VII. — LES LIMITES DE L EXPLOITATION CAPITALISTE
paysanne une tendance, si faible soit-elle, au développement de la grande propriété. Ici, celle-ci ne paraît point vouloir disparaître.
La constatation de ce mouvement alternant delà propriété foncière n’est nullement inconciliable avec les principes marxistes.
Bien plus, Marx l’a reconnu très tôt. Dans le 4e fascicule de la Revue N eue Rheinische Zeitung (1850), il critique un ouvrage d’Emile de Girardin, Le Socialisme et l'Impôt, où celui-ci proposait un impôt sur le capital qui, entre autres, devait avoir pour résultat « de détourner les capitaux de l’exploitation peu lucrative de la terre et de les amener à l'industrie plus productive, d’abaisser le prix du sol, de concentrer la grande propriété foncière, et de transplanter en France la grande culture anglaise et, en même temps, l’industrie anglaise si développée». Marx oppose à cette théorie, que « ce n’est pas en enlevant le capital à l’agriculture, mais au contraire en ramenant vers le sol le capital industriel, que la concentration anglaise et l'agriculture anglaise sont devenues ce qu’elles sont », et il continue : « La concentration de la propriété foncière en Angleterre a, de plus, enlevé au sol des générations entières. Cette concentration, à laquelle l’impôt sur le capital contribuerait assurément en précipitant la ruine des paysans, pousserait, en France, cette grande masse de paysans dans les villes, et rendrait ainsi la Révolution d’autant plus inévitable. Enfin, bien qu’en France le retour du morcellement à la concentration ait déjà commencé, en Angleterre la grande propriété foncière retourne, à pas de géants, à son émiettement antérieur et montre ainsi, d’une façon indiscutable, que l’agriculture doit passer indéfiniment de la concentration à l’émiettement et inversement, tant que subsistera l’organisation de la société bourgeoise. »
Ce mouvement ne se manifeste d’ailleurs pas aussi
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brusquement et aussi violemment que le disait Marx, en 1830, à un moment où il comptait avec l’énergie de l'entrain d’un développement révolutionnaire rapide. Les progrès de la technique et de la science ont laissé agir la tendance à Paccroissement des exploitations en Angleterre plus longtemps que Marx ne s’y attendait ; ce n’est que tout récemment qu’elle s’est arrêtée. D’un autre côté, des tendances ont agi en France dans un sens contraire à la concentration ; nous étudierons ces tendances qui contrarient la concentration des propriétés foncières émiettées.
Mais la tendance que Marx signalait subsiste, et se fait sentir partout où la concentration ou le morcellement dépassent une certaine mesure.
Aussi la majorité des économistes bourgeois considère-t-elle le mélange des grandes et des petites exploitations agricoles comme Pétât de choses le plus désirable. Il n’y a que quelques démocrates petits-bourgeois et quelques socialistes qui s’échauffent pour le remplacement de la grande .exploitation par la petite. ce Déjà Friedrich List et après lui von Schütz, von Rumohr, Bernhardi, Hanssen, Roscher et beaucoup d’autres ont déclaré que l’idéal de la répartition de la propriété foncière, dans les conditions actuellement données — souveraineté de la propriété privée et système de la libre concurrence — était un mélange équitable de grandes, de moyennes et de petites propriétés, les grandes constituant comme le sommet de la pyramide dont les petites constitueraient la base (1). » Buchenberger a exprimé récemment des idées analogues dans son dernier livre « Fondements de la politique agraire (2). » La grande propriété foncière, disent tous ces économistes, est le
(1) A. V. Miaskowski, Le droit de succession et la répartition de la propriété foncière dans l’Empire* allemand. ( Das Erbrecht und die Grundeigenthumsvertheilung im Deutschen Reich >, p. 108.
(2) Buchenberger, Grundzï/ge der Agrarpolitik.
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soutien indispensable du progrès’technique et de l’agriculture rationnelle. Le maintien du grand paysan est surtout désirable pour des raisons politiques ; — c’est lui et non le petit paysan qui est le suprême rempart de la propriété privée ; en cela, son exploitation est de beaucoup supérieure à celle du petit paysan. Mais c’est ce dernier qui est le meilleur fournisseur de bras. Partout où la grande exploitation évince par trop la petite, les conservateurs et les grands propriétaires fonciers prévoyants s’efforcent d’accroître le nombre des petites exploitations par des mesures d’ordre politique et d’ordre privé.
« Dans tous les pays européens, écrit Sering dans le Dictionnaire des Sciences Politiques ( Handwôrterbuch der Staaioissenschaften) (1er volume du supplément), grâce au puissant développement de la grande propriété foncière, sous l’influence récente des révolutions industrielles, de l’émigration excessive des travailleurs des champs dans les districts industriels, de la crise agraire et de l’endettement du sol, se produit un grand mouvement qui tend à augmenter la classe moyenne des campagnes par la fondation méthodique de nouvelles exploitations paysannes et par l’extension des anciennes devenues trop petites, et qui tend adonner de la stabilité aux travailleurs agricoles en leur accordant des terres. Presqu’en même temps, l’Allemagne, l’Angleterre et la Russie ont fait des lois analogues dans ce sens, et on en projette de semblables en Italie et en Hongrie. »
Pour la Prusse, il faut considérer ici les lois de 1886 sur l'encouragement à donner à la colonisation allemande dans le duché dePosen et dans la Prusse Occidentale, et celles de 1890 et 1891 sur la fondation de biens de rapport avec l’aide du crédit d’Etat et de l'autorité publique. <( On peut supposer, dit Sering à propos des résultats de cette législation, que, grâce à l’établissement de biens de rapport, les paysans ont recouvré tout le terrain qu’ils
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avaient perdu dans le courant de ce siècle et dont s’était emparée, par suite du libre échange des biens, la grande propriété foncière (dans les six provinces orientales environ 100 000 hectares). »
Cette création nouvelle de petites exploitations ne dut pas être imposée à la grande propriété foncière malgré elle. Non, car elle est l’œuvre d’un gouvernement et d'un parlement qui n’a à cœur que le bien des hobereaux.
« Le grand propriétaire foncier obtient les plus gros bénéfices bruts comme les plus gros bénéfices nets, dit von der Goltz, quand il a autour de lui un grand nombre de petits et de moyens propriétaires fonciers qui lui fournissent des bras, et lui prennent toujours ses produits quand il en a en trop (1). »
De tout cela il résulte qu’il ne faut pas penser que la petite propriété foncière soit en voie de disparition dans la société moderne et doive être entièrement remplacée par la grande propriété. Nous avons vu que là où la concentration de la propriété foncière est allée trop loin, la tendance au morcellement entre en jeu, et que l’Etat et les grands propriétaires interviennent eux-mêmes quand elle rencontre de trop grands obstacles.
Mais précisément ces tendances de la grande propriété foncière nous montrent que rien n’est plus absurde que cette idée que si la petite exploitation se maintient, c'est qu’elle est plus productive que la grande. Nullement, mais c’est qu’elle cesse d’être en concurrence avec la grande exploitation capitaliste qui se développe à côté d’elle. Au lieu de vendre les produits que la grande exploitation « fournit en excès »,très souvent elle les achète. La marchandise qu’elle a en profusion, elle, au contraire, est ce moyen de production dont la grande exploitation a un besoin pressant : ses bras ouvriers.
(1) Handbuch der Landwirthscliaft , i, p. 649.
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Quand les choses en sont là, la grande et la petite exploitation ne s'excluent pas en agriculture : elles se supposent mutuellement, comme le capitaliste et les prolétaires, mais le petit paysan prend alors de plus en plus le caractère du prolétaire.