VII. — LES LIMITES DE LEXPLOITATION CAPITALISTE
la population sans qu’il y ait la moindre augmentation de bien-être.
Nous avons déjà montré plus haut comment il faut comprendre l’accroissement dans la consommation de la viande.
Les chiffres de la statistique nous montrent, d’une façon irréfutable, que la société moderne est dans un état de transformation constante et rapide, et nous familiarisent avec quelques grands phénomènes superficiels, avec des symptômes et des effets qui nous donnent mainte indication précieuse dans la recherche des tendances qui agissent au fond de la société, mais ils ne nous les dévoilent pas encore. De même, les nombres qui indiquent, non une diminution, mais plutôt une augmentation des petites exploitations agricoles, ne nous permettent pas de nous prononcer sur les tendances du développement capitaliste en agriculture, mais nous invitent seulement à poursuivre nos recherches. Ils nous montrent, de prime abord, que ce développement ne s’effectue pas aussi simplement qu’on l’a admis jusqu’ici bien des fois, et que ce procès est probablement plus compliqué dans l’agriculture que dans l’industrie.
b) Disparition de la petite exploitation industrielle.
La marche que suit l’évolution de l’industrie moderne, complexe au plus haut point, est cependant plus simple que celle de l’agriculture ; les tendances les plus diverses y réagissent dans les directions les plus variées, les unes sur les autres, et dans le chaos il est souvent difficile d’y reconnaître les tendances dominantes.
La grande exploitation ne s’est pas implantée en même temps dans tous les domaines de l’industrie. Elle les conquiert successivement. Là où elle devient prédominante, elle fait disparaître les petites exploitations, mais cela ne veut pas dire que les petits entrepreneurs de-
viennent tous des ouvriers de fabrique. Ils s’adonnent à d’autres professions, où la grande exploitation ne domine pas encore, et les encombrent. Ainsi la concurrence capitaliste ruine aussi ces branches de l’industrie où la grande exploitation ne règne pas encore. Mais ce procès ne se manifeste pas sous la forme d’une diminution générale de la petite exploitation; au contraire, il produit çà et là une augmentation de la petite exploitation,, si bien que, en ne tenant compte que des données de la statistique, on pourrait croire que la petite exploitation a pris ici un essor tout particulier. Les branches d’industrie où les petites exploitations misérables abondent sont en même temps celles où l’industrie à domicile, exploitée par le capitalisme moderne, trouve les meilleures conditions d’avancement et de rapide développement. L’invasion du capital peut dans ces conditions amener au lieu d’une diminution une forte augmentation du nombre total des petites exploitations, mais qui connait l’état social qui se cache sous les chiffres de la statistique, n’y verra pas une lutte victorieuse contre le grand capital.
Mais, même dans les domaines dont s’est emparée la machine, la marche en avant de la grande industrie n’amène pas nécessairement la disparition des petites exploitations. Elle les ruine, elle les rend superflues au point de vue économique, mais on ne saurait croire quelle résistance peuvent déployer de telles existences inutiles. La faim et le surmenage prolongent leur agonie à un degré inimaginable. La misère des tisserands silésiens et saxons est devenue proverbiale depuis un siècle, et ils n’ont pourtant pas encore disparu. Quand on ne peut pas vivre par la production, on passe à des travaux que la grande exploitation néglige comme insignifiants, à des racommodages, on cherche à gagner son pain, ou bien comme agent ou comme courtier des grandes entreprises.
Les formes démocratiques des Etats modernes peuvent
Vil. — LES LIMITES DE L’EXPLOITATION CAPITALISTE 241
elles aussi devenir un des facteurs de la conservation des petites exploitations arriérées.
Il n’est pas extraordinaire de voir l’autorité publique, pour des raisons politiques, donner son appui aux couches sociales qui ont perdu leur force économique. Si inutile que fût devenu le prolétariat des gueux de l’ancienne Rome en décadence, des considérations politiques forçaient l’Etat à le maintenir. Dans les temps modernes, la classe des aristocrates nous fournit un exemple analogue ; depuis le xvu° siècle, elle était devenue de plus en plus inutile et de plus en plus insolvable, mais par sa soumission au pouvoir absolu des princes elle avait su se créer une existence parasite qui épuisait la société jusqu'à la moelle et qu’une Révolution seule put supprimer.
Les traditions de cette existence de parasite sont malgré cela très vivaces encore dans l’Europe orientale, et nos hobereaux s’entendent à crier tout aussi fort que la canaille romaine d’il y a 2 000 ans ; seulement ils sont moins modérés dans leurs exigences. Ils ne se contentent pas de pain sec et leurs jeux coûtent plus cher que •ceux que l’Etat était obligé de donner à la canaille romaine. Seulement ce sont eux-mêmes qui fournissent les gladiateurs, grâce aux sentiments d’honneur particuliers à leur classe.
Ils ont d’ailleurs apprisJ’art de revendiquer le concours de l’Etat à des élèves dociles : une partie de la petite bourgeoisie s’est mise à leur école. Il est vrai qu’un certain nombre de petits bourgeois qui se sentent déjà prolétaires se sont rattachés aux salariés pour obtenir, sinon pour eux, du moins pour leurs enfants, des conditions d’existence meilleures ; mais d'autres croient bien mieux faire en vendant leurs services au gouvernement contre les subventions de l’Etat. Les classes dominantes ont besoin de ces éléments, ils ont besoin, avec le suffrage universel, d’une nombreuse classe populaire qu’ils puissent
212 l’agriculture dans la société capitaliste
opposer aux rangs serrés du prolétariat, et ils sont prêts à acheter cette partie qui esta vendre de la petite bourgeoisie. Ce ne sont pas les meilleurs éléments delà petite* bourgeoisie, ces gens qui assurent aux monarques qu’ils sont monarchistes jusqu’à la moelle, mais qui leur crient que si on ne leur accorde pas de privilèges aux dépens de la communauté, ils deviendront démocrates-socialistes.
De telles menaces dénotent un état d’esprit misérable ; mais quand on a besoin de prétoriens il ne faut pas être trop difficile. Si en 1848 on a lâché les prolétaires vagabonds contre les ouvriers, pourquoi 11e lâcherait-on pas contre eux aujourd’hui cette partie de la petite bourgeoisie qui s’offre pour cette besogne malpropre. Aussi bien est-ce aux dépens des ouvriers, et non des grands industriels, que l’on prolonge la vie des petites exploitations, en donnant des privilèges au petit commerçant aux dépens des coopératives de consommation, aux patrons aux dépens des compagnons et des apprentis, en facilitant le crédit, les assurances, etc., aux dépens des contribuables.
Plus la lutte de classes passe à l’état aigu, plus la démocratie socialiste devient menaçante, et plus les gouvernements sont disposés à faciliter aux petites exploitations, devenues une superfluité économique, une existence plus ou moins parasitaire aux dépens de la société. Leur disparition sera peut-être ainsi retardée ; à cela tendent les espérances qu’éveillent les promesses et les mesures des gouvernements et qui déterminent plus d’un à combattre plus longtemps un combat sans espoir, qu’il eut sans cela abandonné depuis longtemps. Mais personne de bon sens ne verra là une réfutation du « dogme » marxiste, qui ne s’applique qu’aux tendances économiques.
Grâce au « concours de l’Etat » assuré par les classes dirigeantes, ces existences condamnées au point de vue économique se maintiennent encore quelque temps et