LES FRONTIÈRES DE L'ALBANIE
{Traduit du roumain)
Les grandes puissances ont décidé de créer une Albanie autonome, mais elles n'ont pas encore déterminé ses frontières. On peut se demander si celles-ci seront délimitées d'après le principe de la nationalité prédominante en tenant compte des droits des minorités en ce qui concerne l'égalité, la langue et la religion, ou bien si, en la circonstance, on fera usage de la inéthode des frontières naturelles; ou bien encore si les Puissances se laisseront influencer par leurs convenances particulières.
Toute solution qui serait adoptée, canformément à la doctrine des nationalités basée sur la langue, les coutumes et les traditions ne serait qu'un retour au principe déjà admis par les grandes Puissances elles-mêmes et qui trouve son expression dans la formule : les Balkans aux peuples balkaniques qui fut celle proclamée par les Grecs, les Serbes et les Bulgares au début de la guerre qu'ils déclarèrent à la Turquie. La nation albanaise y a de tout temps conformé sa conduite, et tout récemment encore quand elle eut - à exercer ses revendications auprès du gouvernement de la Porte. D'ailleurs celle-ci avait déjà reconnu à cette province une autonomie des plus satisfaisantes comportant des privifèges, des exemptions et des dispenses.
(1) L'auteur, ancien ministre de Roumanie à Constantinople et l'un des diplomates les mieux renseignés sur la situation vraie des pays balkaniques, écrivit en 1912 l'étude qui suit pour le ministre des Affaires Etrangères de Roumanie, au moment même où la Conférence de la Paix discutait la question des frontières de l'Etat Albanais, dont elle venait de reconnaître l'existence.
Les limites, assignées par la Conférence au nouvel Etat, coupaient le territoire national albanais en deux portions à peu près égales, dont l'une devait servir à payer la victoire des Alliés balkaniques. Il semble que cette question des frontières doive être discutée à la Conférence de la Paix plus tôt qu'il n'était permis de le prévoir et cela non pas pour faire droit aux légitimes revendications que les Albanais ont exercées auprès d'elle, mais pour satisfaire aux injustes prétentions que les voisins de l'Albanie font valoir sur ce malheureux pays.
Il est superflu de souligner l'importance de ce document que nous avons transcrit sur un exemplaire déposé à la bibliothèque de l'Académie de Bucarest. Le surcroit de lumière qu'il apportera sur la question des frontières albanaises, contribuera, nous l'espérons, à faciliter sa solution dans le sens le plus équitable.
Quant au système de délimitation qui consisterait à détacher du patrimoine albanais des portions de territoire à l'est, au nord et au sud, pour les annexer aux Etats voisins, adversaires de l'Albanie, sous prétexte de considérations historiques ou de pure convenance, il n'aboutirait qu'à jeter à la base du nouvel Etat des germes de discordes et cela malgré la garantie de neutralité qu'on accorderait à l'Albanie. Mais les Puissances, en donnant au futur Etat le nom d'Albanie, n'ontelles pas donné à entendre qu'elles veulent constituer un Etat qui comprendrait la nation entière sans distinction de Guègues, de Tosques, de mahométans ou de chrétiens, des divers rites qui, de tout temps, ont fait leur habitat des territoires auxquels on a traditionnellement donné ce nom d'Albanie.
Envisagé à ce point de vue, le problème de la délimitation, pour être rationnellement résolu, doit tenir compte de l'aire géographique occupée par la nation albanaise dans la péninsule des Balkans.
D'après les cartes ethnographiques de Lejean, 1861, de Kiepert, 1876-82, de Cari Sax, 1878, et celle dressée par l'exarchat bulgare pour les vilayets de Kossovo, Monastir et Salonique avec la description de 1901 — en tant que cette dernière se rapporte aux seuls Albanais et non pour prendre le parti des Bulgares contre les Serbes — l'élément albanais, qui occupe d'une manière ininterrompue et compacte à peu près tout le territoire compris entre la Grèce et le Monténégro, s'étend au nord et au nord-est au delà des confins de ce dernier pays et de la Serbie. Le même élément forme la majorité dans plusieurs Kazas du Sandjak de Xovi-Bazar et de la Vieille-Serbie et s'étend vers le Nord-Est jusque dans les Kazas de Prechova, Koumanova et Uskub, endeçà du mont Scardus (Chardag), toutes régions qui, jusqu'en ces derrières années, ont été le théâtre des principaux soulèvements nationaux albanais contre le gouvernement ottoman.
A l'Est, cet élément essaime sporadiquement, pour former des groupements remarquables, jusque dans les Kazas de Kitchavo, Prilep, Monastir et Kostouri. Il est en majorité, soit seul, soit mêlé aux Bulgares musulmans ou
aux Turcs, dans les Kazas de Rekani (Rekalar), Dibra, Ohrida, Starova, Kortchea et Colognia. Enfin, vers le Sud, il forme le fond de la population de la région soi-disant épirote, et, ensemble avec les Roumains, il passe au-delà des frontières, en Thessalie, pénètre dans la Grèce continentale et jusque dans le Péloponèse.
Faisant abstraction de la frontière naturelle qui est la mer Adriatique, depuis les confins du Monténégro jusqu'à Préveza où s'égrène une ligne ininterrompue de villes et de villages presque exclusivement albanais, musulmans et chrétiens, ainsi que les régions du Nord, savoir le vilayet de Scutari et les parties avoisinant avec le Monténégro qui sont entièrement albanais, nous allons considérer l'importance actuelle de cet élément dans les localités du Nord-Est ci-dessus mentionnées afin de pouvoir déterminer d'une manière aussi approximative que possible le pourcentage de la population albanaise relativement aux races allogènes.
Si l'on s'en rapporte aux constatations de l'exarchat bulgare de Constantinople résumées dans les descriptions et dans les cartes publiées en 1901 par l'Institut cartographique de Sofia et qui font autorité auprès des Bulgares, Serbes et Grecs, on découvre, en ce qui concerne spécialement les Albanais, les données suivantes:
Dans le Sandjak de Novi-Bazar, ils sont en majorité dans les Kazas de Novi-Bazar, Acova, Coulachin.
Dans le Sandjak d'Ipek, la ville de ce nom comprend une population dont les 2/3 est albanaise (musulmans et catholiques); Djakova et la ville de ce nom, ainsi que Tergovitché et Gousdgné, sont totalement albanaises.
Dans le Sandjak de Prichtina, les 2/3 de la population des Kazas de Prechova, Guilani, Voutchitrin, Prichtina, sont Albanais. Dans la ville de Prichtina aussi les 2/3 sont Albanais et dans le Kaza de Mitrovitza un tiers seulement.
Dans le Sandjak de Prizrend : les Kasas de Prizrend, Liuma, Kalkandelen (Tetova) sont peuplés pour 1/3 d'Albanais. Le reste de la population se partage entre Bulgares et Turcs.
Dans le Sandjak d'Uskub : on a 30 0/0 d'Albanais musulmans dans le Kaza du même nom; quant au Kaza
d'Orhaiiié (Kulchanik), (lui ccjasliluc en quelque sorte la clef (les montagnes Scarclus vers le Nord et le Sud, il est |)res(iuc entièrement Albanais.
Il convient de se demander si la Serbie consentira à évacuer sans résistance la région (jui constitue le Sandjak (le Novi-Bazar et les régions de la Vieille-Serbie qu'elle occupe; si telle n'était point sa volonté et si les Puissances lui donnaient satisfaction sur ce point, au mépris du principe des nationalités, il n'y a pas de raison poui* ((ue le Monténégro n'obtienne pas des faveurs équivalentes.
La (irèce, de son côté, ne se fait pas faute d'élever des i)rétentions sur la partie Sud du domaine albanais. Elle réclame l'Epire jusqu'à la région de Koritza. Si l'on acceptait cette thèse, l'Albanie se verrait réduite à la j)artic centrale de Valona et de Durazzo — grevée peut-être encore de l'hypothèque serbe — d'Elbassan et Bcrat, de sorte qu'elle ne formerait qu'un Etat en miniature, à peine viable et qui, en raison même des conditions qui lui seraient faites, deviendrait un foyer d'irrédentisme perturbateur.
Si, maintenant on descend vers le Sud, dans le vilayet de Monastir et sur la ligne qui sépare ce vilayet des vilayets de Scutari et de Janina, on est amené à constater qu'à l'exception de quelques éléments roumains dans les Kazas de Dolni-Dibra, Radomir, Rékalar, Mat, Colognia, Starova, Elbassan, Gramos, Pekine, la population albanaise est en majorité musulmane avec une certaine quantité d'Albanais orthodoxes. Dans le Kaza de Dibra on voit plus de 50 0/0 d'Albanais à côté de moins de 50 0/0 de Bulgares; dans celui d'Ochrida, les Albanais mêlés aux Roumains dépassent le chiffre de 30 0/0. Ces deux éléments forment des groupements compacts dans la partie occidentale du Kaza, et sur le pourtour occidental et méridional du lac d'Ochrida. Roumains et Albanais forment 40 0/0 environ de la population de la ville d'Ochrida, le reste de la population étant bulgare.
Enfin, dans les villages du Kaza de Kortcha (Koritza), nuisulmans et orthodoxes albanais forment 80 0/0 de la population et le reste est bulgare. Toutefois, d'après Ta statistique de l'exarchat elle-même, la population urbaine est presque entièrement albanaise se
répartissant en 70 0/0 orthodoxes et, 25 0/0 musulmans contre 5 0/0 des Roumains nationalistes.
Ces quelques données statistiques montrent avec évidence le caractère arbitraire de l'art. VT du traité de St-Stefano qui attribuait à la « Grande Bulgarie » les Kazas de Prechova, Orhanié, Kalkandelen, Dibra, Ohrida, Gramos, Starova, Kolognia et Kortcha.
En continuant nos recherches vers le Sud, le long des frontières de l'Epire et de la Thessalie, nous trouvons toute une population assez nombreuse de musulmans d'origine roumaine, Vlahadés, mêlés à des Albanais comme dans les Kazas d'Anasselitza,^ Gaïlar, Gojani, Sélifdjé, Grébéna et Elassona; puis de^ musulmans connus sous le nom de « Koniens », immigrés de Konia au XIV* siècle et des masses compactes de Roumains. Le Kaza de Gaïlar renferme une proportion de 80 0/0 de Pomacs et de musulmans en face d'une minorité de Bulgares, de Grecs et de Roumains. On pourrait en dire autant du Kaza de Gojani habité par 75 0/0 de musulmans. La ville de Gojani, où sont des Roumains grécisés, compte 600 maisons turques, 500 grecques et 50 roumaines.
Plus de la moitié de la ville de Gastoria se compose d'un mélange de Turcs, de Roumains et de Juifs en face de 10 0/0 de Bulgares. Dans le Kaza de ce nom, la population comprend 40 0/0 d'Albanais -— chrétiens et musulmans — le reste est turc et roumain. A Florina, sur un total de 2.400 maisons, 1.600 sont habitées par des Turcs, 200 par des Albanais et 240 par des Roumains, 430 autres maisons sont bulgares. Le même Kaza renferme 40 0/0 d'Albanais musulmans, de Turcs et de Koniens à côté d'une majorité de Bulgares. Enfin, de nonibreux éléments roumains vivent dans les Kazas de Grébéna et d'Eiassona. Bon noilibre de villages comme Avdéla, Samarina, Périvoli, Turia, Krama et Smixi, dans le Kaza de Grébéna, appartiennent à l'Epire à laquelle ils pourraient être réunis si cette région revenait à l'Albanie.
Si l'on tenait compte de toutes ces considérations ethniques, la ligne frontière du futur Etat albanais pourrait être tracée de la manière qui suit :
On j)()urrail conserver la liijne de délimitation qui sépare, au Nord, l'Albanie du iMonténégro telle qu'elle se présentait séparant la Turquie du Monténégro. On pourrait, d'autre part, laisser en dehors de l'Albanie les Kazas du Sandjak de Xovi-Bazar, Tachlidjé, Priepolié (Prebol), Senitza Yeni-Varoch et Berana où l'élément albanais est à peu près absent, ainsi que les portions orientales et méridionales du Kaza de Xovi- Bazar où les Serbes sont en majorité.
Cette frontière pourrait s'amorcer au point de jonction occidentale du Kaza de Coulachin qui sert aussi de limite au Sandjak de Tachlidjé dans sa partie Sud orientale avec les confins du Monténégro pour se prolonger en une ligne qui séparerait ce Kaza de celui de Tachlidjé, le Kaza d'Acova de celui de Prebol et du Kaza de Senitza pour atteindre la limite septentrionale de celui de Tergovichté. De ce point, elle rejoindrait la ligne qui sépare les Kazas de Senitza et de Yeni-Bazar qui forme les confins du Sandjak d'Ipek. De là, la frontière suivrait la ligne qui sépare le Kaza de Senitza de celui de Yeni-Bazar jusqu'à l'endroit où elle rencontre une rivière, la Lindsca, dont elle suit le thalweg, en aval, à côté de Novi-Bazar, qui resterait à la Serbie. Après avoir tracé une ligne droite vers le Sud qui franchirait la crête longitudinale du mont Rogosna, elle aboutirait à la limite du Kaza de Mitrovitza. De là, la ligne se prolongerait vers le Nord pour rejoindre les confins du Kaza de Voutchitrin, en avant, près de la frontière actuelle^ de Novi-Bazar, vers la Serbie. Plus loin, en longeant cette frontière, elle descendrait à droite des Kazas de Prichtina et de Guilan jusqu'à l'intersection de cette ligne avec les limites du Kaza de Préchova vers la Serbie. Les Kazas de Mitrovitza, Voutchitrin et de Prichtina resteraient à l'Albanie. De ce point, la frontière, se dirigerait vers l'intérieur, longerait le Kaza de Guilani en dehors de Préchova, Goumanova et Uskub, puis, joignant les limites du Kaza de Kalkandelen (Tetova), qui resterait à l'Albanie, la frontière suivrait celles des Kazas d'Uskub et de Kalkandelen (Tetova) jusqu'aux confins de Kitchevo. Elle se prolongerait au delà des mêmes confins, vers l'Occident, jusqu'au point où la ligne s'infléchit vers l'Ouest, à l'endroit où la frontière prend la direction de la ville de