‹ La question agraireChapitre 88 sur 189 · VIII. — IA PROLÉTARISATION DES PAYSANS · texte numérisé non relu

VIII. — IA PROLÉTARISATION DES PAYSANS

possible, par le défaut d’autres moyens de gagner de l’argent dans la région, par les liens qui les enchaînent au sol, et les empêchent de fuir une exploitation intense et de chercher ailleurs une dose d’exploitation moins intolérable. Les ouvriers à domicile sont pleinement acquis à F exploitant. Les plus longs chômages ne les lui enlèvent pas. C’est ainsi que nous trouvons dans l’industrie à domicile exploitée par le capitaliste le travail le plus long et le plus épuisant, les salaires les plus misérables, le plus grand nombre de femmes et d’enfants employés à des travaux industriels, l’état le plus misérable des ateliers et des logements, en un mot, la situation la plus révoltante. C’est le système le plus infâme de l’exploitation capitaliste et la forme la plus dégradante de la prolétarisation des paysans. Toutes les tentatives faites pour aider au relèvement d’une population de petits paysans incapables d’assurer leur existence par un travail purement agricole, en implantant parmi eux l’industrie à domicile, doivent avoir pour conséquence, après un court et très problématique essor, la chute la plus profonde et la misère la plus désespérée. 11 faut donc les combattre résolument.

Heureusement, l’industrie à domicile n’est qu’une phase préliminaire de la grande industrie. Tôt ou tard sonne, pour l’industrie à domicile, l'heure où la machine la rend superflue, et cette heure sonne d’autant plus vite que l’industrie à domicile se développe et se spécialise plus vite, qu’elle pousse plus loin la division du travail.

Cette heure n’est pas cependant l’heure de la délivrance des industriels à domicile, mais bien plutôt le commencement de la phase la plus douloureuse de leur calvaire. Car il faut alors dépenser encore plus de travail, réduire encore davantage les besoins, faire trimer davantage encore la famille, pour ne pas se laisser trop devancer, dans la lutte contre la machine. Et combien dure souvent cette course désastreuse jusqu’à ce qu’entin, dé-

passé depuis longtemps, l’homme tombe hors d’haleine.

C’est à son exploitation agricole qu’il doit de pouvoir prolonger si longtemps cette course désespérée.

Là où l’agriculture ne sert pas à la production de marchandises mais aux besoins du ménage, elle ne succombe pas sous l’eiïort de la concurrence, elle constitue un élément conservateur, qui garde un semblant de vie à toutes les survivances du passé. C’est elle qui prolonge à l’infini l’agonie de l’industrie à domicile, c’est elle qui empêche de mourir le tisserand manuel qui, il y a un demisiècle, ne pouvait déjà plus vivre.

« Si, malgré les incessantes convulsions de cette branche d’industrie (les tissages manuels dans la Bohème septentrionale), leur nombre s’est maintenu, c’est surtout parce que le plus grand nombre des tisserands possédaient un lopin de terre qui leur permettait, aux moments où les affaires marchaient bien, de compléter le salaire de leur travail industriel et, aux heures d'arrêt des affaires, de traverser en nécessiteux — mais de traverser — la période de crise (1). » (A.Brâf. Etudes sur la situation des ouvriers dans la Bohème septentrionale.)

Malgré tout cela, l’industrie paysanne à domicile a, dans ces dernières années, reculé rapidement partout où la grande industrie s’est établie à la campagne, non pour faire concurrence aux industriels à domicile, mais bien plutôt pour leur donner de nouveaux moyens de gagner de l’argent.

La grande industrie a besoin, pour se développer, d’une grande masse de travailleurs ne possédant rien, habiles et disciplinés, et de la proximité d’un grand marché. Cela se trouve surtout dans les grands centres commerçants. Dès qu’elle prospère, elle attire à elle de nouvelles masses de travailleurs et elle favorise les relations entre le lieu où elle prospère et les autres lieux. Le déve-

(1) A. Braî, Studien über nordbôhmische Arbeiterverhültnisse, p. 123.

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