en Allemagne d’avoir opéré d’une façon générale la réunion des pièces de teue. On peut donc se figurer combien serait vaine la tentative de fonder une société de production agricole dans laquelle les participants n’auraient pas seulement à échanger leurs terres, mais à les céder à la société, opération quon ne pourrait imposer aux récalcitrants. Et le paysan, naturellement disposé à la méfiance, le serait particulièrement vis-à-vis de la société, car les conditions actuelles de son travail et de sa vie l’isolent encore plus que l’artisan et développent encore moins que chez lui les vertus sociales.
Introduire la coopération dans la production n’est possible qu’aux éléments qui nont à perdre que leurs chaînes, ces éléments que l’exploitation capitaliste afoimés au travail en commun, chez qui la lutte organisée contre l’exploitation capitaliste a développé les vertus sociales, la confiance dans la collectivité des camarades, le dévouement à la communauté, la subordination volontaire à sa loi.
Il faut passer par tous les stades de révolution. La grande masse des hommes ordinaires ne peut passeï directement, dans les conditions normales, de l’exploitation de l’artisan ou du paysan, à la grande exploitation coopérative. La propriété individuelle des moyens de production s’y oppose. Tout d’abord, la production capitaliste crée les conditions préalables de la grande exploitation coopérative, non seulement en produisant une classe d’ouvriers privés de moyens de production, 111 alS aussi en rendant sociale la production et en créant et en exaspérant la lutte de classes entre les capHa