‹ La Question albanaiseChapitre 9 sur 36 · TIN MOT SUR L'ALBANIE · texte numérisé non relu

TIN MOT SUR L'ALBANIE

J'ai conscience que des plumes si autorisées vont tra' cer ici l'historique de la nation albanaise, parler de ses luttes héroïques à travers les siècles, de ses aspirations, et, enfin des formidables problèmes que l'Albanie — fenêtre ouverte sur l'Adriatique — soulève par rapport aux intrigues des grandes Puissances, que je me propose de n'offrir au lecteur qu'un aperçu plutôt littéraire que politique de la question albanaise.

L'Albanie a manqué en France de réclame artistique. Paris, ville d'art éternelle, reflète aujourd'hui les .lumières éteintes de Gorinthe et d'Athènes : Mêmes qualités, mêmes défauts. Les politiciens français sont des sophistes et des rhéteurs. Il faut des sophismes et de la rhétorique pour mettre en valeur une cause bonne ou mauvaise. Il serait même plus véridique de dire qu'en principe toute cause est bonne, en pays de mentalité latine, puisqu'un bon avocat doit savoir la rendre intéressante... Londres, à l'envers de Paris, demande des faits. Les arguments doivent être simples comme les événements de la vie quotidienne qui sont dépourvus de toute exagération romantique. jNos amis anglais veulent toujours, avant de formuler leur jugement sur une question, en avoir une connaissance approfondie et technique. S'ils devenaient injustes, disons qu'ils le seraient par intérêt raisonné. Ceci n'est nullement une accusation de mauvaise foi. Tous les gouvernants des grandes Puissances ont un degré de mauvaise foi politique qui n'entache pas cependant leur honneur individuel. Mais les causes qui les déterminent sont différentes, tout comme l'esprit des races. Les Français sont justes ou injustes à tort et à travers, selon le réflexe d'enthousiasme engendré par leur cerveau. Ceci ne signifie pas d'autre part un désintéressement absolu. La nature humaine est complexe. En la prenant telle qu'elle est, dans sa moyenne normale qui s'adapte aux différentes races, tout en restant fondamentalement une

dualik' (lu meilleur el <lu pire, je puis affirmer à tous nies amis albanais (juc le public français ignore que ses gouvernants lui font commettre une faute de goût et de jugement en lui présentant la question albanaise sous un jour absolument faux. Je me rappelle cette phrase écrite par un journaliste idéaliste et bien intentionné lors du coup de tonnerre de 1914. Parlant de la libération des peuples dans un jour meilleur qui devait suivre la guerre, et plus particulièrement des peuples du proche Orient, il disait textuellement : « Les Balkans aux Balkaniques, plus d'Albanie. » Il était ancré dans l'idée, ce brave ouvrier de la plume, ni moins ni plus méchant qu'un autre, ni moins ni plus malin que tout journaliste moyen dont l'opinion souvent anonyme déclanche la grande opinion publique, d'après laquelle l'Albanie était une création artificielle de l'Autriche, qu'il n'existait point de race albanaise, mais des parcelles de Grèce, de Serbie, de Monténégro sous une arbitraire tyrannie autrichienne qui condamnait les malheureux Serbes, Grecs ou Monténégrins à se déclarer de force Albanais.

On aurait bien étonné le journaliste et ses lecteurs en leur apprenant que les Albanais sont les premiers maîtres du sol dans les Balkans et qu'ils représentent une race autochtone dont l'origine remonte dans la nuit des temps. Ses origines remontent, en efî'et. jusqu'aux Pélasges qui avaient colonisé les côtes de l'Hellespont, les îles de l'Archipel et le littoral de l'Asie Mineure.

Simple parenthèse de haute politique internationale, la France avait, sous l'influence de sa défaite de 1870, conclu une alliance avec le monde slave dont la masse formidable semblait lui assurer un appui par conti'cpoids contre la possibilité d'une nouvelle invasion germanique. Les Gaulois ont ainsi prouvé leur légèreté incorrigible. La puissance de la Russie n'était qu'illusoire dans la balance européenne au sens où l'entendaient nos hommes politiques des vingt dernières années. La France a perdu sans compensation son prestige en Orient. Le Français reste quand même un être impulsif, généreux, ému de toutes les causes qui font appel à sa chevalerie. L'ignorance constitue le seul danger. L'Albanie a été méconnue en France parce qu'elle était

inconnue. Le public français a tout ignoré du « roman » de l'histoire albanaise. Il a vu en l'Albanais un être frustre, simple paysan ou montagnard ou brigand sans aucune complexité de tempérament.

Byzance! Est-il une époque dans l'histoire qui fasse plus appel à notre imagination, à nos sens même, que l'évocation de sa couleur et de son mystère. Décomposition de l'Empire d'Orient, mélange des sangs d'une civilisation brillante, il était battu en brèche par les rudes guerriers occidentaux. Au ix^ siècle, les Normands conduits par Robert Guiscard se jetèrent' sur l'Albanie. L'empereur Alexis Gommène, se jugeant impuissant à vaincre seul d'aussi redoutables adversaires, demanda l'aide des Vénitiens. Geux-ci, voyant avec inquiétude les progrès des Normands, envoyèrent une armée sous la conduite de Domenico Selvo, doge de Venise, qui réussit à débloquer Durazzo défendu vaillamment par Georges Paléologue. Mais les Normands ne se tinrent pas pour battus. En 1082 ils allèrent à la rencontre d'une armée de 75.000 hommes qu'ils défirent complètement. Après la prise de Durazzo, les Normands entrèrent en Macédoine et en Thessalie. G'est à partir de 1084 que le nom d'Albanie fut connu en Occident, et c'est à partir du xi« siècle que les écrivains byzantins employèrent ce nom d'Albanie dans les écrits qui avaient trait au pays. L'Albanie s'est donc toujours trouvée mêlée à la politique européenne. Mais les Français ne s'en sont pas toujours désintéressés... On étonnerait bien des gens en leur disant qu'il y a du sang français en Albanie.

On ignore généralement que la France a eu aux xv« et xvi® siècles à son service des régiments albanais que Philippe de Comines appelle « Estradiots » et dont le surnom populaire était « Gapelets ». La réputation des Albanais était tellement bien établie comme brillants cavaliers que dans sa « Chronique » du règne de Charles IX, Prosper Mérimée, érudit méticuleux, rapporte ce trait (chap. XVII) :

— Etes- vous fatigué de la chasse de l'autre jour? dit le roi, évidemipent embarrassé pDur entrer en matière « Le cerf s'est fait battre longtemps. »

— Sire, je serais indigne de commander une compagnie de chevau-légers de Votre Majesté, si une course comme celle d'avant-hier me fatiguait. Lors des der-

nicrcs guerres, M. de (iiiise m'avait surnonuiié TAlbanois. »

Citons encore le sonnet de Honsard dédié à Lavardin:

L'Epirc seulement en chevaux n'est fertile

Bons à ravir le prix au cours Olympien,

Mais en hommes guerriers dont le sang ancien

Hrave, se vante issu du valeureux Achille.

Pyrrhé m'en est témoin que, rasant mainte ville,

Eut enfin pour tombeau le vieil mur Argien,

Et Scanderbeg, vainqueur du peuple Scythien

Qui, de toute l'Asie a chassé l'Evangile.

0 l'honneur de ton siècle ! O fatal Albanais

Dont la main a desfait les Turcs vingt et deux fois ;

La terreur de leur camp, l'efTroi de leurs murailles.

Tu fusses mort pourtant englouti du destin

Si le docte labeur du savant Lavardin

N'eut, en forçant la mort, regagné tes batailles.

Passons à une époque plus moderne. Le prince Albert Ghica dans son livre : « L'Albanie et la question d'Orient » (Paris 1908), publie une étude très documentée sur le régiment albanais organisé par Napoléon dans les îles Ioniennes lorsqu'il en prit'possession après le traité de Tilsitt. L'histoire est longue, détaillée. La vérité m'oblige de dire que l'empereur et les Albanais ayant également et par définition « mauvais caractère )) les relations furent quelquefois orageuses. Mais une réconciliation complète mit fin à toutes les discordes. Je me contenterai de citer cette jolie lettre :

Sire,

Votre régiment albanais éloigné par les circonstances du théâtre de la guerre, regrette vivement de ne pouvoir faire sous vos yeux une campagne qui comblera les vœux de vos peuples innombrables.

Tous les individus qui composent ce corps, réfugiés sur votre territoire, ne doivent leur existence qu'à vos bienfaits. Ils osent vous oflPrir pour la garde de votre personne, trois de leurs compatriotes montés, armés, habillés, équipés à la manière de leurs ancêtres.

Vos Albanais vous supplient. Sire, de ne pas les considérer comme des étrangers, ils vous supplient de les considérer comme vos sujets les plus fidèles, les plus dévoués, les plus reconnaissants.

IVIONTAGNARDS ALBANAIS RÉVOLTÉS CONTRE LE RÉGIIVIE DES JEUNES-TURCS, EN 1910-1911

Les Albanais, confiants dans les promesses des Jeunes-Turcs, avaient pris une part très active à la révolution de 1908. Leurs espoirs furent trompés, car les memlires du « Djémict •> , à peine au pouvoir, se montrèrent comme les plus grands ennemis de la renaissance albanaise. A bout de patience, les Allianais prirent les armes contre un régime qui devenait chaque jour plus intolérable.

« Les troupes turques, écrit M. Woods, opérèrent dans le nord de l'Albanie d'une façon qui laissa presque toujours à désirer. Elles ne se contentèrent pas de brûler chaque maison albanaise sans s'inquiéter de savoir si elle contenait ou non des malades et des blessés, elles coupèrent les vignes et les arbres fruitiers, faisant de cette partie de l'Empire un désert sauvage. Eglises et maisons furent mises à sac et incendiées, de telle sorte que les tribus qui n'avaient pas pris part à la révolte étaient obligées de s'enfuir. La détresse des habitants était d'autant plus grande que cette année il n'y avait pas de moisson sur pied dans cette partie de l'Albanie, il n'y avait qu'un peu de terre ensemencée le long de la frontière du Monténégro ; car, depuis plusieurs mois, les montagnards étaient à leur devoir militaire de peur que leiir pays ne fût envahi. »

Pour ce qui est des concessions octroyées par la Turquie, hormis la garantie européenne et une certaine autonomie demandée par les Albanais, les insurgés obtinrent pratiquement gain de cause dans toutes leurs réclamations. Une amnistie générale fut accordée à tous ceux qui avaient pris part à la dernière révolte. Les Malissores, astreints au service militaire, n'eurent à servir que dans les villayets de Scutari et de Constantinople. Le kaimakam de Tuzi doit savoir la langue albanaise. L'impôt sur les moutons va être abrogé selon un i^rojet déposé à la Chambre, et de plus, aucune contribution ne sera perçue pendant deux ans. Tout le monde est autorisé à porter des armes, sauf dans les bazars et dans les villes. Dans chacune des tribus qui s'étaient révoltées, on doit établir une école nationale où l'enseignement sera donné en albanais par des professeurs rétribués par l'Etat. Dans ces mêmes districts, on doit commencer à construire à la fois des routes et des sentiers pour les mules. Pour les maisons endommagées et détruites, on évaluera les pertes, et, si les 10.000 livres turques allouées par le sultan ne suffisent pas à les couvrir, on ouvrira aussitôt de nouveaux crédits. A tous les rétugiés retournant du Monténégro, on a promis, jusqu'à la prochaine récolte, un demi-kilo de maïs par tête et par jour, outre un subside supplémentaire d'une livre turque pour chaque adulte. (H. Charles Woods : La Turquie et ses voisins, Paris 1911. Page XVI, XVIII.) D. B.

GROUPE D'INSURGES ALBANAIS DE KOSSOVO. Ils ont chassé les Turcs, en 1912, de tous les centres de cette région,

L'effervescence n'était pas encore tout à lait apaisée clans les montagnes de l'Albanie du Nord où la révolte avait pris fin en avril 1911, que les flammes d'un conflagration beaucoup plus grave montaient des montagnes et des j^laines de Kossovo. Ce mouvement fut la manifestation la plus éclatante du caractère albanais de cette région. Si, pour réduire les 2.000 montagnards, les ^urcs durent employer, d'ailleurs sans succès, 60.000 de leurs soldats, dont plus de 3.000 arrosèrent de leur sang les rochers des montagnes albanaises, à cette nouvelle révolte, ils ne purent opposer aucune résistance. Les villes et les villages, occupés par les soldats turcs, tombèrent successivement aux mains des insurgés. Dans un dernier effort qui fut couronné de succès, ceux-ci entrèrent à Uskub, chef-lieu du villayet où ils dictèrent leurs conditions au gouvernement Jeune-Turc. Mais si les Albanais savent vaincre ils ne savent pas profiter de leur victoire.

Partout la discipline et la conduite des insurgés fvit irréprochable. Plus d'une fois trompés par le gouvernement ottoman, ils se refusèrent d'être derechef leurs dujDes. Peut-être les Turcs avaient-ils fini par comprendre que leur manière d'ajourner l'application des réformes promises aux Albanais, ne ferait qu'empirer une situation déjà très critique. Mais à supposer que les Turcs fussent, cette fois-ci, bien intentionnés, la guerre balkanique ne devait pas leur laisser le temps nécessaire pour donner satisfaction aux Albanais. Cela j^arait tout naturel, car la reconnaissance de l'autonomie albanaise dans la limite des quatre vilayets qui la composent ethniquement, aurait été le coup mortel porté aux aspirations impérialistes des Serbes et des Grecs. Ce mouvement où se révélait une nationalité pleine de volonté et d'énergie, avait mis. en lumière l'état pitoyable de l'administration turque et Tincapacité étonnante des autorités militaires. Ces constatations contribuèrent à hâter l'action des petits Etats balkaniques contre la Turquie, dont la délaite, commencée par les Albanais, ne tarda pas à consacrer l'œuvre de ceux qui combattaient alors pour la délivrance de leurs frères opprimés et qui avaient adopté la formule décevante de : « Les Balkans aux balkaniques ». D. B.

Cette lettre était signée de trente-cinq signatures de chefs albanais. ^

Ce précédent s^est renouvelé de nos jours. Les Albanais ont fourni des corps de volontaires qui ont lutté côte à côte avec les troupes italiennes et françaises sur le front albanais qui formait toujours l'avant-garde des troupes alliées.

Pourquoi donc tant d'injustice envers l'Albanie? Sa position géographique nous en donne l'explication. La côte albanaise, s'étendant de Dulcigno à Prévéza sur la mer Adriatique, offre le plus court chemin de l'Orient à l'Europe méridionale où un jour les grandes voies de communication viendront aboutir.

On ne peut nier,, certes, les vieilles relations entre la grande Puissance de la Méditerranée orientale et la côte d'en face. Les Italiens n'ont pas oublié qu'en signe de mariage avec l'Adriatique les dogés de Venise jetaient chaque année un anneau d'or dans ses flots du haut du Bucentaure. L'Albanie est pour l'Italie un débouché naturel.' Le commerce italien avec la côte albanaise est des plus prospères. On y parle italien sur tout le littoral et dans les innombrables écoles créées de toute part, notamment à Scutari. L'Italie a toujours eu une politique orientale. Héritière dé Rome, des princes italiens, de Venise, de la Savoie, elle se rappelle l'époque glorieuse où elle dominait sur la côte dalmate. Elle se souvient que la politique de la sérénissime République a toujours été d'empêcher que l'on ne fermât l'Adriatique et que ces côtes n'appartinssent à une nation rivale. Mais le gouvernement de Rome aujourd'hui doit réfléchir que les Albanais désirent passionnément leur indépendance et leur reconnaissance sera éternelle pour qui les aidera à réaliser ce vœu. D'une Albanie indépendante et solidement constituée l'Italie peut attendre tous les avantages possibles, sans crainte de troubles.

Le comte Luigi Gaetani di Laurenzana prononça en 1904 un discours remarquable au Parlement italien sur la Question albanaise.

(( L'Italie, dit M. de Laurenzana, devrait favoriser le développement intellectuel et économique du peuple albanais. L'Italie devrait être pour l'Albanie ce que fut l'Angleterre fut pour nous il y a soixante ans ».

Et plus loin : « Après le traité de Berlin, qui lut appelé avec raison l'enterrenicnt de la nationalité albanaise, tous les peuples des Balkans acquirent leur indépendance, sauf le peuple albanais dont on n'a même pas voulu reconnaître la nationalité, affirmée par la tradition et par sa glorieuse histoire. » Ailleurs, M. de Laurenzana ajoute : « Comme la Russie a patronné à Gonstantinople la constitution de l'exarchat bulgare, de même l'Italie satisferait à un désir d'une partie du peuple albanais en patronnant la formation d'un exarchat albanais qui réunirait les Albanais orthodoxes obligés maintenant^ de se faire inscrire à l'église bulgare, au préjudice le plus grave de leur nationalité. » Enfin le comte Luigi di Laurenzana aurait voulu que l'Italie fît des démarches auprès du Sultan pour la création d'écoles populaires, et pour qu'une chaire d'Albanais fût créée à l'Université de Rome.

Ceci était écrit il y a quinze ans.

Aujourd'hui, l'Italie demande un mandat sur l'Albanie, mesure qui serait déjà approuvée, d'après le discours de M. Tittoni prononcé avant la dissolution des Chambres, par la France, l'Angleterre et l'Amérique. L'Italie est, à juste titre, renommée dans le monde entier pour l'habileté de sa diplomatie. Depuis l'antiquité, pourrait-on dire, elle est le pays des grands politiciens, mais actuellement le gouvernement romain semble s'engager dans une fausse voie. La France, l'Angleterre et l'Amérique, en s'obstinant à ne parler que de Fiume, tout en sachant parfaitement que seule, une solution du problème albanais résoudrait toutes les difficultés de l'Adriatique, recommencent une de ces effroyables erreurs d'optique dont la répétition dans les années d'avant-guerre ont amené l'Europe à une conflagration générale, et si grande a été la force de l'incendie que les barrières que la doctrine de Monroë élevaient autour du Nouveau Monde, s'en sont trouvées brisées. L'Europe et l'Amérique semblent oublier que l'Albanie a été déjà reconnue par l'Europe comme Etat indépendant. Toutefois cette indépendance n'était que partielle; pour payer les victoires des Alliés contre la Turquie on abandonnait à ses voisins plus d'une moitié de la population et à peu près la moitié du territoire albanais.

L'Albanie, confiante dans la justice des grandes Puis-

sances, mettait son espoir dans l'appui de l'Italie pour exercer utilement ses légitimes revendications; mais le traité de 1915 portait un coup à l'amitié que l'Albanie portait à cette Puissance, car en visant à la possession de Valona elle ouvrait la voie à d'autres revendications. L'Italie pourtant a tout avantage à la création d'une grande Albanie, mais l'instinct de conservation est là qui, à cette heure tragique, succédant à la tourmente, pousse à l'égoïsme. Après cinq années d'idéalisme théorique et de boucherie réaliste, nous nous trouvons en face de l'effarant axiome du « Chacun pour soi », qui semble encore une fois prévaloir. , En principe, et laissant de côté la limitation technique des frontières, l'Albanie ne doit être soumise à aucun mandat — quelle que soit la Puissance mandataire — même sous le contrôle de la Ligue des Nations, car cette restriction à son indépendance ravalerait les Albanais au rang des peuplades africaines. Le problème albanais est, au vrai sens européen du mot, d'ordre politique et non colonial. L'Albanie peut demander « aide, assistance et protection », ce qui n'a aucun rapport avec l'application d'un mandat imposé sans garantie.

Les Albanais ont dû supporter les mutilations qui leur ont été imposées, mais ils n'ont jamais désespéré de recouvrer les territoires perdus faisant partie de l'Etat albanais proprement dit et habités par une population presque entièrement albanaise.

Que l'on ne se fasse pas d'illusions; la paix dans les Balkans n'est possible que par la reconstitution d'une Albanie indépendante.

Les Français qui, à l'heure actuelle règlent à Paris les questions balkaniques d'après les notions de Védiication classique et pensent que l'Epire albanaise doit être concédée à la Ijrèce au nom de Socrate, savent-ils que Dioctétien, qui fut le père du système bureaucratique, était Albanais puisque de souche illyrienne? On sait que cet empereur s'appliqua à réformer l'administration selon les principes que lui suggérait son astuce et qu'il classa tous les emplois d'après les grades empruntés à l'armée. D'autres offices, en tous points pareils à ceux de. la maison impériale, furent créés en province, de façon à niettre un terme à l'indépendance

(les gouverneurs civils et niililaires. C'est là un système ^ui (levait être remis en honneur par Napoléon et par Fouché.

Ce n'est ])as ce ([ue Rome et la France aient eu à se glorifier de cette instituton, encore que sa puissance soit incontestable; mais n'est-il pas intéressant de constater que la bureaucratie a été instituée par un empereur de souche illirienne et que les Albanais, qui en sont les descendants, ont été parmi les meilleurs bureaucrates de l'empire ottoman. Ces aptitudes montrent, tout au moins, que la race est douée de toutes les qualités de l'intelligence qui distinguent les plus anciens peuples qui ont créé la civilisation méditerranéenne.

Un autre exemple de la forte personnalité albanaise nous est fourni par une reine qu'on pourrait appeler V Elisabeth de l'Adriatique. La question des débouchés sur la mer libre a été la cause fondamentale des querelles des hommes depuis qu'ils se sont groupés en société. Sans le vaste Océan, que deviendraient les richesses des divers climats accumulées par le travail? Sans l'eau qui porte nos produits et par où s'opère le transit commercial, tout labeur resterait infructueux. Sans les chemins qui marchent, suivant l'expression de Pascal, Neptune pourrait affamer Jupiter et rendre sa domination terrestre illusoire.

Aussi en l'an 322 avant l'ère chrétienne, Teuta régnait sur rillyrie et Rome se plaignait des pirateries des Illyriens. Pirates, tous les commerçants ne le sont-ils pas un peu, du point de vue du voisin? N'étaient-ils pas des « pirates » ces marins irréguliers que la grande Elisabeth d'Angleterre encouragea à courir sus à l'Espagnol? Elle les attendait, régnant sur les bords de la Tamise grise et calme qui lui ramenait au retour de leurs expéditions aventureuses ses écumeurs de mer... ou ses héros, selon que l'histoire en juge, — ces hommes qui ont établi la puissance de la première nation maritime du -monde — de la Grande-Bretagne et de son immense empire colonial. Teuta fut moins heureuse. — Rien ne résistait alors à la toute-puissance de Rome. Sa conception de haute politique, basée sur la liberté des mers, n'en reste pas moins intéressante.

Mais sans remonter au déluge on a des exemples qui prouvent que les Albanais n'ont jamais cessé de fournir

— (il —

au monde des grands hommes. Le grand homme d'Etat itahen qu'était M. Crispi était d'extraction albanaise, ce qui prouve, en somme, qu'on ne doit pas conclure de l'état arriéré où est resté son pays que l'Albanais est individuellement inapte au progrès. La Bretagne, la Provence et la Picardie qui n'ont jamais brillé par elles-mêmes, n'en ont pas moins fourni à Paris des hommes illustres...

Elise AuBRY.

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