VII. — LES LIMITES DE L’EXPLOITATION CAPITALISTE
tout, une agriculture procédant par grappillage. Tant qu’il y a eu des terres vierges disponibles, des terres qui n'eussent encore été la propriété de personne, le laboureur pouvait choisir un sol fécond, lui soutirer moisson sur moisson, et, dès qu’il le voulait, le laisser pourcompte et s’en aller plus loin. Cette agriculture de nomades disposait d’outils perfectionnés, de machines industrielles admirables, et comme le cultivateur n’avait pas à acheter le sol, il pouvait consacrer presque tout son capital à l’acquisition de ces instruments.
Il n’était nul besoin d’engrais pour ce genre d’agriculture ; il n’était point besoin de beaucoup de bétail, et là du moins ou le climat le permettait, on pouvait se dispenser d’une stabulation permanente. Il n'était pas besoin non plus d’assolement. Pendant toute l’année on cultivait le môme produit, du froment en général. On était « fabricant de blé ». Tous les outils, toutes les machines, tous les bras ne travaillaient qu’à cela. L’exploitation était simple, sommaire. Dans ces conditions, quelques biens pouvaient atteindre un développement incroyable. On connaît les grandes fermes de MM. Dalrymple, Glenn, etc., qui couvrent une surface de 10 000 hectares et plus.
En Angleterre, au contraire, où la culture est intensive et réclame l’entretien d’un gros bétail, l’assolement, une grande dépense d’engrais, les fermes de plus de 500 hectares sont une rareté ; 1 000 hectares, en tous les cas, c’est le maximum.
Les grandes exploitations capitalistes ont une plus grande étendue en Amérique qu’en Europe, de môme les petites exploitations paysannes. En Allemagne, un paysan qui possède une terre de 70 à 100 hectares est déjà en général un grand paysan. On comptait dans l’Empire allemand, en 1895, sur 5 millions et demi d’exploitations agricoles :
Classement
d’après l’étendue 2 à 5 hectares 5 à 20 hectares 20 à 100 heot.
Exploitations. . 1 016 318 998 804 2S1 767
l’agriculture dans la société capitaliste
Au contraire, aux Etats-Unis, en 1890, sur 4 millions et demi :
Classement ' 90 à 50 acres 50 à 100 acres 100 à 500 acres
d’après l’étendue 8 à 20 hectares 20 à 40 hectares 40 à 200 hect.
Exploitations. . 902 777 1 121 485 2 008 694
Ainsi le plus grand nombre des biens de paysans, en Amérique, a l’étendue des terres nobles allemandes.
Les bases de cette agriculture extensive disparaissent dès que tout le sol est devenu propriété privée, et qu’il n’y a plus de terres fertiles sans possesseurs. Au lieu de faire alterner le labour et la jachère, le paysan doit faire alterner les espèces de plantes ; au lieu de pratiquer une « culture par grappillage », il faut fumer la terre, par suite avoir un bétail considérable et des étables en conséquence. Il lui faut employer plus d’ouvriers et d’argent sur la même étendue de terrain. S’il ne peut pas trouver une quantité suffisante d’ouvriers ou de capitaux, il lui faut restreindre son exploitation, la grandeur maximum des grandes exploitations diminue, les fermes de Bonanza ne rapportent plus. Voilà le tableau qu’on nous présente de l’évolution de l’agriculture en Amérique. Et l’on ne peut nier qu’il y ait une évolution dans ce sens, bien qu’elle ne soit pas aussi rapide qu’on l’a dit si souvent dans ces dernières années. Il ne faut pas parler de la u fin prochaine » de la grande exploitation agricole en Amérique, les chiffres cités plus haut le montrent suffisamment.
Cependant, nous ne voudrions pas dire qu’il soit impossible que l’agriculture américaine, si elle adopte complètement la méthode d’exploitation de l’agriculture européenne, adopte aussi les surfaces d’exploitation. Les fermes de Bonanza disparaîtraient alors, les grandes exploitations ne dépasseraient plus une étendue de 1 000 hectares, les exploitations paysannes tomberaient au niveau moyen de l’Allemagne, si le développement de la tech-