VIT. — LES LIMITES DE L 'EXPLOITATION CAPITALISTE
agricole. Ainsi Sismondi et J. -St Mill, ainsi les libre-échang-istes purs etleurs adversaires, les agrariens. Ils ne soutenaient pas en général la supériorité technique de la petite exploitation, mais en même temps qu’ils admettaient que la grande exploitation donne le bénéfice net le plus élevé, ils indiquaient les dangers tant politiques que sociaux de la grande exploitation.
« Les nouveaux économistes d’une part, dit Sismondi dans ses Etudes sur l'Economie politique (1), les plus habiles agronomes de l’autre ne cessent de célébrer les riches et intelligents fermiers qui dirigent de grandes exploitations. Ils admirent l’étendue de leurs bâtiments, la perfection de leurs instruments d’agriculture, la beauté de leur bétail. Mais au milieu de cette admiration pour les choses, ils oublient les hommes, ils oublient même de les compter. Le mille anglais contient 640 acres carrés. C’est à peu près la mesure d’une belle et riche ferme anglaise. Les fermes anciennes, celles qu’une bonne famille de laboureurs pouvait cultiver de ses mains sans aide étrangère, sans journaliers, mais aussi sans chômage, chaque membre de la famille ayant un travail assuré pour chaque jour de farinée, ne passaient pas 64 acres. Il en aurait fallu 10 pour faire une ferme moderne. Dix familles de paysans ont donc été congédiées pour faire place au fermier du nouveau système. » Il combat la grande exploitation parce qu elle crée des prolétaires, et non parce que la petite exploitation peut produire plus et meilleur.
Depuis, la grande agriculture moderne a pris un énorme développement, mais précisément des économistes entrent en scène qui soutiennent l’équivalence de la petite exploitation agricole et de la grande, et même des économistes qui, de 1870 à 1880, annonçaient encore que la petite exploitation ne durerait pas, et qui prophétisent maintenant la fin de la grande, tel le Dr Rudolf Meyer, ou même se demandent quelle est la forme d’ex- (1) P. 1S9.
ploitation la plus rationnelle des deux. Nous avons, au commencement de ce livre, cité sur ce point quelques paroles de Sombart, penseur dont personne ne contestera l’impartialité sur cette question, et qui n’aurait pas avancé cette allégation, sans pouvoir l’appuyer sur des faits certains.
Quels sont ces faits ? Il ne faut pas les chercher dans le domaine de l’agronomie ; ils sont empruntés à la statistique. Celle-ci montre que cette disparition rapide de la petite exploitation agricole devant la grande, qu’à l’exemple de l’Angleterre on attendait ou qu’on redoutait sur le continent, depuis que la grande exploitation capitaliste, avait pris, vers 1850-1860 de grandes proportions, ne s’est pas produite. Bien plus, par endroits, on constate plutôt la tendance des exploitations petites par leur étendue territoriale à se développer.
Ainsi on trouvait par exemple, dans le recensement des exploitations en Allemagne:
Exploitations
agricoles
Nombre
des
exploitations
Diminution
ou
accroissement
Surfaces agricoles exploitées, eu hectares
fl
Moins de 2 hectares. . . .
de 2 à 5 . .
de 5 à 20 . .
de 20 à 100. .
plus de 100. .
Le développement n’est pas tout à fait le même en France. On y comptait :
vil. — LES LIMITES DE I/eXPL01TATI0N CAPITALISTE 201
Exploitations
agricoles
Nombre
des
exploitations
= dS •B o .'ii,
Domaine
des exploitations en hectares
Moins de 1 hectare . . . .
de 1 a 5 . . .
de 5 à 10 . .
de 10 à 40 . .
plus de 40 . .
Tandis qu'en Allemagne c’étaient les exploitations d’étendue moyenne qui se développaient surtout, nous trouvons en France que ce sont les plus grandes et les plus petites qui ont gagné du terrain. Les moyennes diminuent en nombre et perdent du terrain. Mais cette diminution est insignifiante, sauf toutefois pour ce qui est des exploitations proprement paysannes (10-40 hectares).
En tout cas, le développement n’est pas rapide.
En Grande-Bretagne nous trouvons :
Exploitations
agricoles
Nombre
des
exploitations
OJ c
tn 3 3 c .2
Surface
des exploitations en acres
l à 5 acres (0,40
+ 2 hectares) .
5 à 20 acres (2
à 8 hectares) .
20 à 50 acres
(8 à 20 hect.j.
50 à 100 acres
(20 à 40 hect.)
100 à 300 acres
(40 à 120 hect.) 300 a 500 acres
Plus de 500 (plus de 200 h ) . .
202 l’agriculture dans la société capitaliste
De même qu’en Allemagne, nous trouvons en Angleterre une augmentation des exploitations de moyenne étendue.
D’ailleurs ce sont, dans l’Empire d’Allemagne, les exploitations de 5 à 20 hectares qui ont gagné le plus de terrain, en Angleterre celles de 40 à 120 hectares, que personne ne mettra au nombre des petites exploitations. Les petites exploitations ont, à l’inverse de ce qui a lieu en Allemagne, perdu du terrain, de même, d’ailleurs, que les grandes de plus de 120 hectares.
Des données que nous avons sur l'agriculture américaine, différents économistes, Schaeffle, le Dr R. Meyer et d’autres, ont voulu déduire que là-bas la petite exploitation supplante la grande. Mais examinons de plus près les chiffres donnés par le recensement américain. J1 est exact que l’étendue moyenne des fermes a diminué, depuis 1850. Elle s’élevait en
1850 à 203 acres
mais en 1890 elle remontait de nouveau à 137 acres.
Il faut surtout attribuer le recul provisoire de l’étendue moyenne des exploitations à l’émiettement des grandes plantations du Sud, qui fut une conséquence de l’affranchissement des nègres. Ainsi, de 1860 à 1890, Détendue moyenne des fermes a diminué, en Floride, de 445 acres à 107 ; dans la Caroline du Sud, de 488 à 115 ; dans l’Alabama, de 347 à 126 ; dans le Mississipi, de 370 à 122 ; dans la Louisiane, de 537 à 138; dans le Texas, de 591 à 225. En général, l’étendue moyenne des fermes a diminué dans les Etats sud-atlantiques pendant l’époque que nous avons indiquée, de 353 à 134 acres,» et dans la zone sud-centrale, de 321 à 144. Il est impossible de voir dans ces chiffres une victoire de la petite exploitation sur la grande exploitation moderne. D’autre part, nous trouvons assurément une diminution considérable de l’éten-