II. — LE PAYSAN ET L’iNDUSTRIE
grande, de l’amoindrir, d’éloigner du domaine paternel l’excédent de travailleurs dont il disposait pour les mettre au service d'étrangers, comme garçons de ferme, soldats ou prolétaires urbains ou pour les envoyer en Amérique se créer un nouveau foyer. La famille paysanne est ainsi réduite le plus possible.
Une autre raison opéra dans le même sens. L’ agriculture n’est pas une forme d’activité exigeant toujours de l'homme une même dépense de travail. Temporairement, pendant le travail de la terre, mais surtout pendant les récoltes, elle réclame beaucoup de bras, en d’autres temps il ne lui en faut presque pas. En été le besoin de bras de l’agriculture est deux fois, trois fois, souvent même quatre fois plus grand qu’en hiver.
Aussi longtemps qu’exista l’industrie domestique du paysan, ces différences dans les besoins de bras de l’agriculture furent de peu de conséquence. S’il n’y avait rien ou s’il n’y avait que peu à faire au champ, la famille paysanne travaillait d’autant plus à la maison. Cela cesse lorsque l’industrie domestique du paysan disparaît. Là se trouve une seconde raison, pour le paysan, de réduire sa famille à un minimum, afin de ne pas avoir d’oisif à nourrir pendant l’hiver.
Nous ne parlons ici que des effets de la disparition de l’industrie domestique du paysan. Des changements dans la production agricole peuvent les paralyser, ainsi par exemple le passage de l'exploitation des pâturages à l’élevage intensif, qui exige plus de travail ; mais d’autres changements peuvent au contraire les étendre davantage encore. Ainsi l’un des plus importants parmi les travaux agricoles qui remplissaient l’hiver était le battage des grains. L’introduction de la batteuse mit fin à ce travail et fournit un puissant motif de rétrécir davantage encore le cercle de la famille rurale.
Ceux qui restent doivent naturellement s’éreinter d’autant plus pendant l’été. Mais leurs efforts ne réussissent
16 l’agriculture dans la société capitaliste
pas à suppléer au travail de ceux qui sont partis. Il est nécessaire d’attirer des bras auxiliaires, des ouvriers salariés , que bon n’occupe que pendant le temps du travail le plus fatigant, que l’on peut congédier aussitôt que bon n’a plus besoin d’eux. Si élevée que soit leur paie, cela revient encore meilleur marché que s’il fallait les nourrir comme membres de la famille pendant toute l’année. Mais ces bras qui se louent pour un salaire, ce sont ceux des paysans prolétaires, des paysans qui cherchent des revenus accessoires, et des fils et filles de paysans formant excédent.
La même évolution qui d’un côté produit le besoin d’ouvriers salariés, crée d’un autre côté ces ouvriers. Elle prolétarise beaucoup de paysans, elle réduit la famille du paysan, comme nous l’avons vu, et jette sur le marché du travail l’excédent de fils et de filles des paysans. Enfin elle crée chez les petits paysans le besoin de revenus accesssoires obtenus en dehors de leur propre exploitation. Leur terre est trop limitée pour produire un excédent sur les besoins de leur propre ménage ; ils n’ont pas de produits agricoles qu’ils puissent porter au marché. La seule marchandise qu’ils aient à vendre est leur force de travail qui n’est réclamée tout entière que temporairement par leur propre exploitation. Un des moyens de la mettre en valeur est constitué par le travail salarié effectué dans de plus grandes exploitations.
Jusqu’au xvue siècle nous ne trouvons que rarement des journaliers, garçons et filles de ferme, au service de paysans. Ce n’est qu’à partir de cette époque que leur emploi devient plus général. Mais le remplacement de membres de la famille par des ouvriers salariés réagit à son tour sur la condition des travailleurs qui restent dans le sein de leur famille. Eux aussi tombent de plus en plus au niveau d’ouvriers salariés travaillant pour le chef de famille, tandis qu'en même temps la propriété paysanne,