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LES DROITS DE L ALBANIE

DANS L'KUROPK NOUVELLK

Dans les contes populaires, et particulièrement dans ceux de la Péninsule balkanique, on voit souvent figurer plusieurs frères, ordinairement fils de roi, dont les uns sont comblés de toutes les faveurs de la fortune, tandis que le dernier est constamment exposé à la malveillance et aux aventures les plus pénibles. Mais comme celui-ci est le plus intelligent, le plus sage et le plus brave, il finit, malgré les embûches de ses frères, par triompher de tous les obstacles et reprendre possession de l'héritage paternel.

La destinée des peuples balkaniques présente quelque analogie avec celle des personnages de leurs légendes. La Grèce, par exemple, nous rappelle le fils de roi, protégé par le sort, qui, quoi qu'il fasse, est toujours favorisé et en profite pour supplanter ses frères. Le peuple albanais, au contraire, représente le héros méconnu, poursuivi par l'envie et voué aux aventures périlleuses. Mais l'analogie n'est pas complète. Le héros persécuté des légendes populaires est ordinairement le plus jeune de ses frères, tandis que les Albanais sont les aînés des peuples balkaniques, et, jusqu'à présent, la légende est inachevée en ce qui les concerne, car ils n'ont pas encore connu le triomphe final qui doit récompenser la vaillance et la vertu dédaignées.

En ce moment où l'on parle tant du droit des peuples, on ne s'inquiète guère de celui des Albanais. Même, des traités secrets ont, un moment, disposé, sans leur avis, de la plus grande partie de leur territoire national. 11 semble qu'aux yeux des arbitres de la paix, l'Albanie soit une terre sans maître, dont on puisse disposer comme d'une valeur d'appoint au gré des combinaisons de la politique mondiale.

Alors qu'on a tant insisté sur les excès qu'auraient commis les Bulgares au détriment des Serbes et des

Grecs, on a fait le silence K i)lus complet sur les agissements de ces derniers dans l'Albanie du Nord et du Sud, tant pendant et après les guerres balkaniques di' 1912-1913 qu'au cours de la récente guerre. Et pourtant, ces actes (fui é(jui valent, dans certains cas, à la dévastation complète du pays, dépassent tout ce qu'ont i)u faire les Bulgares.

S'il est une nation, cependant, qui, en Orient, mérite considération, c'est bien la nation albanaise. Comme nous venons de le dire, elle peut revendiquer le titre de doyenne des peuples balkaniques. Sans faire intervenir les Pélasges dont les origines tiennent plus de la légende que de l'histoire, nous ne pouvons que constater la présence immémoriale des Albanais sur le sol qu'ils occupent actuellement. On sait quand et comment s'est formé le peuple roumain, quand sont arrivés les Slaves et les Turcs ; même la venue des Grecs, quoique beaucoup plus ancienne, donne lieu à des hypothèses se rapportant à la période historique, tandis que la première apparition des Albanais est absolument inconnue. Ils ont donc le droit de se considérer comme autochtones, si tant est que cette qualification puisse s'appliquer à un peuple d'Europe.

D'autre part, le caractère indo-européen des Albanais est incontestable; leur i)hysionomie, leur langue, dont nous parlerons plus loin, en sont la preuve. Nous aurons également à signaler les traits tout à fait caractéristique qui rapprochent l'albanais du roumain et du bulgare, et qui montrent qu'à une époque qui n'est pas très lointaine, les différents peuples indigènes de l'Europe orientale. Daces, Thraces, Jllyriens, Epirotes, Macédoniens, appartenaient à une grande famille ethnographique et linguistique dont les Albanais, petit-fils des Illyriens et des Epirotes sont les descendants les plus purs.

Réfugiés dans leurs montagnes comme les Roumains dans les Carpathes, les Albanais ont résisté à toutes les invasions et ont conservé intact leur caractère national. Un fait absolument remarquable et que, en Orient, on doit considérer comme exceptionnel, est que ce caractère a prévalu sur toute autre considération. Alors que chez tous les peuples voisins, l'idée religieuse a presque toujours et pendant longtemps dominé le sentiment na-

tional (1), alors que les Slaves musulmans, Serbes de Bosnie ou Pomaks (Bulgares) de Macédoine et du Rodope, les Grecs islamisés de Crète, tout en conservant leur langue maternelle, se disaient Turcs et se considéraient comme tels, les Albanais sont toujours restés Albanais et ont toujours conservé très vif, le sentiment de leur solidarité avec leurs compatriotes d'autres cultes, solidarité particulièrement sensible entre musulmans et catholiques dans l'Albanie du Nord, les premiers se rendant compte de ce que les catholiques, pour des motifs que nous exposerons plus loin, étaient les meilleurs et les plus fermes défenseurs de la langue et du sentiment national albanais.

Les Albanais ont résisté aussi bien aux flatteries qu'aux violences de leurs maîtres turcs. Même ceux d'entre eux que la faveur des sultans et leur confiance dans la loyauté de ces farouches montagnards, appelaient à des postes de choix à la Cour impériale, restaient toujours Albanais de cœur.

D'ailleurs, le gouvernement ottoman ne maintenait la tranquillité en Albanie qu'en prescrivant à ses fonctionnaires une discrétion qui aboutissait à en laisser les habitants à peu près maîtres chez eux. Lorsque les Jeunes-Turcs voulurent mettre en pratique leurs utopies d'assimilation et d'unification ottomane, ils se heurtèrent à une résistance acharnée, manifestée, de 1909 à 1912, par trois insurrections succesives dont la dernière fut l'une des causes principales de la catastrophe finale de l'Empire ottoman.

Il est donc impossible de nier l'existence et la vitalité de la nationalité albanaise, et il est véritablement étrange, alors que les voix les plus autorisées de l'Entente ont si souvent affirmé que la paix nouvelle devait être basée sur le droit des peuples, de voir l'une des plus vieilles races de l'Europe complètemenf oubliée et menacée d'être partagée entre ses voisins. On ne peut même pas alléguer ici, comme on l'a fait pour les Bulgares, que le droit du vainqueur, c'est-à-dire la force, prime le droit tout court. Les Albanais n'ont été, à aucun moment, les ennemis de l'Entente; un grand

(1) C'est seulement au xix« siècle? que nous voyons, chez les Bulgares, l'idée de nationalité prévaloir et entraîner une scission religieuse; c'est alors la nationalité qui fait la religion, mais les deux conceptions restent unies.

nombre d'entre eux. au contrairt^. ont pris part aux opérations des armées française vi italienne, et les bataillons organisés et commandés par des officiers français, dans le territoire de Koritza, se sont conduits de manière à mériter les plus vifs clogcs de leurs chefs; Tune de ces unités, le premier bataillon de tirailleurs albanais, a obtenu une citation :i l'ordre de Tarmée d'Orient (1).

C/est une erreur, malheureusemnt trop répandue, et une injustice, de considérer les Albanais comme un peuple irrémédiablement barbare. L'état, incontestablement très arriéré, dans lequel se trouve leur pays, tient essentiellement à la domination inintelligente à laquelle il a été soumis pendant quatre siècles. La Bosnie habitée par une population de pure race serbe, n'était pas plus civilisée avant que l'Autriche ne vînt, sur mandat de l'Europe, y apporter la culture occidentale.

Les Albanais qui, sous la domination romaine avaient, comme les Daces, ancêtres des Roumains, subi, quoique à un moindre degré, un commencement de latinisation, sont un peuple intelligent se rapprochant, à beaucoup d'égards, des Italiens du Midi ou des Corses. Ils étaient certainement dignes d'une brillante destinée, mais, confinés dans une région pauvre, soumis à un régime politique qui, loin de cherclier à favoriser le développement du pays, semblait s'être donné pour tâche de le maintenir dans la barbarie, ils n'ont pu cultiver que les qualités se rapportant à leur état social, la bravoure, l'amour de Tindépendance. un culte superstitieux de l'honneur, se manifestant par la pratique de la vendetta (ghiak, le sang), et comme conséquence, la méfiance -contre toute influence étrangère et contre toute innovation. C'est ce qui explique qu'aujourd'hui encore, l'Albanie sans chemins de fer, sans routes, sans écoles, offre l'exemple d'un état de choses digne tout au plus du moyen âge.

Ce serait pourtant une erreur de croire les Albanais incapables de civilisation et de progrès. Ils peuvent revendiquer d'illustres ancètre§. jon seulement Pyr-

(1) Voir La Question <le Koritza, pur D. Holovani. Paris, 1919.

rhus, roi d'Epire, mais Philippe et Alexandre le Grand, Grecs seulement par réducation. Leur race a donné à l'Empire ottoman, avec ses plus braves soldats, ses officiers les plus capables, ses fonctionnaires les plus intelligents. Les catholiques de l'Albanie du Nord, les colonies albanaises de l'Italie méridionale et de la Sicile ont produit un certain nombre d'hommes remarquables, savants, hauts dignitaires religieux, hommes politiques, officiers (1).

Beaucoup de professeurs des écoles grecques de Turquie étaient Albanais d'origine et gardaient souvent, sous l'hellénisme apparent que leur imposait leur carrière, le sentiment et l'amour de leur race.

Si, dans sa patrie, rendue infertile par une administration néfaste plus encore que par la nature, l'Albanais des classes pauvres ne pouvait guère être que berger, si, au dehors, il affectionnait les professions qui lui permettaient de porter les armes et d'exercer une autorité, même très minime, comme celles de gendarme, garde champêtre, garde particulier, kavas, il s'en faut de beaucoup que le travail matériel lui soit étranger. Des milliers d'Albanais gagnent leur vie comme ouvriers d'usine, manœuvres, terrassiers, dans toutes les villes et sur tous les chantiers de la Turquie d'Europe et d'Asie, en Egypte, en Roumanie, en Amérique. Avant les guerres balkaniques, la plupart des cochers de tramways de Salonique étaient des Albanais; lors de l'électrification du réseau, ils se sont très rapidement adaptés aux fonctions de wattman. Les ingénieux et actifs Dibriotes qui ont, en Macédoine, presque le monopole des travaux du bâtiment, sont, il est vrai, en partie, des Bulgares, mais en grand nombre aussi des Albanais. A Constantinople, la plupart des laitiers, beaucoup de boulangers, de ho:*! chers, de jardiniers spnt Albanais. Dans tout l'Orient, et jusqu'au fond de l'Asie ottomane, on rencontre siir les promenades publiques, dans les gares de chemins de fer, des Albanais marchands de gâteaux, de sucreries, de rafraîchissements. Quelque modeste que soit la sphère dans laquelle s'exerce le

(1) L'un des officiers italiens, attachés, de 1904 à 1908, à la réorganisation de la Gendarmerie en Macédoine, le lieutenant-colonel, actuellement général, Muricchio, est originaire d'une localité albanaise de la Calabre ; il a pu, dès son arrivée dans le kaza d'Ohrida, s'entretenir dans leur langue maternelle avec les habitants des villages albanais de la région.

plus souvent Taclivité des Albanais hors de leur pays, — et cela ne peut étonner de la part d'enfants d'une région aussi pauvre, d'un peuple aussi peu cultivé — elle suffit pour montrer que l'aptitude au travail, le désir du gain, l'esprit d'entreprise, ne leur font pas défaut. Bien dirigée et placée dans des conditions plus favorables, la race albanaise pourrait atteindre une situation économique, sinon très brillante, du moins suffisante pour lui permettre d'acquérir un degré convenable de civilisation.

A côté de la pauvreté de la plus grande partie du pays, l'ignorance a été, jusqu'aujourd'hui, l'une des causes qui ont empêché tout progrès en Albanie. Ce serait encore une injustice d'en rendre les Albanais responsables. Dès le lendemain de cette révolution de juillet 1908 qui semblait devoir ai)porter à toutes les nationalités ottomanes la liberté et l'égalité, les Albanais réclamèrent avant tout le droit de s'instruire, d'étudier leur langue maternelle, d'aj^prendre à la lire et à l'écrire, droit qui, jusqu'alors avait été rigoureusement refusé à leurs compatriotes musulmans et orthodoxes. En effet, le gouvernement d'Abdul-Hamid, si plein de condescendance, en général, pour les Arnautes, interdisait pourtant tout ce qui aurait pu développer chez eux le sentiment national, et particulièrement, la culture de la langue albanaise. D'autre part, le cllergé patriarchiste n'admettant, à l'école comme à l'église, d'autre idiome que le grec, les Albanais orthodoxes ne pouvaient apprendre à lire et à écrire qu'en cette langue. Seuls, les Albanais catholiques du Nord pouvaient étudier leur propre dialecte qui était enseigné dans les écoles des missions et dont les prêtres se servaient à l'église pour l'enseignement du catéchisme, la prédication, le chant des cantiques, etc. Aussi est-ce chez les Guègues (1) catholiques que s'était conservé, dans toute son intégrité, le caractère national albanais. C'est ce ([ui explique la sympathie dont ils jouissaient, malgré la différence des cultes, auprès de tous les Albanais fidèles à leur race, c'est-à-dire de l'immense majorité de la population. C'est pourquoi aussi, les Guègues, pour

(1) On sait que la race albanaise se i^artage, aux points de vue ethnographique et linjïuistique, en deux grandes fractions, les Giiéyiies, au Nord, correspondant aux anciens Illyrlcns. et les Toskes au Sud, descendant des Epirotes.

lesquels l'albanais était, non seulement, comme pour leurs compatriotes, l'idiome familial, mais aussi la langue sociale et culturelle, furent les plus utiles ouvriers de la renaissance intellectuelle de l'Albanie à laquelle ils donnèrent leur écriture.

Aussitôt après la révolution, des patriotes albanais entreprirent de fonder, en même temps que des clubs politiques, des cours publics, des écoles, des journaux, des revues. En 1909 et 1910, plusieurs congrès, consacrés exclusivement aux questions de langue et d'enseignement, réunirent des représentants des trois cultes; des religieux catholiques s'y rencontrèrent avec des hodjas. Une orthographe nationale adaptant l'alphabet latin à la phonétique albanaise, fut adoptée. La création d'une école normale albanaise fut décidée et mise à exécution.

On sait ce qu'il advint des beaux rêves de 1908, pour les Albanais comme pour les autres Ottomans nonturcs. On connaît la campagne menée contre l'alphabet latin, campagne qui fut l'une des causes de l'insurrection de 1910. Si, depuis lors, et jusqu'à la fin de la domination turque, les Albanais se sont montrés peu favorables à la construction des écoles, c'est qu'ils avaient lieu de voir en elles des instruments, non de culture nationale, mais de turquisation (1).

Il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire quelques mots de la langue albanaise qui, bien peu connue, n'en constitue pas moins un des titres de noblesse du peuple qui la parle.

Cette langue, nous l'avons déjà remarqué, appartient à la grande famille indo-européenne. Isolée aujourd'hui et employée seulement par une petite nation, elle s'est étendue jadis, non seulement sur l'ensemble de la péninsule balkanique, mais bien au delà vers le nord sur les terres qui formaient alors l'IUyrie, la Dacie et peut-être la Pannonie. Nous en trouvons la preuve dans les analogies frappantes de phonétique, de morphologie et de syntaxe, qui existent entre le roumain et l'albanais et

(1) Les pages qui précèdent, depuis le signe ^^, sont la reproduction, à

peu près intégrale, d'un de nos article, publié dans la Revue Politique et

Parlementaire du 10 janvier 1913, sous le titre : L'indépendance albanaise et le débouché serbe sur l'Adriatique.

qui, étrangères aux langues slaves, aussi bien (ju'au latin et au grec, ne i>euvent provenir d'une influence extérieure. Nous ne pouvons ici nous étendre sur ces particularités; nous citerons seulement l'emploi des divers articles et notamment de l'article suffixe, celui des. pronoms personnels abrégés, certaines modifi<:ations des voyelles radicales, analogues à VUmlaut germanique, produites par la présence d'un / dans la terminaison, la transformation de Va atone en ë (son sourd semblable à Ye français dans le, me). La présence, dans le vocabulaire daco-roumain, d'un certain nombre de mots albanais ne peut s'expliquer que par une communauté antique, les faibles relations qui ont pu exister au moyen âge entre les deux nations, ne permettant pas de supposer un emprunt ultérieur. Les i)articularités qui distinguent le bulgare moderne des autres langues slaves, l'emploi d'un article suffixe, l'usage fréquent des pronoms i).rsonncls abrégés, la formation du futur, certains traits phonétiques, rapprochent également cette langue de l'albanais. Il n'est pas impossible, non plus, d'attribuer, en grec moderne, à une inlluence albanaise ou plus exactement thraco-illyrienne, la formation du futur, identique à celle du bulgare et du macédo-roumain et l'emploi très développé des pronoms per-^onnels abrégés. On peut affirmer, malgré le manque de points de comparaison, que l'idiome parlé par les modernes Schkipetars diffère notablement de la langue des soldats de Pyrrhus, d'Alexandre ou de Decebal. Il s'est transformé dans le même sens que les autres langues occidentales, développement des procédés analytiques, simplification de la morphologie, réduction des mots par la disparition fréquente des voyelles atones. A ce point de vue, le processus de transformation de l'albanais rappelle beaucoup celui des idiomes gallo-romans et particulièrement des dialectes les plus septentrionaux du français. Il résulte de l'accumulation de consonnes ainsi obtenue, une prononciation assez rude, particulièrement sensible dans les dialectes guègues. Des mots tels que mbret, roi (lat. imperator), mshriei\ miséricorde, slipres, espérance, sont caractéristiques à cet égard.

Le vocabulaire albanais a été fortement mélangé d'éléments étrangers. Déjà, à partir d'une époque reculée, la langue des rives orientales de l'Adriatique,

avait subi Finfluence latine dans une proportion telle que l'albanais a pu être considéré comme un idiome senfTÎ-roman, et certains mots d'origine latine dans lesquels le c a conservé sa valeur primitive de A*, comme kiel, ciel (cœlum), kint, cent (centum), kelk, verre (ca- Hoem), montrent l'antiquité de ces emprunts.

Plus tard, les invasions, les dominations étrangères, les relations commerciales, les influences religieuses ont introduit dans le vocabulaire albanais d'innombrables termes grecs, turcs, slaves, italiens. La grande importance des influences italiques, anciennes et modernes, jointe au caractère primitif indo-européen de la langue albanaise, a contribué à rapprocher oellè-ci des langues néo-latines. Lors de la réorganisation de la gendarmerie ottomane en Macédoine, les officiers français employés à cette mission furent parfois surpris d'entendre, dans la bouche des militaires albanais qui constituaient un des meilleurs éléments du nouveau corps, des mots de consonnance presque française.

Les causes que nous avons déjà indiquées ont empêché l'albanais de se développer comme langue de culture, si ce n'est, dans des limites très réduites, chez les Guègues catholiques, mais, malgré l'hostilité des autorités turques et le fanatisme du clergé orthodoxe et des instituteurs grecs, il n'a jamais cessé de se parler dans tout le pays et de s'écrire dans la région septentrionale. En outre, depuis une quarantaine d'années, des sociétés constituées parmi les Albanais émigrés en Roumanie, en Bulgarie, en Amérique avaient commencé à publier dans leur langue, des livres populaires, des journaux et des revues.

Les descendants des colons albanais de l'Italie méridionale ont aussi rendu de grands services à la cause de leur langue maternelle, notamment par des publications relatives à la littérature populaire et par des études linguistiques.

On a souvent exagéré l'importance des différences dialectales existant en albanais et on a voulu en tirer argument contre la réalité de la nationalité albanaise. Assurément, il existe des divergences sensibles entre les parlers guègues et toskes, mais c'est là un phénomène qui se retrouve dans tous les pays où ne s'est pas constitué lin idiome littéraire et social servant de langue

coinmiinr en dehors vi au-dossus (ies dialectes locaux. La différence entre les variétés extrêmes de l'alljanais peut se comparer à celle qui sépare le français populaire des bords de la Loire des patois du Nord, picards et wallons. Un dialecte moyen, parlé dans la région d'Elbassan est facilement compréhensible à l'ensemble des Albanais et servira \Taisemblablcment de base à la langue officielle et littéraire de l'Albanie indépendante.

Les Albanais possèdent donc tout ce qui constitue un peuple, langue, traditions, conscience nationale. L'existence politique de l'Albanie, comme Etat souverain, a été reconnue par l'Euroi^e à la conférence de Londres, dès le mois de décembre 1912, et ses frontières ont été arrêtées à la fin de l'année suivante sur la base du protocole de Florence (19 décembre 1913).

On ne peut donc supposer que les Puissances alliées qui, souvent, ont déclaré faire la guerre pour la défense du droit des peuples, veuillent utiliser leur victoire pour enlever à l'une des plus vieilles nations de l'Europe, son indépendance, enfin reconquise il y a six ans, d'autant plus que rien, dans l'attitude des Albanais au cours de la guerre, ne justifie des mesures hostiles à leur égard.

Mais,^ lorsqu'on a admis comme incontestable, le droit de l'Albanie à une existence indépendante, deux questions capitales restent à résoudre, celle des frontières et celle de la vie politique et économique de l'Etat albanais.

La question des frontières est particulièrement grave parce qu'elle met en cause deux pays auxquels l'Entente prodigue ses faveurs et dont l'un des représentants, M. Venizelos, a réussi à prendre vis-à-vis du Conseil suprême une autorité tout à fait disproportionnée à l'importance de son pays et aux services rendus par lui.

Si l'on écoutait les demandes des délégués serbes et grecs, comme on l'a fait jusqu'à présent dans d'autres questions, l'Albanie indépendante serait réduite presque à rien si même elle ne disparaissait pas tout à fait. Or, les prétentions de ces deux pays ne sont nullement fondées. On pouvait comprendre qu'en 1912 et 1913,

la Serbie, privée de tout débouché maritime, et le Monténégro, désirassent s'étendre sur le littoral adriatique et acquérir Scutari et Durazzo. Mais actuellement, la situation est toute différente. Tous les pays serbo-croates, groupés en un Etat unique, possèdent en Dalmatie un littoral étendu pourvu de nombreux et bons ports. Ils n'ont donc plus besoin de régions qui leur sont complètement étrangères par la race et la langue aussi bien que par l'histoire et la religion. Il serait même tout à fait juste et logique que la Serbie et le Monténégro désormais incorporés dans un grand Etat slave du Sud, orienté vers l'Europe et non plu^ Vers les Balkans, abandonnassent une partie tout au moins des territoires purement albanais qui leur ont été attribués en 1913 et notamment Touzi, Plava, Gousinié — qui, une première fois en 1878 se sont défendus si vaillamment, et avec succès, contre l'annexion au Monténégro — Diakovitsa (Iakova), Prizren, si souvent révoltés contre la domination turque, Dibra, etc. Rien, actuellement, ne justifie plus l'annexion de ces pays à un Etat étranger.

Du côté du sud, la Grèce a profité des événements pour occuper ce qu'elle appelle l'Epire septentrionale, région sur laquelle elle avait, en 1913, élevé des prétentions. En octobre 1916, les troupes grecques ont dû évacuer Koritza, et les troupes françaises qui en ont pris possession et y ont organisé une administration civile albanaise, ont pu se convaincre du caractère essentiellement albanais de cette ville et de son district. Koritza a toujours été un ardent foyer national et intellectuel albanais, et, après la révolution jeune-sturque, les habitants de son sandjak (département), d'accord avec les Macédo-Roumains, ont envoyé à la Chambre ottomane, à titre de protestation contre les Grecs, un député valaque. Il avait été, dernièrement, question de laisser l'armée hellénique occuper de nouveau Koritza. Le maintien des troupes françaises permet d'espérer que le droit des Albanais a été reconnu et que, tout au moins sur ce point, une grande injustice sera évitée.

En ce qui concerne une autre partie de la même région, l'ancien sandjak d'Argyrokastro, on se souvient encore des manœuvres grecques tendant à en conserver la possession en 1913, malgré la décision des grandes

Puissances. Les opérations des bataillons sacres de M. Zographos furent accompagnées de terribles dévastations. Nous avons exposé ces faits au point de vu:' politique dans un article de la Revae Politique et Parlementaire, la Naissance de l'Etat albanais (N° du 10 mai 1914).

Nous croyons utile de reproduire ici un passage de cet article, qui montre le peu de consistance des arguments grecs, basés sur la confusion systématique entre la religion orthodoxe et la nationalité hellénique.

Dans un interview donné le 29 janvier 1913, à un rédacteur de la Neue Freie Presse, M. Gryparis, ministre de Grèce à Vienne, après avoir exposé les revendications helléniques en Epire, s'exprime ainsi: On pourra peut-être observer que parmi les Grecs de ce territoire, il y en a un certain noml^re qui parlent albanais on valaque. Je ne le contesterai pas; j'admettrai même que les gens parlant albanais ou valaque représentent presque un tiers de l'élément grec. Cependant, je dois faire remarquer que la plupart de ceux qui, dans leurs familles parlent albanais ou valaque, se servent du grec comme langue cultivée et langue des affaires (als Kultur-und Geschaef tssprache) .

((. M. Gryparis, peut-être à son insu, expose ainsi très exactement la situation, mais les conséquences à tirer de cet exposé ne sont pas celles que pensait son auteur. Il est évident que ces Grecs qui, au foyer domestique parlent albanais ou valaque, quoique employant le grec comme langue des affaires, sont de purs Albanais ou Valaques, autrement ils parleraient aussi le grec chez eux... Pendant longtemps, l'allemand a été la « Kulturund Geschœftssprache » en Bohême, en Carniole, en Croatie, tandis que l'italien possédait la même situation en Dalmatie. Cela a-t-il empêché les Tchèques, les Slovènes, les Croates, de rester Slaves, et, dès qu'ils en ont eu les moyens et la liberté, surtout à partir de 18()6, de rendre à leur langue maternelle la place qui lui reveaiait de droit, dans l'administration, comme à l'école et au marché? Sans sortir de, l'Orient, songerat-on jamais à considérer comme Français les Israélites de Salonique, qui, chez eux, parlent judéo-espagnol, mais dont le français est, dans toute la force du terme, la « Kultur-und Geschaeftssprache » ?

Il n'est pas douteux que la plupart des Grecs de M. Gryparis qui parlent albanais chez eux et grec sur la place publique, se sentiront tout à fait Albanais quand ils pourront parler aussi leur langue maternelle dans la vie officielle, et qu'ils enverront leurs enfants aux écoles albanaises dès que ces écoles seront ouvertes. »

Nous connaissons, malheureusement, la partialité dont bénéficient actuellement les Grecs, malgré l'hostilité qu'ils ont témoignée à l'Entente pendant les trois premières années de la guerre. Aussi croyons-nous inutile de parler de rectifications à la frontière de 1913, malgré les droits incontestables du peuple albanais sur l'ancien sandjak de Goumenitsa (Tchamëri, en turc Tchamlyk). Mais au moins, doit-on espérer que cette frontière, tracée d'après les études consciencieuses d'une commission internationale, sera maintenue et que l'Albanie ne perdra pas deux de ses villes importantes, Ghinokastrë (Argyrokastro) et ^or^c/ia (Koritza) .

Si l'on veut que l'Etat albanais soit un élément d'ordre et de paix dans l'Europe orientale, il faut lui accorder un territoire suffisamment étendu pour qu'il ait la possibilité d'y vivre et d'y prospérer et lui tracer des limites qui ne constituent pas, dès l'origine, des causes de conflits avec ses voisins.

Mais, quelles que soient ses frontières, un Etat a besoin, pour subsister et se dévelopj^er, d'un ensemble d'éléments dont, malheureusement, la plupart font défaut à l'Albanie. Celle-ci ne possède rien de ce qui constitue l'outillage économique moderne; l'incurie turque avait laissé les vilayets de Scutari et de lanina sans routes ni chemins de fer; les quelques travaux de voirie ou d'aménagement de ports exécutés pendant la guerre par les belligérants sont insuffisants et souvent, d'ailleurs, construits d'après une conception tout à fait étrangère à l'intérêt du pays. Pour constituer ces éléments de vie économique, il faudra des capitaux, lesquels ne manquent pas moins. Malgré son intelligence native et ses qualités, le peuple albanais, par suite de circonstances dont il n'est nullement responsable, n'est pas actuellement préparé à la vie politique occidentale. Il y arrivera certainement, mais il faut l'y aider. Il lui faut surtout des financiers, des techniciens, des agronomes pour organiser le pays au point de vue économique.

Pour toutes ces raisons, l'Albanie a besoin d'une aide extérieure. Cette nécessité étant, en elle-même, évidente et incontestable, est reconnue i)ar les Albanais les ])lus l)atriotes. Mais où la question devient délicate, c'est quand on passe au mode d'application.

L'idée d'un mandat confié à Tune des puissances principales, ou même à la Société des Nations, répugne aux Albanais à cause de l'assimilation qu'elle semble établir entre leur pays et les régions arriérées de l'Asie ou de l'Afrique. En outre, les projets renouvelés récemment et qui tendraient à faire, de districts représentant, au total, la plus grande partie de l'Albanie, une sorte de monnaie d'appoint, pour faciliter la solution du problème italo-slave du sud, les a mis en défiance.

Alors que, jusqu'à présent, beaucoup d'Albanais témoignaient à l'Italie des sympathies, justifiées par le voisinage, les relations commerciales, certaines analogies de earactère, le traitement libéral accordé aux colonies albanaises de l'Italie méridionale et de la Sicile, et auraient été disposés à s'entendre avec la grande nation voisine pourvu que celle-ci respectât leur caractère national et leur indépendance politique, aujourd'hui, l'opinion générale est opposée à toute mesure susceptible de restreindre, sous queilque forme que ce soit la souveraineté politique et économique de l'Albanie et d'aliéner une portion quelconque du territoire qui lui a été reconnu en 1913.

Se rendant bien compte, pourtant de ce qui leur manque, les Albanais souhaitent l'aide des forces intellectuelles en même temps que des capitaux étrangers; ils sont prêts à appeler ôfis administrateurs, des financiers, des techniciens, des instructeurs militaires occidentaux, mais ils préfèrent les demander à des puissances désintéressées dans les affaires balkaniques, à l'exclusion de tous leurs voisins, grands ou petits.

Nous ne savons pas si cette manière de voir, qui a pour résultat d'écarter le concours de la grande puissance la plus voisine de l'Albanie et la plus intéressée à son développement, est bien conforme à il'intérêt de ce pays. Nous ne pouvons nier, cependant, qu'elle ne soit expliquée par les derniers événements.

Les délégués albanais auprès de la Conférence de la Paix croient savoir que dans le cas où l'Italie renonce-

SCUTARIN EN COSTUIYIE NATIONAL

« Si l'Albanais a les qualités physiques des Suisses et des Tyroliens, s'il est comme eux un marcheur intrépide, escaladant, le fusil sur l'épaule, les montagnes à l'instar des chèvres, il a de plus qu'eux une vivacité et une gaîté méridionales, réunie à une perspicacité extraordinaire et instantanée. C'est, comme les Grecs, le peuple à réparties heureuses par excellence. L'orgueil national se montre dans les moindres paroles des Schkipetars, dans leurs gestes, dans leur démarche légère ou même théâtrale. Le courage leur est inné, et, civilisés, au lieu d'être les Suisses de l'Orient ils en deviendraient les Français, c'est-à-dire de ces peuples auxquels les conquêtes sourient le plus. » (Ami Boue : La Turquie d'Europe, tome II, page 72.)

« Les habitants, surtout de la haute .' Ibanic, présentent des profils qui sont identiques à ceux des soldats romains, figurés sur certains arcs de triomphe des premiers empereurs romains. Ils ont fait probablement partie aussi bien des guerriers d'Alexandre, de Pyrrhus, de Teuta et de Gentius, que ceux des empereurs romains, et surtout de Dioclétien, leur comi^atriote. » (Idem, page 71.)

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