VIII. — LA PROLÉTARISATION DES PAYSANS
bien que toute crise est plus funeste pour eux que poulies ouvriers de la grande industrie, parce que le capitaliste se résout plus facilement à réduire ses entreprises quand il a affaire à des ouvriers qui travaillent chez eux. et, en même temps, il augmente aussi plus facilement leur nombre quand les affaires vont bien. Mais les temps de prospérité leur deviennent presque encore plus funestes que les périodes de dépression économique.
Le nombre des mariages, et par suite des familles, augmente, et, en même temps, augmente la demande de petites propriétés puisque sans elles il est impossible, à la campagne, de fonder un ménage indépendant. Le prix du sol augmente, le morcellement aussi, les propriétés particulières deviennent de plus en plus petites, en même temps que leur culture devient plus défectueuse, déjà par suite de leur étendue toujours plus petite, mais aussi parce que l’industrie à domicile prospère et apporte de l’argent à la maison et qu’on lui consacre toutes les forces productives de la famille aux dépens de l’agriculture. Si cela dure un certain temps, par suite de cette vie sédentaire les petits industriels n’ont plus assez de force pour un travail agricole soutenu. Ils ne peuvent plus cultiver convenablement leurs champs, et Pêxiguité des exploitations agricoles devient, par suite, pour eux, une nécessité physique.
Les propriétés deviennent si petites qu’elles ne suffisent plus à l’entretien d’une vache. Le lait disparait de la table, il est remplacé par une infusion de chicorée. Avec la vache disparaît le fumier ; avec elle disparait l’animal qui tirait la charrue. Les champs deviennent de* plus en plus improductifs et de plus en plus impropres à la culture des céréales. D’ailleurs, le blé a besoin d’ètre moulu et d’être cuit pour, servir d’aliment. On préfère des plantes moins exigeante^ et qui, sur une même étendue, fournissent des produits à vrai dire de moindre vertu nutritive, mais d’un poids plus considérable : tels les choux, les
raves et surtout les pommes de terre, légumes qu’on peut employer dans la cuisine sans autre préparation.
Ainsi la nourriture de l’ouvrier qui travaille à domicile finit par se réduire à la chicorée et aux pommes de terre, — aliments plus propres à tromper l’estomac qu’à lui apporter les substances nécessaires à la nutrition. L’inlluence fâcheuse du travail industriel s’aggrave ainsi par l’insuffisance de l’alimentation, et les forces de l’ouvrier tombent à ce strict minimum nécessaire pour qu’il puisse se servir de ses doigts.
La déchéance de son agriculture n’est pas moindre. Les petites parcelles de terre mal travaillées, mal fumées doivent donner toute l’année le même produit. La culture arrive à un degré inférieur à celui des Germains à la fin des grandes invasions.
Schnapper-Arndt, dans une monographie, Su r cinq communes rurales du haut Taunus , parle ainsi : « A Seelenberg seulement des restes appréciables de la culture à trois assolements semblent s’être conservés ; dans les autres villages, le besoin ne connaît pas de loi, et dans de nombreux champs, on ne cultive du commencement à la tin de l’année que des pommes de terre, parce qu/une intelligente alternance est impossible, les paysans étant aussi pauvres en sol qu’en toute autre ressource ».
Dans ces cinq villages, on comptait en tout 463 vaches sur 738 ménages. 486 ménages n’en avaient pas du tout, 117 n’en avaient qu’une.
Le recul économique accompagne la ruine physique de la terre et des hommes. Le progrès technique est très difficile dans l’industrie à domicile. Les industriels à domicile, entre eux, comme les capitalistes qui les exploitent, ne peuvent soutenir la concurrence que par une augmentation de travail et une diminution de salaire. Cette concurrence est encore facilitée par leur isolement dans leur famille, par leur dispersion sur de vastes étendues de pays, qui rend leur organisation presque im-