‹ La question agraireChapitre 92 sur 189 · VIII. — LA PROLÉTARISATION DES PAYSANS · texte numérisé non relu

VIII. — LA PROLÉTARISATION DES PAYSANS

minuer l’étendue des propriétés et par suite de rendre plus défectueuse leur exploitation.

Nous trouvons d’autre part que le capital de la grande industrie comme celui de l’industrie à domicile ne rencontre généralement, et pour les mêmes raisons, àpeuprès aucune résistance de la part des ouvriers, et pousse à l’extrême leur exploitation et leur dégradation.

Herkner, dans son excellent livre sur l'industrie du coton dans la haute Alsace et ses ouvriers, nous donne un tableau typique de cette grande industrie rurale. Si misérable que soit la situation des travailleurs dans les fabriques de tissages de Mulhouse qu’il nous décrit, dans les fabriques en rase campagne elle est encore pire. « La durée du travail y est en général plus longue. K. Grad lui-même l’évalue à 13 ou 14 heures » ; souvent on y travaille la nuit, les jeunes ouvriers comme les autres. Les jeunes ouvrières y sont au point de vue moral exposées aux mêmes dangers qu’à Mulhouse. Le système des amendes et des retenues y prévaut partout, et fréquemment ces amendes sont encore aggravées par la dépendance extrême de l’ouvrier. Dans la plupart des localités du rayon industriel, la fabrique est le seul lieu où l’on puisse trouver du travail... De plus l’ouvrier des campagnes est attaché à la terre par la propriété d’un de ces petits biens qu’on appelle là-bas Krüter et qui sont cultivés par la femme ou par les parents. L’ouvrier n’a aucun moyen de modifier les conditions du travail.

« Les salaires sont en moyenne d’un tiers inférieurs à ceux de Mulhouse, différence qui dépasse celle du prix des articles de première nécessité, si bien que la vie y tombe plus bas encore... Dans l’alimentation domine la pomme de terre ; les privilégiés ont de la viande le dimanche; on boit beaucoup plus d’eau-de-vie qu à Mulhouse. Il 3^ a, dit-on, un village industriel des Vosges où les 800 habitants en consomment annuellement 300 hectolitres. »

La situation des ouvriers est encore aggravée par le paiement des ouvriers en marchandises.

(( Ce genre de vie plus mauvais a pour conséquence une dégénérescence physique plus accentuée encore... Le médecin préposé au service sanitaire du cercle de Thann écrit : Dans les villages industriels, où tout le monde travaille à la fabrique dès la première jeunesse, presque tous les conscrits étaient impropres au service, et nous croyons que si cela continue,, on pourra se dispenser d’y envoyer une commission de recrutement...

« Malgré ses aptitudes physiques insuffisantes, la population est extraordinairement laborieuse... Les vieux qui ne travaillent plus à la fabrique s’occupent encore de la culture du petit champ, rendue plus difficile par la situation élevée et escarpée des « Krüter » (p. 349-352).

Si sombre que soit ce tableau, il est encore beaucoup plus encourageant que celui del’industrie à domicile: Les enfants sont exclus du travail de la fabrique, la production s'opère sinon au grand air comme en agriculture, du moins en dehors du logement, dans de vastes établissements dont les conditions hygiéniques, si imparfaites soient-elles, dépassent infiniment celles des taudis des travailleurs à domicile. Et précisément parce que l’ouvrier de la fabrique n’est pas « libre », parce qu’il ne peut pas commencer et finir son travail comme il le veut, parce que ce travail est réglé de la même façon pour tout le monde, il se meut dans des limites plus étroites que le travail à domicile, il est plus facile à contrôler et à limiter légalement. De plus la fabrique réunit les ouvriers dispersés, elle facilite une entente entre eux, elle relie plus étroitement le village de la fabrique au monde extérieur, car elle développe les moyens de communication et fait venir au village les ouvriers intelligents de la ville. Elle est ainsi un moyen de rapprocher une partie de la population agricole du prolétariat urbain, de lui faire comprendre peu à peu la nécessité de la lutte pour l’éman-

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