‹ La Question albanaiseChapitre 22 sur 36 · ROZAFA, LA CITADELLE ■ SAINTE DE SCUTARI · texte numérisé non relu

ROZAFA, LA CITADELLE ■ SAINTE DE SCUTARI

'. Les poèmes historiques des Albanais rappellent le sacriiice Jlphigénle par Agaïueninon. La fondation de Scutari, une de leurs principales villes, lait croire que leurs ancêtres livraient des victimes vivantes à la terre, pour que la terre satisfaite tolérât les fondements de leurs cités. «^ Les trois frères albanais qui bâtirent la citadelle de Scutari. disent leurs historiens, leurs jioètes. nmrèrent une jeune femme vivante et mère d'un enfant à la mamelle, dans les souterrains de la forteresse. La jeune mère condamnée ainsi à une mort lente, sous la nuit de ce cachot, demanda pour toute grâce qu'on laissât au mur une fente par laquelle elle pût donner encore à son fils la dernière goutte de son sein avec sa vie. On lui accorda cette faveur ; elle mourut en allaitant son fils. La terre, émue de cette tendresse de mère, survivant même à l'espérance et à la vie, s'ouvrit d'elle-même où le lait avait coulé de la mamelle de la mère, et y fit couler éternellement la source jaillissante des eaux de Scutari. •

Scutari, la capitale des rois illyriens. a été de tout temps un des san:tuaires les plus cliers de la nationalité albanaise. Peu de villes connaissent en Orient une histoire aussi glorieuse que la sienne. Elle a supporté avec vaillance des sièges innond^rables. Plusieurs rois et empereurs ont dû se retirer honteusement avec leurs armées décimées après avoir tenté vainement de réduire la ville assiégée.

<' Mahomed II, mécontent de la lenteur que ses vizirs et ses généraux apportaient dans la pacification ou dans la conquête du littoral de l'Adriatique, marcha à la tète de soixante mille azabs et de quarante mille janissaires sur Scutari d'illyrie, pour y porter le dernier coup à Venise.

>■ Quel excellent nid l'aigle s'est choisi là pour défendre ses petits ! ' s'écria-t-il en apercevant de loin les rochers, les remparts, les tours de Scutari.

Son artillerie colossale foudroya la ville de boulets de marbre du poids de douze quintaux. Des globes de laine soufrés et qui s'allumaient en tombant sur les toits incendiaient les maisons, empoisonnaient les citernes ; une fonderie de canons énormes et des fabriques de poudre sur place fondaient et chargeaient les pièces sur l'emplacement même où les Turcs dressaient de nouvelles batteries. Deux mille sept cents boulets de onze à (juinze quintaux écrasèrent la ville pendant trente-quatre jours de siège ; le trente-cinquième jour, Mahomet, placé sur la montagne des pachas, sous une tente écarlate visible à tous ses soldats, ordonna" l'assaut général. Cent cinquante mille Ottomans escaladèrent vainement les brèches: ils en furent précipités par les héros de Venise et de l'Albanie. Douze mille Turcs comblèrent les fossés de leurs cadavres

Mahomet, obligé de faire sonner la retraite pour ne pas anéantir sa jirojire armée, renonça à la conquête de ce rocher, qui n'abritait plus que cinq cents honunes et cent cinquante fennnes.

<- Pourquoi, s'écria-t-il, le nom de Scutari a-t-il jamais été prononcé devant moi, puisque je devais y laisser ma gloire » (.\. de Lamartine : Histoire de lu Turquie. Tome III, pages 123, 391).

Page 1